Chapitre III. — Troisième et quatrième années de
pontificat . i4o
INTRODUCTION
ÉTAT DE l'Église dans la première moitié DU XI® siècle *
Depuis des siècles déjà, avec une ténacité patiente, l’Église s’employait à pénétrer les nations de l’esprit du Christ, son maître. Le labeur était constant; le progrès, certain ; pourtant, cette grande œuvre d’éducation n'allait point sans secousses, sans ralentissements parfois, ni même sans pertes et sans reculs. Le vieux monde romain, le grec surtout, somnolaient, engourdis dans la mollesse, distraits par d'oiseuses ou de sanglantes querelles ; mais, chez les peuples jeunes, plusieurs encore à demi barbares, les passions frémissaient violentes ; à d’éclatantes vertus répondaient des vices lamentables, rachetés souvent par d’émouvants repentirs. Sainteté et corruption, cupidité et désintéressement, charité et sauvagerie s’opposaient ou se succédaient, dans les individus comme dans
I. Sources. — Pour ne point faire ici étalage inutile d’érudition, je renvoie simplement aux histoires de l’Église catholique : on y trouvera des preuves abondantes de tout ce que j’avance dans cette introduction
les sociétés. Le contraste était partout; l’équilibre, nulle part, en cette période de crise qui se déroula aux alentours de Tan mille, et l’Église, institution divine, mais formée d’hommes et dirigée par des hommes, toute soutenue qu’elle fût par la vertu d’En-haut, n’échappait point à cette instabilité. Loin d’y trouver matière à étonnement ét à scandale, le penseur y constate une preuve de plus de sa divinité : conçue et lancée par un homme, elle eût, à ce rude travail, épuisé rapidement sa force ; une brusque réaction l’eût brisée ou elle se fût perdue impuissante, usée par l’implacable inertie. Du reste, à le bien fixer, le tableau n’est point aussi noir que l’ont vu les auteurs contemporains, moines voués à la vie parfaite ou réformateurs frappés surtout des vices et des abus. En cette époque trop calomniée, se révélaient des hommes, se dégageaient des énergies qui préparaient les temps des croisades et de la chevalerie, de saint Thomas d’Aquin et du roi saint Louis, l’apogée de la science théologique et de l’esprit chrétien.
Le X® siècle s’était passé en ces vicissitudes; la Papauté surtout, humiliée sous le joug honteux des comtes de Toscane, des Albéric et des Crescentius, des Théodora et des Marozia, avait offert le plus lamentable spectacle et Othon le Grand lui-même n’avait pu la relever. L’aurore de jours meilleurs avait semblé poindre avec le premier pape allemand, Grégoire V (996-999) > le premier pape fran-
çais, Sylvestre II, l’illustre Gerbert, d’Aurillac (999-1002); mais, de par l’or, l’intrigue et l’audace, l’influence revint bientôt à la famille de Toscane. Durant plus de trente ans, des membres de cette maison occupèrent, comme un héritage, la chaire de
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saint Pierre et, si les deux premiers, Benoit VIII (1012-1024) et Jean XIX (io24-io33), par une conduite à peu près régulière, firent oublier le vice de leur élection, le troisième, Benoit IX (io33-io48), le triste Théopbylacte, poussé par Tambition paternelle très jeune et sans vocation à la dignité suprême, s’abandonna à tous les emportements de son âge et ne vit dans le souverain pontificat qu’un moyen de satisfaire ses honteuses passions.
Alors, pour le trône apostolique et pour la ville de Rome, reparurent les temps les plus mauvais. Les factions régnaient en maîtresses et la souveraineté temporelle que le Saint-Siège tenait de la reconnaissance des siècles et de la générosité de Charlemagne, s’émiettait entre les mains des usurpateurs. Les biens de l’Église étaient au pillage et seules, quelques fermes, situées sous les murs de la cité, avaient échappé aux ravisseurs. « Dans la campagne, écrit Guillaume de Malmesmury*, les chemins et les routes étaient semés de guet-apens et nul n’osait faire un voyage sans avoir main forte avec lui... Et, dans la ville elle-même, dans cette ville, jadis foyer de sainteté, sur le forum, dans les rues, se promenaient des sicaires, et malheur à qui s’aventurait sans escorte à visiter les sanctuaires : il payait sa dévotion de sa fortune ou de sa vie. Les glaives étaient dégainés jusque sur les tombeaux des apôtres et des martyrs et les offrandes étaient à peine déposées $ur les autels qu’elles étaient enlevées et ravies, pour servir aux pires débauches. * Aussi, les pèlerins se faisaient rares; les fidèles oubliaient le chemin de Rome, le prestige de la