‹ Saint Léon IX (1002-1054)Chapitre 3 sur 44 · I. Pertz, Mon, Germ, hisl,, SS,^ x · texte numérisé non relu

I. Pertz, Mon, Germ, hisl,, SS,^ x

Papauté diminuait et les liens d’autorité et de vigi-' lance, de docilité et de respect qui doivent unir les membres du corps ecclésiastique au centre même de l’unité, allaient s’affaiblissant.

Cependant, la grande famille du Christ s’était considérablement accrue. Durant les ix® et x® siècles, dans les frimas du Nord et de l’Est, une blanche moisson s’était levée de peuples mûrs pour l’Évangile. Sans doute, le travail de la conversion n’avait point été sans peine; violentes avaient été les poussées de la barbarie, violentes, les reprises du culte d’Odin, de Radagast, de Swantowit; mais, grâce à la constance, à l’héroïsme des missionnaires, à l’ardeur plus ou moins désintéressée des chefs et des rois, le règne de Dieu s’était affermi en toutes ces nations. Le Danemark, la Norvège, la Suède, jusque l’Islande et le Groenland, par l’action énergique des Canuts, des Olafs et des autres monarques ; les tribus slaves. Bohèmes et Moraves, par le zèle inlassable des grands apôtres Cyrille et Méthode, avaient cessé d’être des pays de mission, aux chrétientés rares et précaires : ils avaient leurs sièges épiscopaux, leurs évêques et leur hiérarchie.

Mais, tandis que les Scandinaves menaient à l’ombre de la Croix une vie relativement paisible, la brusque irruption des Hongrois dans la riche plaine de la Theiss et du Danube, au début du X® siècle, avait disloqué l’empire slave et contrarié le mouvement chrétien. Longtemps, ces farouches guerriers firent trembler l’Occident, poussant des pointes audacieuses jusqu’en Lorraine et en Italie ; mais enfin, ils courbèrent la tête devant le Seigneur, amenés par leur roi saint Étienne ( 997 -io 38 ). La réaction toutefois fut terrible à la mort de ce prince :

INTRODUCTION

à la rancune du parti payen s'ajouta Tantipathie contre TAllemagne qui avait envoyé ses prêtres et semblait vouloir englober dans le Saint-Empire la riche contrée de Madgyars. Le roi Pierre, neveu d’Etienne et ami de l’empereur, prit, quitta, reprit la couronne, pour être finalement renversé, jeté en prison, privé de la vue et mourir misérable en 1047; et trois frères fugitifs, André, Béda, Léventé, rappelés d’exil, ne ralliaient les suffrages qu’en relevant les idoles, en renversant les sanctuaires, en égorgeant les prêtres et les évêques. Ce fut comme un effrayant cyclone qui, durant dix années, passa sur cette Église à peine fondée. Enfin, en 1047, la mort de Pierre, le désistement ou le trépas de ses deux frères, la -^lassitude ou le dégoût de tant d’excès permirent au roi André de reprendre de l’autorité et de refréner le parti payen : une ère de paix religieuse semblait se lever sur la Hongrie.

Cependant, Bohèmes et Moraves s’étaient vite ressaisis et, retirés dans leur quadrilatère de montagnes, malgré les spasmes parfois redoutables d’un paganisme expirant, ils s’étaient pénétrés peu à peu de l’esprit du Christ, sous la direction des rois Venceslas-le-Saint (920-938), Boleslas-le-Pieux (967- 999), et de l’évêque de Prague, saint Adalbert (f 997). Ils restaient en bons termes avec leurs voisins, les peuples du Saint-Empire, de qui ils tenaient leurs premiers missionnaires et même encore bon nombre de leurs prêtres : chez eux, la haine de l’Allemand n’engendrait point l’horreur du Sauveur Jésus. Il n’en était point de même chez leurs frères, les Lentitzes et les Obotrites qui habitaient la Lusace et le Mecklem bourg actuels : des querelles de races s’étaient envenimées de luttes religieuses et, dans ce

milieu du xi® siècle, des chrétientés pleines d’avenir se trouvaient fort menacées.

L’Église de Pologne, de toutes la plus jeune — ce n’est qu’en 968 que Miécislas avait fondé l’évêché de Posen — venait de passer par une crise aussi forte : durant près de dix ans, dans le duché, la plus complète anarchie avait brisé tout élan des âmes et des cœurs. Mais, en ip 43 , le prince Casimir avait été rappelé de l’abbaye de Cluny; sur l’ordre du pape, il avait échangé le froc contre le manteau ducal et, avec la sécurité, reprenait le mouvement de conversion,

La discorde et l’agitation n’étaient point le propre de ces nations à peine façonnées aux habitudes de l’Évangile. L’Europe entière était alors un vaste champ clos ou, pour mieux dire, un champ de bataille et, pourtant les Sarrasins, emportés moins encore par le prosélytisme que par la cupidité et l’esprit de domination, non seulement tenaient captif le tombeau du Sauveur, étouffaient les derniers rejetons des Églises d’Afrique autrefois si florissantes, opprimaient les deux tiers de l’Espagne ; mais ils infestaient les côtes de la Méditerranée et formaient pour la chrétienté un péril menaçant! Et c’étaient moins les nations qui se trouvaient aux prises, que les individus. Dans l’intérieur des royaumes et des principautés, les grands se faisaient de la guerre un passe-temps, un impérieux besoin. Ils fondaient sur le voyageur ou sur le marchand sans défense; ils terrorisaient tout un pays; ils allaient, sous motif de vengeance, de pillage ou même de simple défi, surprendre ou provoquer leur adversaire ou leur ennemi et ils promenaient sur ses terres la désolation, le meurtre et l’incendie. Non

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moins terribles étaient les représailles; tout semblait bon à prendre ou à ravager; les monastères et les églises n'étaient point toujours respectés et le manant épeuré se voyait ravir en un jour le fruit de ses longs travaux. Ses champs étaient dévastés; ses troupeaux, emmenés; sa maison, parfois livrée aux flammes, et son cœur, ulcéré de douleur, de dépit et de haine, se prenait à maudire à la fois Fodieux bandit qui lui causait tant de maux et la Providence qui tolérait ainsi le triomphe de la force brutale. Les famines, suites terribles et fréquentes d’une telle insécurité, accroissaient encore la détresse et, comme si elles n'eussent point suffi à achever l'œuvre de destruction, elles stimulaient les plus hideux instincts et formaient un aliment de plus à cette fureuç, à cette rage de batailler. La vie sociale était suspendue; la vie domestique, contrariée et peu à peu les pays chrétiens retournaient à la barbarie : tristes conditions pour la vie religieuse.

Et il en était ainsi partout, en Orient comme en Occident. A Constantinople, les forces s'énervaient en interminables et stériles intrigues, en révoltes, en usurpations, en tragédies de palais. En Allemagne, Conrad II, dont la jeunesse s'était passée à batailler sur les grands chemins, se croyait assez fort pour réprimer les guerres privées; mais, à chaque instant, ses feudataires mettaient en défaut sa vigilance. En Angleterre, Édouard, par la douceur et la prudence de son gouvernement, avait ramené quelque tranquillité; mais les intrigues de lieutenants ambitieux et puissants contrariaient trop souvent son rôle pacificateur. Le roi de Castille, Ferdinand, ne parvenait point à maintenir ses barons altiers, même par le souci de la croisade contre les

Musulmans. Les Capétiens, encore mal affermis dans ce qui s’appelait alors la France, ne pouvaient faire porter leur action jusqu’aux Alpes et jusqu’aux Pyrénées et, en Italie, c’était l’anarchie.

Morcelée, comme elle Tétait, en républiques et en principautés que se disputaient de puissants rivaux et que tiraillaient d’irréductibles factions, la péninsule offrait aux luttes intestines un terrain des plus favorables. Le Saint-Siège avait perdu, par un émiettement insensible, l’Exarchat de Ravenne, la Pentapole et jusqu’à la Campagne romaine où chaque cité, chaque ruine même échappée aux injures du temps, devenait le repaire de quelque ambitieux.

Au nord, les Othons s’étaient substitués, après un long intervalle, à la domination des successeurs de Charlemagne et, sous prétexte de les garder à l’autorité pontificale, ils avaient englobé dans l’Empire l’Exarchat et les Romagnes. Le dévouement de tous les feudataires qu’ils trouvèrent installés dans cette région transalpine, leur avait semblé à bon droit suspect : pour les surveiller et les maintenir, ils avaient encouragé la formation des communes, placé de leurs hommes dans les évêchés les plus importants, tenu des diètes fréquentes, fait en deçà des Alpes des séjours longs et répétés. Vains efforts : la division s’en accentuait davantage : les antipathies de races augmentaient encore Taversion pour le vainqueur; à chaque occasion, des révoltes éclataient; les villes se déchiraient en partis séditieux et les seigneurs, retirés dans leurs nids d’aigles, reprenaient leur vie de rapines.

Au midi, dans la Pouille, la Calabre et la Terre de Labour, la situation se présentait plus complexe en-

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core. La lutte, durant des siècles, s’ètait circonscrite entre les Lombards et les Grecs ; ceux-ci, de leur ancien empire, ne conservaient plus que des lambeaux, semés sur les côtes; ceux-là, de leurs nombreuses conquêtes, gardaient Bénévent et sa principauté, laquelle s’étendait jusqu-’à Salerne et à Capoue. Mais, là aussi, l’émiettement se produisit; dans la seconde moitié du ix® siècle, Naples, Sorrente, Amalfi se rendirent indépendantes de Bysance et la principauté bénéventine se scinda en trois fractions, Bénévent, Salerne et Capoue. Entre tous ces États, les rivalités subsistaient incessantes, avec des rapprochements et des ruptures, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, au gré des circonstances. Parfois même, on s’oublia jusqu’à faire appel au Sarrasin et à l’introduire sur la terre chrétienne : dangereux ennemi que l’on ne tarda point à redouter. Aussi, fut-on heureux, au début même du xi® siècle, de voir une troupe de pèlerins normands, de passage à Salerne, courir sus aux mécréants et leur porter un rude coup. On salua ces valeureux champions comme des hbérateurs : on les sollicita d’envoyer dans la péninsule, quand ils seraient de retour en leurs régions, de nombreuses et vaillantes recrues. De ces hommes du Nord vinrent bientôt, attirés parla soif du gain et le désir de batailler. Peu scrupuleux sur les voies et moyens, ils se donnèrent comme auxiliaires, soit aux Grecs, soit aux Lombards, soit à d’autres Italiotes, contre les fils de Mahomet ou contre les disciples du Christ. Ils eurent des alternatives de succès et de revers et, enfin, ils s’établirent eux aussi dans la région. Vers 1022, Rainulf, frère de Drengot, l’un des premiers arrivés, se fortifia dans Aversa, petite cité entre Naples et Capoue, et les fils aînés de Tan-

crède de Hauteville, Guillaume, surnommé Bras de Fer, Drogon et Humfroy, débarqués en io38, avec une troupe de trois cents Normands, s'emparèrent de la Fouille, aidés par les Bénéventins et par Argyros, fils d’un citoyen de Bari, chef du mouvement anti hellénique, et ils y organisèrent une république militaire, dont la capitale était Melfi. Gens d’Aversa ou de Melfi se conduisaient comme en pays conquis; ils ne vivaient que de pillage et, ne se tenant liés par aucun droit, par aucun traité, ils exerçaient le brigandage, plutôt qu’ils ne faisaient la guerre. Argyros les craignit bientôt : il se rapprocha des Grecs et oQVit ses services à l’empereur Constantin Mono*maque. Les habitants de Bénévent ou, du moins, le parti qui dominait alors dans la cité, suivirent son exemple et il se forma ainsi une alliance défensive contre ces dangereux envahisseurs. Mais Gaymar, prince de Salerne, beau-père de Drogon et seigneur le plus puissant de l’Italie méridionale, ne partagea point ces craintes, non plus que Pandulf, prince de Capoue, h qui ses excès avaient attiré le surnom de « loup des Abruzzes », et les Normands ainsi soutenus ne se relâchèrent en rien de leurs déprédations.

11 semble que le commun péril dont les menaçaient tous les jours davantage les progrès de l’Islam, eussent du resserrer les liens qui unissaient dans la foi au même Christ, dans la pratique des mêmes commandements, dans l’usage des mêmes sacrements, l’Église latine et l’Église grecque. Mais, au lieu de s’effacer, les dissentiments s’accentuaient. Depuis que leur ville avait supplanté Rome comme capitale des Césars, les évêques de Constantinople, d’abord simples suffragants d’une métropole obscure,

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avaient travaillé, d’un effort continu, à augmenter leur influence et leur pouvoir. Ils ne rêvaient rien moins que la suprématie religieuse de tout rOrieni et, comme il y avait deux langues, deux empires, il devait, selon leur programme, se former deux grands patriarchats autonomes, indépendants Tun de Tautre : le pape présiderait à Tun et eux présideraient k l'autre. La vanité et l'ambition des successeurs de Justinien les enqourageaient dans ces orgueilleuses visées; à l'union étroite qui, sous Charlemagne, puis sous les Othons, s'établit entre le souverain pontife et le chef de l'empire d’Occident, répondit, sur les rives du Bosphore, un accord analogue entre les deux pouvoirs. La tendance séparatiste s'y dessina plus nette, fortifiée qu'elle était par le peu de sympathie des races, la différence des mœurs, de la langue, des habitudes liturgiques, et les intrigues du patriarche Pliotius (SSS-Sgi), les reproches amers et injustifiés qu’il prodigua aux Latins, d’avoir changé la formule des Pères sur la procession de l’Esprit- Saint, faillirent amener la mpture. Le malheur put être conjuré par le concile œcuménique de 869 et par la fermeté de l’empereur Léon VI ; les relations continuèrent, mais correctes tout simplement et officielles, et, si Rome maintes fois usa de condescendance, les patriarches ne laissèrent point tomber leurs prétentions. En 10^4) rapporte Raoul Glaber‘, des ambassadeurs se présentèrent, de la part de l’empereur Basile, au pape Jean XIX : ils sollicitaient de l'autorité apostolique, pour l’archevêque de Constantinople, la primauté et la juridiction sur tous les

I. Rodulphi Glabri, Historiarum, lib, IV, c. i, dans Perte, Mon, Gern, hist,^ SS, y vu, 66.

-diocèses d’Orient. Cétait aller contre les droits séculaires des vieux patriarcbats d’Antioche et d’Alexandrie et donner un grave prétexte h de vigoureuses revendications. Pourtant^ par désir de la paix, le Saint-Siège semblait devoir céder quand, de toutes parts, en Europe, s’élevèrent d’énergiques protestations qui arrêtèrent les négociations, et les députés durent reprendre la mer, sans avoir rien obtenu.

Il ne restait dès lors aux prélats bysantins qu’à renoncer, du moins jusqu’à des temps plus favorables, à l’objet de leur convoitise ou à l’emporter de force par une audacieuse usurpation. C’est à ce dernier parti que semblait décidé le nouveau patriarche, Michel Cérulaire. Nommé en io 43 , il affirmait en toute rencontre son hostilité pour les Latins, sa résolution d’imposer à tout l’Orient, même à Antioche, à Jérusalem, à Alexandrie, la suprématie de son Église, et l’empereur, Constantin Monomaque, quoique personnellement ennemi d’une rupture, était trop faible, trop absorbé par ses plaisirs, trop harcelé de complots et de séditions, pour contenir cette désastreuse et coupable ambition. Si Michel vivait et se maintenait sur son trône épiscopal, le schisme paraissait inévitable, imminent même, et les conséquences s’en prévoyaient incalculables. Le moment était donc critique et, ni Benoît IX, ni la cour impériale d’Allemagne ne semblaient en avoir conscience.

Des symptômes de schisme, moins alarmants toutefois, se manifestaient aussi dans certaines Églises d’Occident. En 991, au synode de Saint-Basle, en Champagne, 011 l’on discuta l’élection de Gerbert à l’archevêché de Reims, l’évéque Arnulf, d’Orléans, avait prononcé contre la Papauté un violent réquisitoire, émettant des idées périlleuses pour l’unité de

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l’Église* : « Est-il juste, disait-il, en rappelant les désordres des Octavien, des Boniface Franco, que tous les peuples de Dieu, répandus par le monde, considérés pour leur science et leur conduite, soient soumis à de tels monstres d’ignominie?... Quel est cet homme qui siège sur un siège élevé, couvert de vêtements d’or et de pourpre? S’il manque de charité, s’il n’est enflé que de science, c’est l’Antéchrist assis dans le temple de Dieu et se montrant comme Dieu. » Et, dévoilant, non sans quelque exagération, le travail de dislocation qui se faisait insensiblement dans l’œuvre du Sauveur, l’austère et éloquent censeur ajoutait : « Depuis la chute de l’Empire, les Églises d’Alexandrie, d’Antioche — ceci était inexact — se sont détachées de la chaire de l’Apôtre et, pour ne parler ni de l’Afrique, ni de l’Asie, l’Europe même s’en sépare. L’Église de Constantinople se soustrait à son obéissance; les régions intérieures de l’Espagne ignorent ses jugements..., Rome ellemême se sépare de Rome, depuis qu’elle n’a plus souci, ni de ses intérêts, ni des intérêts d’autrui. »

Depuis Ârnulf, la situation ne s’était point améliorée. Arrachés à l’oppression musulmane, les prélats espagnols n’avaient point renoué avec le vicaire du Christ des relations suivies. L’orgueil et le souci de la croisade contre le Maure, le dévouement à leur roi, chef de cette guerre sainte, l’usage même d’une liturgie particulière les avait retenus dans leur isolement; l’évêque de Santiago, s’autorisant de la vénération qui entourait le tombeau de saint Jacques

I. jicta concilïi remensis^ ad S. Basoliim, auctore Gerl/erto, arcliiepiscopo (Pertz, Mon, Germ, SS,, iii, 672). — Héfélé,

Histoire des conciles, trad. Delarc. Paris, A. Le Clerc, 1871, TI, 216 et sq.

conservé dans sa cathédrale, prenait le titre ^évêque apostolique et paraissait aspirer à une suprématie d’honneur et de juridiction sur les diocèses d’Espagne : c’était poser, peut être inconsciemment, les bases d’une Église nationale. « O insensés Milanais, qui donc vous a fascinés? s’écrie à son tour Amulf, dans son Histoire de Milan^.,.» Vous dites que Rome doit être vénérée dans l’apôtre Pierre, sans doute! mais Milan ne doit point non plus être méprisée dans Ambroise.... On va dire désormais que Milan est soumise à Rome : voici que votre métropolitain, contrairement à l’usage, est convoqué au synode romain.

D’aussi fières dispositions à l’égard de la cour pontificale animaient nombre de prélats de France et d’Allemagne et la cause en était moins encore à l’humiliation de la Papauté ou à la revendication de privilèges plus ou moins justifiés qu’à l’entrée de l’Église dans l’organisation féodale.

Durant le cours des âges, la piété des rois et des grands avait généreusement doté en biens et en prérogatives, non seulement les monastères, mais davantage encore les évêchés. Devenus seigneurs temporels, les dignitaires ecclésiastiques s’abandonnèrent facilement à ce courant qui porta les vassaux des faibles successeurs de Charlemagne à s’arroger peu à peu, sur leur cité épiscopale et sur leurs propriétés terriennes les droits de la souveraineté. Le désir de se les attacher inclina les monarques, rois ou empereurs, à leur reconnaître cette puissance usurpée et à joindre à leur siège, à titre perpétuel, le duché ou le comté de la ville et de sa banlieue ;

I. Aroulfi, Gesta archiepiscoporum mediolanenstum, dans Pertz, Mon, Germ. SS., viii, ai.

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leur influence, mise par là à la disposition du trône, devait contrebalancer et tenir en échec celle des grands feudataires qui déjà tendaient à rendre héréditaires dans leurs maisons leurs charges, de princes, de ducs et de comtes.

En retour de toutes ces concessions, les donateurs, les empereurs surtout, émirent des prétentions, prirent des habitudes qui ne tardèrent point à paraître dangereuses pour l'indépendance et le bon gouvernement de la société spirituelle. Ces évêques, dont ils avaient fait les représentants, les lieutenants de leur autorité, ils voulurent les nommer euxmêmes et, bien souvent, le souci des âmes céda chez eux devant la faveur, les intérêts politiques, les considérations de famille : tel parfois reçut la mitre, qui eût mieux fait de ceindre le haume ou d’aller dans un cloître cacher une tare de naissance, pleurer des scandales passés ou dompter des instincts mauvais. Tous les choix sans doute, en particulier sous le pieux Henri 11 (1002-1024) et même encore sous les successeurs de ce prince, Conrad de Franconie (1024-1039) et Henri III (loSg-ioSô), n’étaient pas aussi déplorables ; mais ces créatures du pouvoir n’en restaient pas moins pour beaucoup les hommes du pouvoir; ils tournaient leurs yeux plutôt vers le trône de César que vers la chaire de saint Pierre. Même, ils connaissaient peu Rome et le souverain pontife, car, d'après la discipline alors en vigueur, ils n’avaient point à franchir les monts, pour recevoir la confirmation de leur promotion : le métropolitain de la province la leur donnait en même temps que la consécration épiscopale; tandis qu’ils devaient aller trouver l’empereur, se mettre à genoux devant lui, placer leurs mains dans les siennes, lui jurer fidélité

en qualité d’ « hommes-liges » et recevoir Tinvestiture de leurs fiefs ; et cette investiture se conférait, non point par le sceptre, symbole de la puissance temporelle, mais par la crosse et Tanneau, emblèmes de Tautorité spirituelle : il y avait dans cette cérémonie toute une révélation des dangers qui mena* çaient la dignité, la liberté de l’Église.

Et rares étaient les évêques, tels que Wazon, de Liège, qui déclarait à Henri III : « Nous vous devons fidélité; mais nous devons obéissance au pape; » tels qu’Halinard, abbé de Saint-Bénigne de Dijon. Élu en 1046 archevêque de Lyon, ce pieux moine devenait le vassal de l’empereur, en tant que roi de Bourgogne : il se rendit à Spire, comme son devoir féodal le lui commandait ; mais, au nom de l’Évangile et de la règle de saint Benoit, il refusa fièrement l’hommage et Henri III, s’inclinant avec respect devant ce caractère, se contenta du simple serment de fidélité. Si les évêchés, pour les suzerains, étaient devenus des instruments de règne, ils restaient, pour les vassaux, des objets de convoitise. On se les disputait, parfois les armes à la main; on s’y installait par la ruse et on s’y maintenait par la force; on s’abaissait, pour les obtenir, à de basses intrigues, à de honteuses complaisances, a des marchés sacrilèges.

Les petits- fils de Charlemagne, toujours en détresse d’argent, avaient imaginé, comme source de revenus, le trafic de ces bénéfices épiscopaux ; malgré les anathèmes des souverains pontifes et des conciles, la simonie — tel est son nom, depuis Simon-le- Magicien — s’était rapidement propagée : les vendeurs trouvaient toujours des acheteurs empressés et il y avait mille moyens de tourner les canons et •d’éluder les censures. Conrad II, en Allemagne,

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Henri I en France, pour ne citer que les plus connus, s’y étaient employés sans vergogne. Et les petits princes et les seigneurs faisaient comme eux, si l’occasion s’en offrait, « Or, écrit un vieil auteur quand un évêque avait acheté sa crosse plusieurs centaines de marcs, il n’avait rien de plus pressé, pour remplir ses coffres vides que de vendre aux prêtres les abbayes, les prévôtés, les archiprêtrés, les archidiaconés, les paroisses et, aux clercs, le sacerdoce. Et ceux qui avaient acquis tout cela, trafiquaient à leur tour des fonctions sacrées. » Et l’habitude était tellement établie, tellement générale, que bien peu voyaient dans tout cela une pratique illicite ou blâmable. « Toutes les charges, disait de l’Église de Milan un contemporain, André, abbé de Vallombreuse^, toutes, depuis la plus humble jusqu’à la plus élevée, étaient inaccessibles à qui ne les achetait, comme l’on achète, ajoutait-il, usant d’une comparaison quelque peu réaliste, les diverses parties du corps d’un animal. »

Et ainsi, le vice odieux faisait de la maison du Très-Haut, selon le mot de Jésus, « une maison de négoce, une caverne de larrons. » Hélas ! il faisait pis encore. Entrés sans vocation dans le corps ecclésiastique, admis aux ordres sans garanties suffisantes, abandonnés à eux-mêmes sans formation sérieuse, sans direction ferme et vigilante, ces mercenaires ne cherchaient dans l’Église que ce qu’ils avaient rêvé : une existence facile, dégagée de tous soucis, autres que le plaisir, l’intérêt, l’ambition.

Sans doute, il y avait des évêques, selon le cœur

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