‹ Saint LouisChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

r.ttion des contemporains pour le pieux roi ; il est appelé saint de son vivant. — Sa charité intelligente; son amour sincère pour son peuple. — Sa simplicité, sa pureté; son intérieur domestique. — Son goût pour l'étude et les lettres. — Sa foi profonde; ses pratiques de piété. — Il se croise pour la seconde fois. — Sa fin édifiante et ses enseignements. — Résumé de son règne.

Quelle que soit l'attention que l'on accorde à la vie publique de saint Louis, il est impossible de bien comprendre son règne si l'on néglige d'étudier sa vie privée et son caractère personnel. Après avoir passé en revue les principaux actes de son gouvernement, après avoir apprécié toute l'activité qu'il apportait dans la tâche complexe de l'administration intérieure et de la direction des affaires du dehors, on se pose naturellement cette question : Comment un prince si occupé des devoirs de la souveraineté pouvait-il être réellement un saint? Et comment, d'un autre côté, les devoirs de piété, qui absorbaient une si grande part de son temps, lui permettaient-ils d'être un roi dans toute la force du terme?

Cette objection n'est pas nouvelle. Ses contemporains la lui faisaient déjà à lui-même , et il leur donnait une réponse qui dénote une profonde connaissance du cœur humain en général, et de celui des courtisans en particulier. Plusieurs seigneurs, raconte le confesseur de la reine , trouvaient qu'il entendait trop de messes et de sermons ; le plus souvent, en effet, il assistait à deux et même à trois ou quatre messes par jour. Ces murmures étant parvenus à son oreille, il ferma la bouche à ses barons en leur disant qu'il était maître de ses actes, et que, s'il lui eût plu de passer le double de temps à jouer aux

palettes ou à courir le gibier dans les forêts , nul d'entre eux n'aurait eu l'idée de lui en faire un reproche. Effectivement, quand certains de ses descendants consacreront leurs journées entières aux plaisirs de la chasse ou à la volupté, leur entourage n'y trouvera point à redire, bien au contraire. Il est dans la nature de l'homme de ne pas aimer que son supérieur lui soit trop supérieur ; si saint Louis se fût abaissé au niveau des intelligences et des cœurs vulgaires, il eût sans doute reçu les encouragements de ceux qui ne pouvaient atteindre à sa hauteur. Il ne se fût pas entendu adresser un jour, par une bonne femme de Paris, cette apostrophe singulière : « Ce n'est pas là le roi qu'il nous faut ; il n'est bon qu'à porter le capuchon'. >

On aurait tort, du reste, de voir dans une parole aussi malséante l'écho de l'opinion publique de son temps. Au contraire, il inspirait une vénération si universelle, que l'on cherche vainement, chez les écrivains, chez les orateurs, la plus petite trace de malveillance à son égard. On ne parle de lui dans la chaire que pour louer sa charité, sa simplicité, sa piété, fait d'autant plus remarquable, qu'il règne alors parmi les prédicateurs une liberté de critique, une vivacité d'allure n'épargnant aucun personnage, ecclésiastique ni laïque. On cite ses belles paroles , on raconte ses exploits et les conversions opérées par son exemple chez les Sarrasins. Mais, tandis que les prélats, les grands, les princes les plus élevés, sont l'objet d'une censure qui tend plutôt à l'exagération qu'aux ménagements, lui n'offre aucune prise aux médisances ni aux allusions malignes. On ne plaisante jamais à son sujet comme au sujet de son aïeul Philippe- Auguste, par exemple, qui pourtant s'était rendu assez redoutable. Et ce n'est pas seulement parce qu'il est le roi régnant ; c'est parce que la grandeur de son caractère communique à la royauté je ne sais quel prestige nouveau ; c'est qu'il est personnellement aimé et respecté, et que l'amour et le respect sont plus forts que la crainte. La preuve, c'est qu'après sa mort l'expression du sentiment public ne change point; loin de là, ses sujets le proclament saint à l'avance; ils prient pour le salut de son âme, « quoiqu'elle n'en ait pas besoin,» disent les formules ; ils lui décernent d'une voix unanime cette brillante auréole qui ne fera que grandir aux yeux de la postérité.

Quant à l'opinion de l'étranger, elle est absolument la même. Jusque dans les contrées les plus reculées, jusqu'au fond de l'Orient, on vante sa vertu et sa puissance. Pour le chef des Tartares il est, à tous les points de vue, le plus grand prince de la chrétienté; et pour les chrétiens d'Asie il est, de son vivant même, le saint roi. C'est ce que confirme un des plus jolis traits rapportés par son fidèle

1 V. le recueil des Historiens de la France, XX, 106.

Joinville, qui en fut l'acteur principal. L'armée chrétienne se trouvait à Saint-Jean-d'Acre , lorsqu'une caravane de pèlerins arméniens , qui se rendaient à Jérusalem en payant un tribut aux Sarrasins, vint à passer au même endroit. Comme ils avaient avec eux un latinier, c'est-à-dire un truchement connaissant les idiomes grecs et latins, c ils me firent prier, dit Joinville, que je leur montrasse le saint roi. J'allai trouver le roi là où il se tenait, en un pavillon, appuyé au mât du pavillon, et il était assis sur le sable, sans tapis et sans nulle autre chose sous lui. Je lui dis : Sire, il y a là dehors une grande foule de la grande Arménie qui va à Jérusalem , et ils me prient , . sire, que je leur fasse voir le saint roi ; mais je n'ai pas encore envie de baiser vos reliques. Et il se mit à rire aux éclats, et me dit que je les allasse chercher, ce que je fis. Et quand ils eurent vu le roi, ils le recommandèrent à Dieu, et le roi en fit autant à leur égard1.» Tel est bien le type de ce vrai chrétien, saint pour tout le monde, excepté pour lui-même, à qui l'idée de passer pour tel n'inspire qu'un accès de franche gaieté.

Je ne saurais entreprendre ici le tableau complet des qualités si variées qui lui valurent cette renommée universelle. On trouvera dans les historiens du temps des centaines de traits édifiants sur sa piété, sa modestie, sa bonté, sa charité et ses autres vertus. Je ne m'anvterai qu'à ce qu'il y avait d'original dans sa manière de les pratiquer, à ce qui fait, en un mot, le charme particulier de sa figure. Je voudrais surtout montrer à quel point cette alliance de la sainteté et de l'esprit politique, qui étonne certains esprits, était naturelle et profonde chez lui. Je voudrais que l'on comprit qu'il fut un grand roi parce qu'il fut un grand saint. C'est là, en effet, le motif qui me fait clore par quelques considérations sur sa vie intime cette série d'études consacrées à son action sur le monde ; nous remontons ainsi de l'effet à la cause, et nous pénétrons jusqu'à la source mystérieuse d'où sa gloire a découlé ; enseignement salutaire s'il en fut, car il apprend à tous, gouvernants et gouvernés, que les vertus privées engendrent les vertus publiques, et que la meilleure recette pour faire de bons princes est de faire de bons chrétiens.

Après Dieu, c'est l'éducation maternelle qui forma saint Louis. Il prit à la lettre cette fameuse parole de Blanche de Castille, disant qu'elle aimerait mieux le voir mort qu'en état de péché mortel ; et cela est si vrai, qu'il la citait sans cesse à son entourage (c'est même comme cela qu'elle nous est parvenue), qu'il 'en faisait ouvertement la base de sa conduite, et qu'enfin, d'après l'attestation du religieux qui l'entendit en confession durant vingt ans, il ne commit jamais

1 Joinville, édition de Wailly, p. 308.

une faute pouvant compromettre son salut éternel. Dès son adolescence, il montra en germe tous les dons de l'àme que la maturité devait développer chez lui. Adolescens juxta viam suam ; et, cum senuerit, non recedet ab éd. A l'âge où les fils des princes recherchent le plaisir, il s'éprit de la pureté; à l'âge des divertissements, il goûta les austères voluptés de l'étude et de la charité discrète ; à l'âge de l'élégance extérieure, il afficha la modestie et la simplicité.

Quelques exemples, peu ou point connus, nous en diront plus long à ce sujet que les éloges des historiens. Je viens de parler de l'union intime du saint et du politique dans la personne de notre grand monarque. Rien ne la démontre mieux, à mon avis, qu'un trait charmant de sa jeunesse, révélé par Etienne de Bourbon, cet auteur nouvellement mis en lumière, qui le tenait d'un témoin oculaire et auriculaire. « Le roi Louis de France, celui qui règne actuellement, dit-il, prononça un jour une excellente parole, que m'a répétée un religieux qui était là et qui la recueillit de sa bouche. Un matin, alors qu'il était encore tout jeune, une quantité de pauvres étaient rassemblés dans la cour de son palais et attendaient l'aumône. Profitant de l'heure où chacun dormait encore, il sortit de sa chambre, seul, avec un serviteur chargé d'une grosse somme en deniers, et sous le costume d'un simple écuyer ; puis il se mit à distribuer le tout de sa propre main , donnant plus largement à ceux qui lui semblaient le plus misérables. Gela fait, il se retirait dans son appartement, lorsqu'un religieux, qui avait aperçu la scène de l'embrasure d'une fenêtre, où il s'entretenait avec la mère du roi, se porta à sa rencontre et lui dit : « Sire, j'ai parfaitement vu vos méfaits. — Mon très cher frère, répondit le prince tout confus, ces gens-là sont mes soudoyers (stipendiarii nostri) ; ils combattent pour moi contre mes adversaires et maintiennent le royaume en paix. Je ne leur ai pas encore payé toute la solde qui leur est due'. »

Ce qu'il faut le plus admirer ici, ce n'est pas ce jeune prince se déguisant pour distribuer l'aumône aux pauvres de sa capitale, comme on le vit faire plus tard au plus bienfaisant et au plus malheureux de ses successeurs, et se cachant pour faire le bien comme d'autres pour faire le mal ; ce n'est pas cette petite scène, si naturellement peinte et si digne de tenter un artiste, de la sortie matinale et mystérieuse d'un roi de France , épié de loin et surpris par la reine mère, levée, elle aussi, dès l'aurore, pour donner audience à un moine mendiant; ce n'est pas même l'accusation fine et enjouée de celui-ci, ni la rougeur naïve qui couvre le front de l'accusé. Non; c'est le sens et la profondeur de la repartie royale. En disant que ces

1 Anecdotes historiques tirées d'Etienne de Bourbon.

indigents, que ces affamés dont il recourt la misère travaillent pour lui contre ses adversaires, saint Louis ne veut pas seulement parler ses ennemis spirituels, comme Ktienne de Bourbon parait le comprendre. Us maintiennent le royaume en paix, ajoute-t-il. C'est là une grande pensée sociale et le signe d'une clairvoyance admirable. En nourrissant de sa main des malbeureux sans pain et sans abri, le -'■uverain ne les détournait -il pas du brigandage auquel se livraient alors, sur une grande échelle, une foule de leurs pareils? Ne valait-il pas mieux les contenir par ce moyen dans l'ordre et la tranquillité, que de les laisser grossir ces bandes armées qui naguère, sous le nom de cotereaux, et bientôt sous celui de pastoureaux, s'en allaient semer l'épouvante à travers le royaume? Ne valait- il pas mieux des mendiants que des pillards et des insurgés? C'est là évidemment re que veut dire le pieux roi, et tout le moyen âge, tous les siècles de foi ont partagé son avis, l'ont mis en pratique. La charité chrétienne a longtemps combattu les ennemis du royaume, les ennemis de l'intérieur, ou du moins ceux que la détresse et l'abandon pouvaient transformer en adversaires de la société. Ou plutôt elle n'a pas combattu le danger, elle l'a prévenu. Elle n'a pas résolu le problème social, elle l'a empêché de naître. On est heureux d'entendre professer cette théorie par un des chefs de la chrétienté, par un des héros de la France catholique; et l'on est ému de voir ce grand et noble cœur battre à l'unisson, à six siècles de distance, avec ceux qui cherchent dans l'Evangile la solution de la plus grave des questions modernes. Cette charité intelligente fut exercée par saint Louis en tout temps et en toute circonstance. Ses biographes constatent tous qu'il en avait pris l'habitude dès sa tendre jeunesse. Us le dépeignent servant les pauvres à sa table, approchant lui-même les bouchées de leurs lèvres avec un air de bonté inexprimable, et Joinville ajoute même un détail qui vient à l'appui de l'anecdote racontée par Etienne de Bourbon : c'est qu'il aimait à leur distribuer des deniers de sa main avant de les laisser partir1. On se rappelle que l'aumône tenait une large place dans son budget, indépendamment des innombrables fondations religieuses dont il a été parlé , qui avaient pour la plupart un but de bienfaisance, et qui lui coûtèrent, d'après le confesseur de la reine, une somme équivalente à une vingtaine de millions de notre monnaie. Et cependant il prétendait ne pas faire de folies, même pour ses bonnes œuvres; car il avait pour principe de restituer d'abord tout ce qui était à restituer au moindre de ses sujets, et de faire le bien avec ce qui restait ensuite dans sa bourse, principe rigoureux, dont il demandait même l'application aux princes de sa

1 Joinville, édition de Wailly, p. 390.

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famille. L'esprit d'équité le dominait jusque dans l'exercice de ses charités, et le poussa, en 1260, à réglementer les aumônes que les rois devaient distribuer chaque carême.

Nous savons qu'une autre forme de sa touchante piété envers ses frères malheureux consistait à leur laver humblement les pieds, à l'exemple du divin Maître, dans cette touchante cérémonie du mandé, dont l'usage s'est perpétué si longtemps chez nos rois; et nous avons vu quels reproches il adressait au bon sénéchal, qui refusait de laver à son tour les pieds de ces vilains et de les baiser, comme faisait le roi d'Angleterre, Cet acte public avait, lui aussi, une portée politique : c'était une leçon d'égalité donnée aux grands comme aux petits. Qui pouvait conserver des sentiments d'orgueil ou d'arrogance en voyant le premier d'entre les princes s'abaisser ainsi volontairement? Qui pouvait songer à se révolter en le voyant avouer lui-même aussi formellement qu'il n'était pas plus que le dernier serviteur de Jésus- Christ? Enseignement fécond, qu'il donnait à la fois en action et en parole ; car, dans la grave maladie qui le mit aux portes du tombeau , en 1224, voulant que ses souffrances profitassent à ceux qui l'entouraient, il se fit coucher sur un lit de cendre, et leur dit : t Me voilà, moi qui étais le plus riche et le plus noble du monde, dont la puissance était sans bornes, les trésors et les amis sans nombre, incapable d'extorquer à la mort un sursis, à la maladie un répit d'une heure. Vous voyez que tous ces biens ne sont rien *. »

Tous ces actes édifiants sont des manifestations différentes d'un même sentiment : l'amour du peuple confié à sa garde. Certes, Joinville a bien raison de mettre en tête de son livre les quatre grands faits dans lesquels son héros donna des preuves de cet amour, aussi sincère et aussi agissant chez lui qu'il l'est peu chez nos philanthropes modernes, quand il mit son corps en aventure de mort pour sauver quelques-uns de ses sujets, à Damiette, à la Massoure, à Saint- Jean-d'Acre et devant l'île de Chypre, sur ce vaisseau disloqué où il refusa d'abandonner ses compagnons, parce que chacun d'eux, disait -il, tenait autant à sa vie que lui-même pouvait tenir à la sienne. C'est bien là, en effet, le trait dominant de sa nature et la caractéristique de son règne. Mais pourquoi aimait-il tant le peuple, et pourquoi l'aimait-il surtout d'une manière si pratique et si efficace? Parce que, encore une fois, il voyait en lui ses frères en Jésus-Christ; parce qu'il possédait réellement l'esprit chrétien et ce grand souffle de la charité universelle dont nous parle saint Paul. Donc, j'avais raison de le dire, il fut un grand roi parce qu'il fut un grand saint.

J'ai nommé aussi, parmi ses vertus principales, la simplicité exté-

1 Anecdotes historiques tirées d'Etienne de Bourbon, p. 63.

Saint Louis enterre les morts.

SON GOl VERNEMENT ET SA POLITIQUE 317

rieure et la pureté. Dès l'âge de vingt ans il se fit remarquer par la modestie de ses vêtements, et cette réserve s'accentua davantage après son retour de la croisade; il semblait que l'insuccès de ses armes et les douleurs de sa captivité eussent jeté un voile de deuil sur toute sa personne. Cependant, s'il portait des surcots de camelin et d'autres étoffes grossières, il savait, à l'occasion, faire éclater à sa cour la magnificence royale (il en donna la preuve dans les somptueuses fêtes de Saumur, en 1241), et il recommandait lui-même à ses chevaliers de n'en faire ni trop ni peu en matière d'habillement, de façon à se concilier d'une part l'amour de leurs femmes et le respect de leurs serviteurs, de l'autre l'estime dès gens sages et des vieillards. En toutes choses il voulait de la mesure; mais le luxe des princesses de son temps, qui n'en admettait pas, lui inspirait une aversion toute particulière, s'il faut en croire le plaisant entretien conjugal qu'il rapporta à son confident Robert de Sorbon, et que celui-ci nous a répété : « Un prince, que je ne nommerai pas, s'habillait très simplement, et cette tenue déplaisait beaucoup à sa femme, qui aimait la pompe et l'ostentation; aussi se plaignait-elle sans cesse de lui à sa famille. A la fin, le mari se fatigua de ses remontrances: « Madame, dit-il, il vous plaît que je me couvre de vêtements précieux.' — Oui, certes, et je tiens à ce que vous le fassiez. — Eh bien! j'y consens, et je suis disposé à vous satisfaire, car la loi du mariage veut que l'homme cherche à plaire à son épouse. Seulement cette loi est réciproque; vous serez donc obligée de vous conformer aussi à mon désir. — Et quel est ce désir? — C'est que vous portiez le costume le plus humble : vous prendrez le mien, et moi le vôtre (on sait qu'à cette époque les vêtements des hommes différaient peu de ceux des femmes), j La princesse, comme on le pense bien, n'entendit point de cette oreille, et s'abstint désormais de soulever la question'. »

Saint Louis a-t-il voulu parler de lui-même et de la reine Marguerite, son épouse? Le silence gardé sur le nom des héros de l'anecdote, et certaine phrase amphibologique dont Robert de Sorbon accompagne son récit, pourraient le donner à entendre. Les paroles du prince anonyme concordent d'ailleurs singulièrement avec celles du bon roi, conseillant à ses gens de bien se vêtir pour plaire à leurs femmes, et avec les manières de Marguerite de Provence, habituée aux élégances des cours du Midi, très unie, à la vérité, à son mari, mais, parlant quelquefois de lui assez librement (c'est un homme si bizarre! disait-elle un jour à Joinville), et douée d'un certain amour de la domination, comme le montre l'engagement qu'elle avait fait signer à son fils Philippe, de lui obéir en tout jusqu'à l'âge de trente

1 Manuscrit lat. 13934 Je la Bibliothèque nationale, C" 198.

ans. Quoi qu'il en soit, ce trait curieux était cité par le roi comme un exemple à suivre, et il donna, du reste, un autre signe de son antipathie pour l'excès des toilettes féminines dans une circonstance rapportée d'une façon plus authentique par Guillaume de Chartres. Une grande dame, d'un âge mûr, était venue le trouver dans son palais pour l'entretenir de quelque affaire, et s'était couverte exprès de ses plus riches atours. Il lui dit sans ménagements : « On assure, madame, que vous avez été belle; mais il y a déjà bien longtemps qu'on le dit. Il faudrait songer maintenant à vous munir d'une beauté plus solide (celle de rame'). » Si ce propos semble peu galant, du moins il n'est pas dépourvu d'esprit ni de l'amour sincère du prochain. Quant à la chasteté de saint Louis , il suffit de dire que ses mœurs n'offrirent jamais la moindre prise à la critique. Ses scrupules à cet égard étaient tels, que Pierre de Laon, son chambellan, qui demeura trente-huit ans avec lui, couchant à ses pieds et l'aidant à se mettre au lit, ne lui vit jamais que les pieds et les mains, quelquefois seulement une partie de la jambe, quand elle était malade, ou le bras, quand il se faisait saigner. Les chansons mondaines, où régnait alors un ton fort libre, lui déplaisaient souverainement. Un jour, il entendit un de ses écuyers en chanter quelques-unes ; sans se fâcher il le fit cesser, se mit à lui apprendre l'Ave, maris Stella et d'autres antiennes, et les chanta avec lui. Ce trait devint populaire, car il a faille sujet d'une de ces narrations en vers qui se débitaient partout sous le nom de contes ou fabliaux. Il mettait un zèle particulier à éloigner des villes ou du camp des croisés les folles femmes, et les désordres d'une partie de son armée furent un des plus grands sujets de tristesse qu'il rapporta d'Orient. Sa pudeur extrême ne l'empêchait pas d'avoir le cœur tendre pour son épouse. Dans sa jeunesse, comme la plupart des hommes, il eut son roman; mais ce fut le roman de l'amour légitime et chrétien. Seulement je ne sais s'il n'offre pas plus de charme et de péripéties intimes que les romans de l'autre espèce. En voici toute l'intrigue : il aimait sa femme et en était aimé; la reine Blanche, sa mère, était jalouse de cette affection et de l'influence qu'elle donnait à Marguerite au détriment de la sienne, et elle empêchait le plus qu'elle pouvait les jeunes époux de se voir et de s'entretenir; de là d'innocents subterfuges pour tromper sa vigilance et une lutte de tous les jours, dans laquelle l'intérêt devient quelquefois palpitant. Le sénéchal de Champagne, qui vécut dans leur intimité, a peint en véritable artiste les émotions de ce ménage royal, qui, pour appartenir à l'élite de la chrétienté, n'en était pas moins soumis aux lois éternelles de l'humaine nature. Comme le ferait tout

1 Y. le recueil des historiens de la France, XX, 33.

bon romancier, Joinville prend parti pour la jeune princesse persécutée contre son impérieuse belle-mère.

« Les duretés que la reine Blanche lit à la reine Marguerite furent telles, que la reine Blanche ne voulait souffrir, en tant qu'elle le pouvait, que son fils fût en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand il allait coucher avec elle. L'hôtel où il leur plaisait le mieux d'habiter, c'était à Pontoise, parce que là la chambre du roi était dessus et la chambre de la reine dessous ; et ils avaient combiné leur affaire de telle sorte, qu'ils tenaient leurs conversations dans un escalier tournant qui descendait de l'une dans l'autre ; et tout était si bien réglé, que, quand les huissiers apercevaient la reine mère venant chez son fils, ils frappaient de leurs verges sur les portes; aussitôt le roi s'en revenait courant dans sa chambre, pour que sa mère ne le surprit point. Et ainsi faisaient, de leur côté, les huissiers de la reine Marguerite, quand la reine Blanche venait la voir, afin que celle-ci trouvât la reine Marguerite dans sa chambre. Une fois, le roi se trouvait à côté de sa femme, et elle était en grand péril de mort, parce qu'elle était blessée d'un enfant qu'elle avait eu. Là vint la reine Blanche, et prit son fils par la main, et lui dit : Venezvous-en; vous ne faites rien ici. (Juand la reine Marguerite vit que sa belle- mère emmenait le roi, elle s'écria : Hélas! vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive! Alors elle se pâma, et on crut qu'elle se mourait. Le roi revint aussitôt sur ses pas, et l'on eut grand'peine à la remettre en point '. »

Ces petits drames domestiques eurent leur dénouement le jour où le roi partit pour l'Egypte; Blanche resta maîtresse du royaume, et Marguerite recouvra la libre possession de son époux en le suivant à la croisade. On prétend que c'est, en effet, ce motif tout intime qui la détermina à entreprendre un voyage si difficile et si dangereux pour une femme ; ce qui ne l'empêcha pas de pleurer sa belle-mère quand la nouvelle de sa mort lui parvint en Syrie ; mais c'était surtout, dit-elle au sénéchal avec une nuance de sentiment bien féminin, à cause du chagrin que cette mort causait au roi. Il faut ajouter, pour dire la vérité complète, que Marguerite déploya en Orient un courage viril et un dévouement conjugal digne de louange. Séparée pendant longtemps de saint Louis par les hasards de la guerre , elle préserva la ville de Damiette du retour offensif des Sarrasins, et, quand les forces ennemies approchaient menaçantes, elle demanda au vieux chevalier qui la gardait de la percer de son épée plutôt que de la laisser tomber aux mains de ces barbares. « Madame, répondit stoïquement le brave serviteur, c'est à quoi je pensais1. » Le

1 Joinville, édition de Wailly, p. 332. - U., ibid., p. 218.

roi, pendant ce temps, tâchait d'oublier la reine, c'est-à-dire qu'une fois engagé dans la guerre sainte , il se regardait comme voué exclusivement au service du Christ, à l'exemple de ces preux célibataires de la milice du Temple ou de l'ordre de l'Hôpital, qui combattaient à ses côtés sans arrière-pensées ni préoccupations de famille. Jamais, en effet, au témoignage de Joinville, il ne dit un mot de sa femme ni de ses enfants dans le cours de sa malheureuse campagne; fait bien frappant, et qui paraîtrait quelque peu extraordinaire, si l'on n'en donnait cette explication , qu'à ses yeux un croisé était une sorte de religieux, lié par un vœu solennel et n'appartenant plus qu'à Dieu. Ses biographes ont fait remarquer d'ailleurs que, même en temps ordinaire et durant toute sa vie, il observait fréquemment la continence conjugale. Marguerite d'ailleurs s'associait aux sentiments de piété et de mortification qui l'inspiraient. Elle ne lui résista que le jour où il parla de se faire moine pour de bon, et d'entrer chez les frères mineurs ; mais on ne peut vraiment lui savoir mauvais gré d'avoir conservé à la France un souverain tel que son époux.

J'ai dit enfin que saint Louis avait montré de bonne heure le goût de l'étude et des lettres. Une fois sa première éducation terminée sous la direction maternelle, Blanche plaça auprès de lui un maître chargé de présider à ses jeux comme à son instruction. Il est vrai que ce maître accomplit sa mission d'une façon bien sévère , car son élève racontait plus tard qu'il avait été battu par lui; mais il ne lui apprit pas moins beaucoup de choses, si l'on en juge d'après les connaissances dont il fit preuve par la suite. Ce précepteur inconnu, qui appartenait sans doute à un des ordres mendiants en si grande faveur auprès de la régente , ne fut pas seul , du reste , à former son esprit. Élinand, moine de l'abbaye de Froidmont, composa un opuscule sur les devoirs des princes, qui servit vraisemblablement à son instruction , et dans lequel précisément il recommande comme indispensable la pratique des lettres. Un roi illettré, dit-il, n'est qu'un âne couronné. D'autres religieux, des frères prêcheurs ou mineurs, et le grand évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne, contribuèrent aussi, sans nul doute, à la culture de cette jeune intelligence, qui s'ouvrait d'elle-même à toutes les belles et saines connaissances. Ce fut naturellement vers les lettres sacrées qu'elle se porta de préférence. Louis devint si familier avec les Pères de l'Église, qu'il lui arrivait souvent de les citer dans la conversation. On l'entendait répéter, entre autres , des passages de saint Anselme, de la vie de saint Martin (propablement celle de Sulpice-Sévère), de saint Augustin, etc. Les écrits de l'illustre évêque d'Hippone étaient particulièrement gravés dans sa mémoire. Il le fallait bien, puisqu'un jour il reprit publiquement un ecclésiastique qui reprenait lui-même un clerc inférieur

SON GOUVERNEMENT ET SA POLITIQUE 3ol

en train de prêcher, en produisant vin texte du Commentaire de VÉv<mgilc de saint Jean, par saint Augustin, lequel donnait tort au premier et raison au second. Saint Louis théologien et controversiste, voilà, certes, un aspect sous lequel ce prince n'est guère connu. On s'étonne moins de son profond savoir en pareille matière quand on le voit écouter, comme le plus humble des étudiants, assis à terre, les leçons des maîtres du temps, à Compiègne, à Saint-Jacques de Paris ou ailleurs; quand on le voit suivre assidûment les sermons, adresser lui-même de véritables instructions religieuses à ses courtisans, se faire lire devant eux et leur traduire l'Écriture sainte ou les Pères, rechercher la compagnie des plus savants docteurs, comme sainl Thomas et Robert de Sorbon, faire recueillir partout et transcrire avec soin, pour en former une collection dans la chapelle de son palais, les meilleurs écrits théologiques. C'est ainsi, en effet, que fut fondée dans la Sainte-Chapelle une des premières bibliothèques qui aient existé en Europe. D'après Geoffroi de Beaulieu, le saint roi en avait emprunté l'idée à un Soudan sarrasin. Mais cette idée était venue déjà à l'esprit de Charlemagne, et il suffisait du zèle de la science sacrée pour la faire germer naturellement chez un prince chrétien. Si l'on voulait énumérer tous les mérites qui distinguaient l'homme privé, il faudrait s'étendre bien au delà des limites d'un volume; il suffira ici d'avoir signalé les rayons les plus éclatants de son auréole. Je veux seulement rappeler encore une fois que ce grand saint, que ce héros de vertu ne vivait nullement dans une sphère supérieure à l'humanité, et qu'on ne doit pas se le représenter sur un piédestal inaccessible, avec une figure austère et froide. Non; les saints sont des hommes comme les autres à l'extérieur, et celui-là pouvait dire avec le philosophe antique : Homo sum; nil humani a me alienum petto. Sa physionomie morale est très humaine, très vivante; je dirai plus, son caractère est essentiellement français. Ainsi on le voit conserver jusque dans les revers sa bonne humeur, son enjouement doux et fin. Nous avons déjà rencontré des exemples de sa sérénité d'âme, et ses biographes, Joinville surtout, nous en fourniraient bien d'autres. S'il lui échappait, par exception, quelque mouvement de vivacité, il le réprimait aussitôt et se mettait à rire. Le sénéchal, qui était lui-même très gai et qui avait son franc parler, lui dit un jour : a Je veux faire une convention avec vous, et je ne vous demanderai pas autre chose de toute l'année ; c'est que vous ne vous fâchiez pas lorsque je vous adresserai une requête , et moi je ne me fâcherai pas non plus si vous me refusez. » Il espérait prendre son maître en défaut, et quelque temps après il vint lui demander à l'improviste pour un pauvre gentilhomme le cheval d'un croisé qui avait été confisqué nar sentence. « Cette prière n'est pas raisonnable, s'écria vivement le

roi; le cheval vaut encore quatre-vingts livres! — Comment! reprit Joinville, vous rompez votre convention, et vous vous courroucez de ce que je vous ai requis ! » Le roi éclata de rire et lui répondit : « Dites tout ce que vous voudrez; je ne me courrouce pas. s — « Et toutefois, ajoute mélancoliquement le bon chroniqueur, je n'eus point le cheval '. »

En effet, nous savons que saint Louis était aussi ferme dans ses décisions qu'il était ami des formes et des égards, vis-à-vis même de ses inférieurs. La volonté, chez un prince, est encore un mérite. .Mais toutes ses vertus dont je viens de parler, et celles dont je n'ai point parlé, découlaient d'une source unique, d'un sentiment profond, qui est un don du Ciel , et qui a été placé lui-même au premier rang des vertus théologales ou principales; ce sentiment, c'est la foi. Saint Louis était avant tout un croyant fidèle et fervent. * Il disait, répète son historien , que nous devons croire si fermement les articles de la foi, que, pour mort ni pour malheur, nous n'eussions nulle volonté d'aller à rencontre en paroles ni en actions..., encore que nous n'en fussions certains que par ouï-dire. Sur ce point, il me fit une demande : comment mon père avait nom. Et je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le savais. Et je lui dis que j'en pensais être certain et le croyais fermement, parce que ma mère m'en était témoin. Alors il me dit : «. Donc, vous devez croire fermement tous les articles de la foi, dont les apôtres témoignent, ainsi que vous l'entendez chanter le dimanche au Credo î. » Répandre la foi autour de lui, l'augmenter chez les fidèles, l'introduire chez les infidèles, telle fut la grande affaire et le but principal de son règne. Il se préoccupait, comme on le voit, de l'interprétation du Symbole des apôtres, et c'est lui, selon toute vraisemblance, qui inspira au sire de Joinville son intéressant commentaire du Credo, où l'on retrouve, d'une manière, pour ainsi dire, tangible, l'écho de ses pieux entretiens avec son maître.

Cette vertu, qu'il cherchait à donner aux autres, il la possédait personnellement au plus haut degré. Il croyait notamment, avec une fermeté inébranlable, au sacrement de l'autel. On peut lui contester la paternité du mot célèbre qui lui a été attribué à propos d'une hostie sanglante apparue dans une église : « Allez le voir, vous qui ne croyez pas que le sang de Jésus -Christ soit l'enfermé dans l'Eucharistie3. » Ce mot paraît appartenir (il l'a dit lui-même) à Amaury de Montfort; mais il l'a du moins répété à l'appui de son propre sentiment et comme répondant à sa pensée intime, qui était celle du chant pascal : Beati qui non viderunt, et firmiter erediderunt. Il s'appro-

' Joinville, édition deWailly, p. 278.

: /(/., Ibïd., p. 26.

■ U., ibid., p. 28.

chait de ce divin sacrement à tout le moins aux six principales fêtes de l'année, suivant le confesseur de la reine; mais c'est là, on le pense bien, un minimum qui fut toujours dépassé, et l'écrivain n'a nullement voulu dire qu'il ne communiait pas plus souvent. Les jansénistes n'avaient donc point de raison valable au siècle dernier pour l'enrôler dans leur secte, et Michelet n'en a pas eu davantage de nos jours pour compter au nombre des sceptiques et des douteurs ce grand propagateur de la foi catholique. Il faut que les rationalistes

Marguerite de Provence à Damiette.

s'y résignent, saint Louis était un dévot; et s'ils objectent certaine tendance à l'émancipation religieuse, qui est encore une invention de leur part (je l'ai démontré en son lieu), on peut leur répondre par un détail aussi positif que curieux, c'est que ce prince si occupé, non seulement entendait chaque jour la messe, l'office des morts, vêpres et compiles, mais disait chaque soir son chapelet. Je dis que ce fait est curieux, et, en effet, c'est un des exemples les plus anciens que l'on puisse citer de l'usage du rosaire. L'institution de cette pratique édifiante a toujours été attribuée par la tradition à saint Dominique; mais on manque de preuves écrites à cet égard, et certains auteurs, suivis entre autres par Daunou dans YHistoire littéraire de la France, ont même prétendu qu'elle n'était pas antérieure au xve siècle. Un texte émané encore d'Etienne de Bourbon, qui écrivait vers L2G0, peut déjà montrer qu'ils ont tort; ce frère prêcheur parle d'un homme pieux qui chaque jour saluait cinquante fois la sainte Vierge,

c'est-à-dire récitait les cinquante Ave, Maria du chapelet en fléchissant le genou; or cet homme était le père d'un moine de Cluny, de qui Etienne tenait la chose, et il était mort quand celui-ci la répétait, ce qui indique une époque antérieure d'un certain nomhre d'années, et prouve par conséquent l'existence de cet usage parmi le peuple dès la première moitié du xine siècle, presque du temps de saint Dominique'. Mais l'exemple de saint Louis vient corroborer le témoignage de notre religieux, et achève, à mon sens, de mettre le fait hors de conteste; le Nain de Tillemont, chez qui je le trouve, l'a également tiré de sources contemporaines. « On remarque particulièrement, dit-il, qu'il faisait cinquante génuflexions de suite (lorsqu'il demeurait seul en prières, après compiles), se relevant tout droit et s'agenouillant aussitôt, ce qui assurément était une grande fatigue pour une personne faible comme il l'était; à chaque génuflexion, il disait un Ave, Maria'-. Comme il avait pris toutes ses pieuses habitudes dès sa jeunesse, à l'école de sa mère, cela nous reporte encore plus près du moment où vivait le fondateur des frères prêcheurs, on peut même dire jusqu'à ce moment même, puisque saint Dominique ne mourut qu'en 1221 , et qu'à cette date le fils de Blanche de Castille avait déjà sept ans. Ce trait a donc une double valeur : il fournit un appui aux traditions relatives à l'origine du rosaire, ou tout au moins à son antiquité, et il nous permet d'apprécier toute la dévotion du saint roi qu'on a voulu travestir en janséniste, puis en sceptique. Et ce qu'il a de particulièrement piquant, c'est qu'il nous est rapporté précisément par l'historien qui a fourni aux disciples de Jansénius leur unique prétexte pour s'emparer de la mémoire de saint Louis. On pourrait citer des exemples encore plus édifiants de la piété de ce grand prince; je ne crois pas qu'on en trouve de plus significatifs; et de même qu'on aime à voir le vieux Louis XIV surpris un jour, au milieu des splendeurs de sa cour, un chapelet à la main, on constate avec un intérêt attendri que son illustre aïeul, quatre cents ans plus tôt, priait déjà comme lui et comme nous.

Toutes ces vertus, dont saint Louis donna l'admirable spectacle durant sa vie entière , brillèrent d'un éclat particulier durant ses derniers jours. Chacun sait quelle fut sa fin, si humble et si glorieuse en même temps. Les nouveaux périls que couraient les chrétientés de Palestine, par suite de la double rivalité des Génois et des Vénitiens, des Templiers et des Hospitaliers, leurs protecteurs naturels, et des progrès des princes musulmans, l'avaient déterminé à se croiser une

1 Anecdotes historiques tirées du recueil S' Etienne de Bourbon, p. 41.

2 Tillemont, Vie de saint Louis, III, 339.

seconde fois. Embarqué le 1er juillel 1270 à Aiguës-Mortes, il se dirigea sur Tunis. On l'avait persuadé que le roi qui gouvernait cette ville était disposé à se faire chrétien, et qu'il trouverait là d'immenses ressources pour continuer l'expédition. Mais surtout Charles d'Anjou, son frère, qui faisait partie de la croisade, avait à se venger des Tunisiens et à prévenir leurs tentatives sur la Sicile. Cet intérêt particulier parait l'avoir emporté sur l'intérêt général, et ce fut une faute, la seule peut-être que l'on puisse relever dans la politique du saint roi. Du reste, comme nous l'avons vu, beaucoup de ses anciens compagnons d'armes avaient refusé de le suivre, et lui-même pressentait qu'il n'en reviendrait point: mais il avait soif du martyre, et il aspirait à des palmes plus durables que celles que procurent les victoires terrestres.

La prise du château de Carthage, le refoulement des premières bandes sarcasmes, semblèrent donner raison à ceux qui avaient espéré un rapide succès. Mais, de même qu'on avait jadis attendu à Damiette le secours du comte de Poitiers, on dut attendre sous les murs de Tunis l'autre frère de saint Louis, qui amenait de puissants renforts: Charles d'Anjou devait arriver trop tard. La dysenterie, favorisée par un climat et par une saison torrides, se mit dans l'armée royale. Le comte de Nevers, (ils du roi, succomba un des premiers; puis le monarque en personne fut saisi par la maladie, ainsi que son fds aîné Philippe. C'est alors qu'il donna à ce dernier les fameuses instructions connues sous le nom d'Enseignements de saint Louis, et que l'on croit avoir été préparées quelque temps à l'avance; monument de la foi la plus pure et de la politique la plus sage qui huent jamais, miroir lidèle où se trouve reflétée, condensée, toute la vie de son auteur :

« Cher fils, la première chose que je t'enseigne, c'est que tu mettes tout ton cœur à aimer Dieu. Garde-toi de faire chose qui à Dieu déplaise, et spécialement de faire péché mortel. Tu devrais soullrir toutes manières de tourments plutôt que faire sciemment péché mortel. (C'est l'exacte répétition du souhait légendaire de la reine Blanche de Castille.) Si Dieu t'envoie adversité, soulfre-la en bonne patience, et pense que tu l'as bien desservi et que cela tournera tôt à ton profit. S'il te donne prospérité, remercie-le humblement, en sorte que tu n'en sois pas pire, ou par orgueil ou par autre manière. (Sur le champ de bataille de Mansourah, saint Louis s'écriait : « Que Dieu soit adoré du bien et du mal qu'il m'envoie! »)

i Confesse-toi souvent, et élis des confesseurs prud'hommes qui te sachent enseigner ce que tu dois faire et de quoi tu dois te garder... Assiste au service de sainte Église doucement, sans railler ni plai-

santer, et sans regarder çà et là. (Il entendait, nous l'avons vu, deux messes par jour, et répondait à ceux qui critiquaient sa dévotion : « On ne trouverait rien à redire si je dépensais le même temps en plaisirs et en chasses... »)

<r Aie le cœur doux et miséricordieux aux pauvres et à ceux qui souffrent, et les conforte et leur aide selon ce que tu pourras. (Il avait érigé la charité en principe politique.)

« Maintiens les bonnes coutumes de ton royaume, et les mauvaises abaisse. (Qu'on se rappelle l'abolition des guerres privées, du duel judiciaire, la répression des excès de pouvoir des baillis, etc.) Ne convoite pas sur ton peuple; ne le charge pas de toltes ni de tailles, si ce n'est par trop grand besoin. (Qu'on se reporte au budget du saint roi et à son système arrêté de ne pas recourir aux tailles extraordinaires.)

« Garde que tu aies en ta compagnie tous prud'hommes, poit religieux, soit séculiers; aie souvent parlement avec eux et fuis la compagnie des mauvais. (Joinville nous a parlé de son affection pour les hommes de Dieu et les épanchements familiers auxquels il se livrait en leur société.) Et écoute volontiers les sermons, et en public et en particulier, et recherche volontiers prières et pardons. (Il aimait tellement les prédications, qu'il y prenait quelquefois part.)

« Aime tout bien et hais tout mal en quoi que ce soit. Nul ne soit si hardi, qu'il dise devant toi parole qui attire ou excite à péché ni ne médise d'autrui par derrière; ne souffre que l'on dise devant toi nulle vilenie de Dieu ni de ses saints, que tu n'en fasses tantôt vengeance. (Ceci est l'écho de l'ordonnance sur le blasphème.)

« Sois rigide et loyal à tenir justice et droiture envers tes sujets. (C'est l'idée mère de toutes les réformes judiciaires du grand roi.)

« Si tu retiens rien d'autrui ou par toi ou par tes devanciers, dès que la chose est certaine, rends sons tarder; si c'est chose douteuse, fais faire enquête par sages hommes promptement et diligemment. (La restitution du bien d'autrui fut une de ses constantes préoccupations; on lui a même reproché d'avoir trop restitué, par exemple au roi d'Angleterre. Cet article rappelle aussi l'institution des enquesteurs; le mot s'y trouve en toutes lettres.)

« Tu dois mettre toute ton attention à ce que tes gens et tes sujets vivent en paix et en droiture sous toi. (La paix entre les princes, entre les seigneurs, entre les peuples chrétiens, ce fut le grand objectif de son gouvernement; il répétait souvent la parole de Jésus- Christ : Bénis soient les apaiseurs! Aussi revient- il plus loin sur le même sujet en invoquant l'exemple de saint Martin, qui mourut en allant pacifier les clercs de son diocèse.) Mèmement les bonnes villes et les bonnes cités de ton royaume; et les garde en état et en la

Morl de saint Louis.

franchise où tes devanciers les ont gardées ; et s'il y a aucune chose

à amender, amende-le et le redresse, et les tiens en faveur et en

iur; car. par la force et par les richesses de tes bonnes cités et

de te? bonnes villes, les particuliers et les étrangers redouteront de

,.il conduire envers toi, spécialement les pairs et les barons.

i Maintenir les privilèges des communes existantes, mais ne pas les

nfenter, les réformer au besoin et les opposer aux seigneurs : tel

était tout le plan de sa politique intérieure.)

« Honore et aime particulièrement les religieux et toutes personnes de sainte Église. On raconte du roi Philippe, mon aïeul, qu'une fois un de ses conseillers lui dit que la sainte Eglise lui faisait beaucoup de tort et de dommage en ce que les clercs lui étaient de son droit et empiétaient sur sa justice, et que c'était grand'morveille qu'il le souffrit. Et le bon mi répondit qu'il le croyait volontiers, mais que, quand il regardait les bontés et les courtoisies que Dieu lui t faites, il aimait mieux laisser son droit aller que susciter conition à sainte Église. (Réponse péremptoire aux inventeurs et aux partisans de la pragmatique sanction; saint Louis protégea encore bien mieux que son aïeul les libertés et les biens ecclésiastiques.)

« A ton père et à ta mère tu dois porter honneur et révérence, et garder leurs commandements. (Jusqu'à la mort de sa mère, il lui -.1 la plus grande autorité et suivit ses conseils.) Les bénéfices de sainte Église, donne-les ;'i personnes bonnes et «lignes, et d'après le cous. al de prud'hommes, et donne à ceux qui n'ont rien de sainte Église. (On a vu comment il intervenait dans la collation des bénéfîc»

« Sois diligent d'avoir bons prévôts et bons baillis, et fais souvent enquête sur eux et sur ceux de ton hôtel, comme ils se conduisent. (Pensée fondamentale de la grande ordonnance de 1254.)

< ('.lier tils, je t'enseigne que tu sois toujours dévot à l'Eglise de Rome et au souverain pontife, notre père, et que tu lui portes révérence et honneur, ainsi que tudoisà ton père spirituel. (Nouvelle réfutation de la pragmatique et du prétendu gallicanisme de saint Louis.) « Travaille-toi à empêcher tout péché et principalement vilain serment, et fais détruire et supprimer les hérésies selon ton pouvoir. (Ceci rappelle encore les ordonnances contre le blasphème et contre les hérétiques.)

« Prends garde que les dépenses de ton hôtel soient raisonnables et m idérées. » (La dépense personnelle du pieux roi était on ne peut plus modeste, nous l'avons vu, et encore il trouva le moyen de prélever sur sa cassette une bonne partie de sa rançon.)

Après tous ces conseils pratiques, le cœur du bon roi s'attendrit.

Il bénit son fils avec amour, lui recommande de faire prier pour son âme et lui donne rendez-vous dans le séjour bienheureux, où les pères et les enfants se retrouvent pour former avec tous les élus une vaste et indestructible famille1.

Tel est, dans sa teneur, ce magnifique programme de gouvernement, ce testament mystique, où l'on doit voir non seulement un modèle, mais encore et surtout un résumé historique. Tout s'y trouve, en effet, et la vie privée de l'homme et sa vie publique. Jamais l'exemple ne fut mieux joint au conseil ; jamais la pratique ne fut plus conforme à la théorie. La conduite de saint Louis était donc, sur tous les points, le fruit d'une conviction raisonnée, l'exécution d'un plan mûrement réfléchi et nettement arrêté dans son esprit. Après en avoir remis la formule à son successeur, il ne voulut plus penser qu'à Dieu. Pendant plusieurs jours le mal l'étreignit avec violence. Tremblant la fièvre, il voulut néanmoins recevoir le viatique â genoux, au pied de son lit. Puis au milieu de la nuit il s'écria : « Nous irons en Jérusalem ! » Mais il ne parlait plus de la Jérusalem terrestre. Et, après quelques propos édifiants entrecoupés par les sanglots de son entourage, il se fit coucher sur la cendre, les bras en croix. Ainsi mourut, le 25 août 1270, ce héros chrétien, l'honneur éternel de la monarchie française.

La fin de la croisade et les événements qui suivirent n'appartiennent plus à notre sujet. Mieux vaut, pour conclure, jeter un dernier coup d'oeil en arrière, et résumer à grands traits les résultats auxquels nous a conduits notre longue investigation.

En théorie, la monarchie héréditaire-, au xme siècle, est admise par les docteurs et les philosophes, non pas comme une institution de droit divin, suivant le sens absolu qu'on a prêté à ce mot, mais comme le plus avantageux des systèmes politiques ; elle est légitimée par la consécration de l'Église, par le bon usage, par le juste exercice du pouvoir, et ce pouvoir, opposé à la tyrannie, doit être tempéré aussi bien par la vertu du prince que par une cet laine participation des sujets aux affaires publiques. En pratique, ces conditions ne sont pas toujours observées ; mais le règne de saint Louis en

1 V. le texte intégral des Enseignements de saint Louis dans Joinville, édition de Wailly, p. 400. Il s'est élevé naguère, au sujet de l'authenticité de quelques phrases de ce document, une polémique assez vive. L'exemplaire original remis à Philippe le Hardi a malheureusement disparu; mais l'ensemble du texte a été établi d'une façon indiscutable et avec la critique la plus minutieuse par M. de Wailly, au moyen de la confrontation de la version de Joinville avec celles du confesseur de la reine, de Geoffroi de Beaulieu, de Guillaume de Nangis, de Primat, des Grandes Chroniques de Saint-Denis et d'un ancien registre de la chambre des comptes.

offre la plus complète et la plus parfaite réalisation. Dieu a voulu, ce semble , montrer par un exemple éclatant que la conception des grands théologiens de cet âge de foi n'était pas un rêve interdit à l'humanité, et l'idéal de la royauté chrétienne s'est incarné dans un homme. Malgré les difficultés d'un avènement des plus laborieux, ce modèle des princes acquiert, tout jeune encore, un prestige et une prépondérance qui lui permettent de marcher droit à son but. Il restreint la domination abusive de ses grands vassaux en agrandissant à leurs dépens le royaume, et principalement le domaine royal, tout en restant dans les limites du droit, base invariable de sa conduite. Dans ses rapports avec l'Europe catholique, il se trouve appelé par son caractère à être l'arbitre des rois et des peuples. Du souverain de l'Angleterre, c'est-à-dire d'un rival séculaire et redoutable, il fait un vassal soumis et prononce souverainement entre ce monarque et ses sujets. L'empereur d'Allemagne, ce persécuteur acharné de la papauté, il le contient par son attitude ferme et menaçante, montrant à l'univers que l'office de protecteur du saint-siège est échu désormais à la France, qui n'entend pas en faire une sinécure. En Orient plus qu'ailleurs, il cherche à étendre le règne de Jésus-Christ, moins encore au moyen de la conquête qu'au moyen de l'apostolat; par ses exemples comme par ses missionnaires, il prêche la vraie foi aux i irecs, aux Sarrasins, aux Tartares. Partout enfin il s'elTorce d'établir cette paix universelle sous la loi de Dieu et de l'Église, qui serait la fidèle image du royaume des deux s'il était possible à l'humanité de la coûter sur la terre.

Dans l'administration intérieure, il opère une réforme générale ; ses baillis, ses sénéchaux, ses prévôts, sont obligés d'entrer dans sa pensée et d'exercer leurs charges, non plus pour leur profit personnel, mais pour le plus grand profit du peuple; en même temps par l'établissement des enquesteurs il assure à son gouvernement un contrôle efficace et une garantie de probité. Dans l'exercice de la justice, qui est la grande alfaire de son règne, il apporte les mêmes scrupules, la même rigidité de conscience ; il fait des tribunaux royaux le recours le plus sûr de la faiblesse opprimée, il organise la cour suprême du parlement, et, par l'abolition du duel judiciaire, par la multiplication des appels, il attire à elle les causes des étrangers, et jusqu'à celles des barons, subjugués par l'ascendant de la royauté et de la majesté royales plus qu'ils n'auraient pu l'être jamais par la force des armes. Il rend lui-même la justice à tous ceux qui veulent lui porter directement leurs procès ; il châtie les criminels sans acception de rang ni de personne; il fixe la pénalité par des ordonnances empreintes d'un esprit éminemment progressif, et prête à la loi religieuse la sanction de la loi civile, notamment contre l'abus si répandu

des blasphèmes. Dans le domaine militaire, il renforce l'armée au moyen de troupes régulières soldées ; il crée des commandements nouveaux ; il déracine, autant qu'il dépend de lui, la funeste coutume des guerres privées. Dans le domaine financier, il moralise la perception et l'assiette des impôts ; il fait vérifier la comptabilité de l'Etat par une commission spéciale, qui devient le germe de la cbambre des comptes; il règle ses dépenses sur un pied extrêmement modéré, tout en faisant largement le bien, et réalise ce rare tour de force de faire face à tous les besoins du royaume sans recourir à aucun impôt extraordinaire, en conservant, au contraire, un excédent de recettes. Ses relations avec l'Église nous le montrent plein de déférence pour l'autorité religieuse et la juridiction épiscopale, jaloux d'assurer la bonne entente et la marche parallèle des pouvoirs spirituel et temporel, s'entourant des clercs les plus capables, séculiers ou réguliers, arrêtant la propagation de l'hérésie, mais atténuant la rigueur des lois contre les hérétiques. Les abus de la féodalité, la tyrannie communale, trouvent en lui un frein également énergique. Il réserve sa protection, sa faveur ouverte pour les petits et les faibles, pour les vilains, pour les artisans, pour les derniers serfs. Sous son impulsion, l'art s'élève, l'agriculture se perfectionne, le commerce et l'industrie se développent; pour l'usure seule il est intolérant. Ajoutons à cela les vertus intimes, la charité ardente, la pureté la plus délicate, le zèle des saintes études, et par-dessus tout la ferme croyance, la piété éclairée : nous avons là toutes les grandes lignes du magnifique tableau que j'ai essayé de dérouler aux yeux du lecteur, et que j'aurais voulu retracer d'une façon moins incomplète.

On sera peut-être étonné, et je me sens étonné tout le premier, de ne pas trouver d'ombres à ce tableau. Tous les biographes, en général, fournissent l'occasion de mélanger la critique aux éloges; mais en face de cette radieuse figure, la critique perd ses droits. Est-ce la faute de l'historien, si ce grand homme d'État se trouve être en même temps un grand saint dans toute la force du terme? Ne nous plaignons pas d'ailleurs d'une pareille rencontre : l'alliance de la sainteté et de la toute-puissance est chose trop rare en ce monde pour que nous ne soyons pas heureux et fiers de le constater dans le passé de notre pays. Ce phénomène ne s'est vu que trois ou quatre fois chez les nations catholiques, et chez nous il ne s'est jamais manifesté avec autant d'éclat. Égalé par Charlemagne dans ses conceptions politiques, dans la noblesse et' la sublimité de sa vie publique, saint Louis ne connaît point d'autre rival parmi la longue lignée de nos souverains, et, au point de vue des qualités privées, il n'en connaît aucun. Son règne a lait la force de la France comme il a fait le prestige de sa dynastie. Toutes les fois que la pensée des hommes voudra évoquer

le type de la véritable royauté chrétienne, elle se tournera immédiatement vers lui ; et toutes les fois que l'on songera, au milieu des sombres défaillances de notre époque, à prouver que ce type n'est point une chimère, on parlera de la royauté de saint Louis, de la France de saint Louis, du siècle de saint Louis. Il est de ceux dont il sutlit de prononcer le nom; et, de même que ses contemporains, au lendemain de sa mort, priaient pour son âme, « quoiqu'elle n'en eût pas besoin, » nous devons, nous aussi, louer hautement sa mémoire, bien qu'elle soit au-dessus de la louange humaine.

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