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CHAPITRE XVII

Opinions des contemporains en matière de négoce. — Fraudes des industriels et des marchands. — Redevances prélevées sur eux. — Animation du I int. — Les grandes foires. — L<- commerce international; saint Louis autorisi- l'exportation. — Le de l'argent: mesures prises par le roi contre les usuriers et les juifs.

L'agriculture, dont nous nous sommes occupé en dernier lieu, se lie étroitement à l'industrie ; l'agriculteur qui manipule et modifie les produits bruts de la nature, qui fait de blé farine et change le raisin en vin, est déjà un industriel. Nous devons donc, pour compléter nos études des rapports de saint Louis avec la classe populaire, rentrer dans la ville, d'où notre promenade champêtre nous a éloigné, et, après avoir considéré dans l'exercice de sa profession le vilain proprement dit ou le paysan, arrêter nos regards sur les occupations du peuple vivant dans l'enceinte fortifiée des cités. L'industrie, en effet, même à l'époque de la plus grande décentralisation, ne se rencontre à la campagne qu'à l'état d'exception, parce qu'elle exige, tant pour la confection que pour l'écoulement de ses produits, une réunion d'hommes et de matériaux assez considérable. Les industriels sont donc tous ou presque tous des citadins, et au xnie siècle ils sont ce qu'on appelle des bourgeois. Tous, ouvriers ou patrons, font partie de l'immense classe des hommes libres et sont membres jurés de leur commune, quand il y a une commune établie au lieu de leur résidence. Il est même à remarquer que la bourgeoisie et la commune se composent presque uniquement de gens de métier; non pas que la transformation graduelle improprement qualifiée de « révolution communale » ait favorisé l'émancipation des ouvriers et l'éta-

blissement des corporations, comme on l'a cru quelquefois, car elle leur est postérieure; mais, au contraire, parce que les industriels et les commerçants profitèrent de la liberté acquise pour se grouper en associations protectrices et maintenir leurs privilèges. Je n'entreprendrai donc pas ici de décrire la condition civile de cette classe ; ce serait refaire le tableau des droits et des devoirs de la bourgeoisie au moyen âge, esquissé brièvement plus haut. Je me contenterai d'observer, comme je viens de le dire, le citadin dans l'exercice de son métier.

A cette époque, le commerce et l'industrie se confondaient dans la pratique; s'il nous parait naturel d'établir entre eux une distinction, parce que cette distinction existe, en effet, dans notre société actuelle, il serait assez diificile de la maintenir dans une étude rétrospective. Dans la plupart des métiers, le fabricant et le vendeur ne faisaient qu'un, et la séparation amenée peu à peu par le développement des affaires n'existait que dans quelques branches exceptionnellement prospères, comme la draperie parisienne. Un tel régime avait des avantages pour le producteur comme pour le consommateur, car il supprimait entre eux les intermédiaires, qui prélèvent ordinairement pour eux la plus grosse part des bénéfices ; mais il faut reconnaître qu'il serait peu compatible avec la grande industrie moderne. Au moyen âge, au contraire, il était commode et logique. La boutique confinait à l'atelier, quand elle ne lui était pas réunie; et si l'on ne peut prétendre que tous les négociants fabriquaient, on peut dire du moins que presque tous les fabricants vendaient au public. Les uns et les autres étaient organisés de la même manière en corporations et en confréries; ils avaient les mêmes droits, les mêmes obligations, les mêmes règlements. Ainsi tout ce que l'on a pu dire dans les intéressantes études publiées récemment sur les associations ouvrières s'applique également aux associations marchandes, et souvent celles-ci ne se distinguaient pas non plus des premières.

Examinons en premier lieu la question de principe. Comment l'idée du commerce est-elle comprise chez les contemporains de saint Louis? Dans quelle mesure les moralistes et les précurseurs des économistes modernes l'admettent-ils? L'Église, si favorable à l'agriculture et à l'industrie, se montre-t-elle également empressée d'honorer le négoce et d'encourager le développement illimité? Non, il s'en faut bien. Ici nous ne trouvons plus dans sa bouche cette approbation sans réserve, ces éloges par lesquels elle cherche à relever la profession de l'ouvrier et surtout du laboureur; nous trouvons, au contraire, des restrictions et comme une certaine méfiance, qui s'explique naturellement par un scrupule de loyauté et par l'horreur instinctive de tout ce qui se rapproche de l'usure, c'est-à-dire du gain illicite

ou simplement exagéré. La rigidité témoignée par les interprètes de la doctrine envers les usuriers de toute catégorie se fait quelque peu sentir à l'égard des négociants, ou du moins dans la délimitation du cercle d'opérations qui leur est permis. On ne saurait aller jusqu'à dire avec Montesquieu que les décisions des casuistes tendaient à la destruction du commerce; le commerce était très florissant à l'époque où leurs avis étaient le plus écoutés, et plus florissant même que l'industrie. Mais on doit avouer que les théologiens n'admettaient pas la liberté absolue du négoce, et en cela ils étaient d'accord avec la stricte morale, comme avec les principes d'austère probité hautement professés par saint Louis. Il ne faut pas s'en tenir à la sentence de Raymond de Pennafort, qui réprouve tous ceux qui achètent des denrées ou des objets quelconques pour les revendre plus cher, à moins qu'ils ne les aient modifiés par leur travail; c'est là une règle trop rigoureuse, équivalant à la négation même du commerce, et dépassant le but; mais ce n'est qu'une opinion isolée, et les autres maîtres du temps sont loin d'aller jusque-là.

Interrogeons l'oracle de la théologie, saint Thomas; il trouve bien que le commerce a quelque chose de vil en soi , parce que sa fin principale est un gain pécuniaire (et ce sentiment est celui de toute l'Église, qui bannit de son sein comme indignes les clercs adonnés à un trafic; il est même celui de la société tout entière, qui regarde comme déchus les gentilshommes s'abaissant au négoce); toutefois il reconnaît que le bénéfice du marchand peut recevoir une destination légitime, et qu'alors son métier est honnête. « C'est ce qui arrive, dit-il dans sa Somme, soit à celui qui demande à son commerce un profit modéré, afin de soutenir sa famille ou de venir en aide aux pauvres ; soit à celui qui se livre à des opérations commerciales dans l'intérêt public, pour que sa patrie ne manque pas du nécessaire; soit enfin à celui qui cherche dans le gain, non pas le gain lui-même, mais la juste récompense de son travail. » La plupart des autres docteurs de l'époque pensent comme lui, et quelques-uns même sont plus indulgents. <t Quoi! s'écrie Henri de Gand, faudra-t-il donc envelopper dans le même anathème tous ceux qui se livrent à des opérations commerciales? Assurément non. Il est vrai que saint Chrysostome condamne ceux qui achètent des denrées pour les revendre purement et simplement, sans que la marchandise ait éprouvé aucune transformation ; le grand saint les compare à ces trafiquants que Jésus-Christ chassa du temple. Mais n'est-il pas juste de tenir compte des changements de toute espèce que les denrées subissent entre les mains des revendeurs, changements de lieu, changements de temps, changements de condition? Telle marchandise est vendue à vil prix dans le pays où elle abonde, qui se vendra fort cher dans

un autre pays où elle est rare. Le commerçant qui a pris soin de la transporter est en droit de la vendre ce qu'elle vaut, quoiqu'il l'ait payée moins cher; car, outre le prix d'acquisition, l'acheteur doit lui rembourser les frais de transport. De même l'artisan qui a forgé une barre de fer doit recevoir à la fois et le prix du métal et le prix de son travail. » Le célèbre Duns Scot, de son côté, fait entrer dans l'estimation de la valeur des marchandises les labeurs et les risques de tout genre qu'elles ont coûtés au négociant. Il reconnaît aussi les services rendus à l'État par le commerce : a II importe à la chose publique que toutes les denrées soient conservées par certains individus, afin que ceux qui en sont dépourvus et qui veulent les acheter puissent les trouver sans retard; et, à un point de vue plus général , il importe également à la chose publique que les marchands apportent dans chaque pays les objets de nécessité que ce pays produit peu ou point. Il suit de là que celui qui procure certaines denrées à ceux qui n'en ont pas dans leur patrie, ou celui qui les garde à la disposition de tous, fait également un acte utile1. »

Ainsi les avantages sociaux du commerce ne sont nullement méconnus; seulement des réserves sont faites quant au mobile, qui doit reposer sur l'intérêt public ou au moins sur l'intérêt d'une famille, non sur l'ambition ni l'avarice, et quant au bénéfice, qui doit être modéré, légitime, proportionné. Les frais avancés par le marchand pour l'acquisition de ses marchandises, pour leur transport, pour leur installation et leur emmagasinage même , peuvent être licitement récupérés par lui sur sa clientèle ; mais il ne faut pas qu'il les exagère. L'Église lui défend, comme la corporation le fait elle-même, d'établir des taxes ou des tarifs arbitraires; et si elle pose ici des bornes à son avidité, sur d'autres points elle prend, au contraire, son intérêt, par exemple quand elle interdit aux bailleurs de fonds, dans les sociétés de commerce, de stipuler qu'ils participeront aux bénéfices et non aux pertes. En tout cela elle prend pour base l'équité absolue; les règles qu'elle établit sont sévères si l'on veut, mais elles sont strictement justes.

L'Église se montre également implacable contre les abus résultant, non plus du principe, mais de la pratique journalière du négoce. Souvent des trafiquants trop pressés de faire fortune parviennent à tromper la surveillance des gardes-jurés de la corporation, du prévôt, de la police royale, et font subir à leurs marchandises certaines transformations ingénieuses, qui ne sont plus du tout de l'espèce de celles dont Raymond de Pennafort leur permet de s'indemniser. Celles-là, les prédicateurs les dénoncent sans pitié du haut de la

1 V. Jourdain, la Philosophie de saint Thomas, passim.

chaire; ils révèlent aux clients naïfs, à la barbe des coupables confondus dans l'auditoire, les fraudes dont ils sont victimes, les mauvais tours qu'on leur joue, les ruses de chaque métier. Tant pis pour ceux qui s'y laisseront encore prendre à l'avenir; ils sont prévenus. Ils savent que les aubergistes et les cabaretiers mêlent de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin au bon; que les laitières, « ces maudites vieilles, j> comme les appelle Jacques de Yitiy. frelatent leur lait d'une manière abominable; que, lorsqu'elles veulent vendre leur vache, elles cessent de la traire quelques jours auparavant, afin que ses mamelles gonflées la fassent prendre pour une excellente nourrice, et que, pour donner à leurs fromages une apparence plus grasse, elles les plongent préalablement dans la soupe (in pulmentis suis); que les bouchers, plus habiles encore, pour faire valoir leur viande et leur poisson (car ils tiennent ces deux denrées à la fois), les soufflent à l'aide d'un instrument spécial, stratagème fort commun au moyen âge et dont on retrouve la tradition jusque chez les bouchers napolitains du wc siècle; qu'avant de livrer un porc, ils ont soin d'en extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons décolorés par la vétusté , ou pour d'autres opérations aussi loyale-; que les marchands d'étoffes ont une aune pour vendre et une aune pour acheter (mais le diable, ajoute le même cardinal, en a une troisième, avec laquelle il leur aun&ra les côtes); qu'ils disposent leur étalage dans les ruelles étroites ou sous un auvent très sombre, afin de tromper le public sur la nature ou la couleur des tissus; qu'enfin les orfèvres et les changeurs qui couvrent le grand pont de Paris, non contents de comploter ensemble pour rendre vile la monnaie qui a le plus de valeur, et vice versa, vont parfois jusqu'à trier les deniers les plus lourds, afin d'en extraire de l'argent, ou même jusqu'à en fabriquer de faux1. Rien de nouveau sous le soleil, comme on le voit, et ceux qui reprochent à ces temps lointains de n'avoir pas connu les perfectionnements du commerce tombent dans une étrange erreur. Mais, pour parler plus sérieusement, rappelons encore une fois que les portraits tracés dans la chaire présentent à dessein les choses par leur mauvais côté , et que leurs auteurs les poussent au noir comme à plaisir. N'allons pas, sur la foi de quelques mordantes satires, nous figurer la classe des négociants comme une bande de voleurs et leurs magasins comme des coupe-gorge; nous commettrions la même bévue que celui qui voudrait juger la société du moyen âge uniquement d'après les registres criminels du Chàtelet. Ce sont là des éléments dont il faut tenir compte, mais qui ont besoin d'un contrepoids. Nous le trouvons,

1 Jacques de Vitry (Bibl. nat., ms. lat. 17509).

ce contrepoids, dans la discipline sévère des corporations, dans les précautions de diverse nature prises pour éviter la fraude, dans les traits de probité et de loyauté rapportés par maint chroniqueur, et qui n'étaient pas rares chez la bourgeoisie commerçante. Voyons plutôt dans ces divulgations, dans ces reproches, une preuve nouvelle de l'austérité de la morale chrétienne en pareille matière et de la sollicitude des pasteurs pour les véritables intérêts de leur troupeau; c'est sous l'empire de ce sentiment qu'ils descendaient à de tels détails en pleine chaire, et c'est à ce titre que je me suis permis de les reproduire ici.

Après les barrières posées par l'Église au nom de la morale, nous en rencontrons d'autres posées par le pouvoir civil au nom de l'intérêt du fisc. Les premières ne s'élèvent que contre l'abus ; mais les secondes viennent entraver l'usage lui-même. Ce sont d'abord les impôts frappant spécialement le commerce. Outre la taille, contribution personnelle qu'il acquitte comme bourgeois, outre le droit payé au roi pour exercer son métier (remplaçant la patente actuelle) et quelquefois le prix de location d'un emplacement privilégié, qui peuvent être considérés comme des impôts directs, le marchand ou plutôt sa marchandise est soumise à des impôts indirects. Les uns portent, sur le transport : ce sont les péages, les tonlieux, les octrois. Les autres portent sur la vente : c'est le droit d'étalage (staUagium), le droit de place aux foires et marchés, et des droits fixes sur tous les objets vendus ou consommés (la maltôte ne fut établie que plus tard). Ces différentes servitudes sont sujettes à mille variations, suivant les lieux et les pays; ainsi elles sont généralement moins dures dans les terres du domaine royal que dans les autres. Elles se compliquent souvent de redevances d'un caractère local, comme le chevestrage , perçu par les écuyers du roi sur les foins amenés par eau dans la capitale, et aboli par saint Louis en 1256, ou bien de prestations en nature. Elles sont établies, soit au profit du suzerain ou du seigneur, soit au profit de la commune. Mais elles ne constituent, en somme, que la contribution payée de tout temps à l'État par la richesse commerciale du pays ; il n'y a de différence que dans le mode d'assiette et de perception de cette contribution générale. Le seul surcroit de charges réellement particulier au moyen âge, en fait d'impositions indirectes, ce sont les privilèges réservés aux grands officiers royaux et seigneuriaux sur certaines branches de commerce. Le grand chambrier du roi exerçait une juridiction sur les drapiers, les merciers, les tapissiers, les tailleurs; le grand panetier, sur les boulangers ; le bouteiller, sur les débitants de un ; le premier maréchal du palais, sur les forgerons, les heaumiers, les serruriers, et par suite chacun d'eux exigeait des métiers qui lui étaient réservés,

soit des droits pécuniaires, soit des fournitures à bas prix. Ils avaient en cela beaucoup d'imitateurs ; ainsi, à Étampes, le prévôt, le voyer et les sergents prétendaient ne payer la viande de boucherie que les deux tiers de son prix; coutume abusive, abolie de bonne heure. Toutes ces immunités, qui étaient des vestiges de l'antique servitude, donnaient lieu à des extorsions, à des abus; mais elles disparurent peu à peu. Les obligations relatives au four banal et au bon de vin, qui faisaient fermer boutique aux taverniers jusqu'à ce que la récolte des vignes seigneuriales fût vendue, appartiennent à la même famille des privilèges exceptionnels. Le négociant avait, du reste, un moyen d'échapper à la plupart de ces abus et à l'arbitraire des taxes frappant sa marchandise : c'était de s'abonner au droit de hauban. D'après le JJur< liers, haubans est uns propre nons

d'une coustume asise, par laquelle il fu establi ancienement que quiconques seroit haubaniers, qui seroit plus frans, et paieroit moins de droiture et de coustumes que la marchandise de son mestier que cil qui ne seroit pas haubaniei-s' ». Une ordonnance de l'an 1201 avait fixé cet abonnement annuel à 6 sols, somme qui ne correspond pas à une moyenne de taxe bien onéreuse. Le haubanier était exempt d'une bonne partie au moins des impôts indirects; mais certains corps de métiers et certains individus n'acquittaient qu'un demihauban, ou même moins, et alors leur immunité' était proportionnée à la part qu'ils payaient.

Malgré toutes ces entraves et malgré la discipline corporatrice, ou en raison même de cette discipline, le commerce avait atteint déjà un développement considérable, beaucoup plus grand, je le répète, que celui de l'industrie proprement dite. Rien n'est plus animé que le coup d'œil des cités commerçantes à cette époque ; rien n'est plus mouvementé que les quartiers réservés au négoce, les marchés, les halles, dans les grands centres où les corporations marchandes, les hanses, suivant l'expression usitée dans le nord, font la loi. A Paris (je prends toujours de préférence cette ville pour exemple, parce qu'elle dominait déjà les autres par son importance matérielle), le parloir aux bourgeois ne désemplit pas et présente le spectacle d'une véritable bourse. C'est là que se réunit la puissante association dés marchands de l'eau, héritière de l'antique collège des nautœ Parisiaci , qui étend son monopole sur tout le commerce de la haute et de la basse Seine jusqu'à Mantes, et qui comprend une quantité de métiers différents. Ce parloir, transporté du quartier du Chàtelet au faubourg Saint- Jacques, puis à la Grève, deviendra l'hôtel de ville de la grande cité, qui empruntera également aux marchands de l'eau leur

; Ltienne Buileau, Livré './es métiers, .-dit. Deppiog, p. 6.

blason (un vaisseau avec la devise : Fluctuât nec mergitur). Le fleuve est sillonné en tout sens par ses bateaux, car c'est par cette voie que se fait le plus important commerce de la capitale; et les rues mêmes sont envahies par ses crieurs, ses courtiers, ses mesureurs de grain, ses jaugeurs, car elle s'est fait adjuger le privilège de toutes ses fonctions.

Mais on fait bien d'autres affaires dans ces rues étroites et populeuses dont chacune est presque toujours affectée à un négoce particulier, d'où lui vient son nom (la rue de la Sellerie, la rue de la Parcheminerie, la rue des Lombards, etc.), et dans ces magasins éclairés d'un jour douteux, abrités par des auvents, des rideaux, des étoffes bigarrées, derrière lesquelles le marchand se retranche dans un but plus ou moins loyal. Ce sont des réclames vivantes, des colporteurs de toute espèce, qui, pour suppléer aux enseignes et autres moyens de publicité , s'en vont dès le point du jour annoncer à tue-tête leur marchandise. Les cris de Paris sont célèbres; mais ceux qui ont si souvent fatigué nos oreilles sont bien peu pittoresques et bien peu variés auprès de ceux qui assourdissaient nos pères : « Chaudes oublies renforcées ! — Chandoile de coton, chandoile ! — J'ai savon d'outre-mer, savon! — Chapiaus, chapiaus ! — Cerciaus de bois. — J'ai jonc paré pour lampes (en guise de mèches). — Gaaigne pain, gaaigne pain ! — Raccommodez manteaux et pelisses. — La bûche bonne, à deux oboles vous la donne. — La cote et la chape! — Qui vend viez fer? qui vend viez pots? — Bon vin fort à huit et à six. — Qui a à moudre ? — Les bains sont chauds , c'est sans mentir. » Il y en a comme cela tout un recueil, composé au xinc siècle par Guillaume de Villeneuve sous forme de poésie. Mais qui pourra nous rendre aujourd'hui les intonations du crieur et l'émerveillement de l'amateur?

Ce sont ensuite des regrattiers, des femmes, de jeunes garçons portant sur des éventaires des viandes, des fromages, des légumes, des fruits, se dirigeant vers le quartier de l'Université, pour porter à quelques étudiants pauvres un maigre souper. Ce sont les boulangers qui étalent leurs pains de froment, de seigle, d'orge, d'avoine , de méteil ; ce sont les gros bonnets du négoce , les changeurs, les orfèvres, les pelletiers, les drapiers, qui, avec les riches industriels dont j'ai parlé, tiennent le haut du pavé et discutent sur les affaires de la cité ou de la hanse parisienne. Les merciers sont plus encombrants que tous les autres , car ils exhibent toute espèce d'étoffes, d'articles de toilette et d'ameublement; ce sont les marchands de nouveautés de l'époque, et leur corps est du petit nombre de ceux qui ne fabriquent rien, ce qui dénote un commerce florissant. Mais en revanche ils vendent de tout et encore autre chose

(toujours à l'instar des grands marchands de nouveautés). Aussi un poète contemporain leur fait- il dire :

J"ai les mignotes ceinturètes, J'ai beaux ganz à daraoiselêtes, J'ai ganz forrez, doubles et sangles, J'ai de bones boucles à cengles, J'ai chainètes de fer bêles, J'ai bones cordes à vièles.

J'ai les guimples ensafiranées J'ai anguilles encharnel- J'ai escrins à mettre joiaux, J'ai borse de cuir à noiaux '.

Et ce n'est là qu'un petit coin de leur prospectus.

Les halles de Paris, établies par Louis le Gros en dehors de la ville, sur leur emplacement actuel, qui s'appelait les Champeaux, et considérablement agrandies depuis par Philippe -Auguste, sont surtout le théâtre de l'activité des marchands. La plupart des métiers ont là leur place réservée, dont ils payent la location au roi, et plusieurs villes des environs jouissent du même avantage pour leurs négociants. Les corps les plus importants ont leur jour particulier : les drapiers ont le samedi, les merciers le vendredi. Ce jour-là, tous les gens du métier sont tenus de fermer boutique et de se rendre aux halles, afin de ne pas faire concurrence au marché public. Les marchands forains ne peuvent non plus aller vendre ailleurs; les accaparements sont défendus, dans l'intérêt des commerçants pauvres, et tout le mon' le doit acheter là les mêmes denrées au même prix, que ce soit en gros ou en détail. C'est ainsi que l'intérêt du menu peuple est toujours sauvegardé contre les ardeurs de la spéculation et la puissance du capital.

Mais le spectacle des halles n'est rien encore auprès de celui qu'offrent les grandes foires régionales, dont nous ne connaissons plus aujourd'hui que de vieux restes de plus en plus effacés. Le régime de la liberté commerciale et des transports faciles, des communications multipliées, a tué ces antiques assises du négoce, qui rassemblaient les représentants de toute une province, de tout un royaume quelquefois, et les productions des pays les plus lointains. Elles compensaient le peu de développement de l'importation étrangère. Elles étaient un remède au défaut de concurrence qui régnait dans les temps ordinaires, et elles semblaient ménagées par la Provi- • dence pour servir de lien aux diverses nations; car, ainsi que le dit à leur sujet Humbert de Romans, • Dieu a voulu que nulle contrée

1 Crapelet, Proverbes et Dictons populaires, p. 149.

ne pût se suffire entièrement à elle-même et que chacune ait besoin de recourir à d'autres, afin qu'elles fussent unies par des rapports d'amitié1, »

A côté de cette raison d'être générale et de l'ordre philosophique, ces assemblées avaient presque partout une origine chrétienne et locale; elles devaient leur institution à une fête ecclésiastique, à un pèlerinage, à l'anniversaire d'un saint patron. L'affluence des consommateurs, des fidèles aux mêmes lieux et aux mêmes jours, avait amené l'affluence des marchands, et le nom même de la solennité religieuse (feria, feire en langue romane, foire en français, était resté à la solennité civile, établie ensuite d'une façon régulière par une concession royale. C'est ainsi qu'on retrouve le christianisme à la source de nos vieux usages les plus profanes en apparence. Mais l'Église intervient d'une façon plus directe encore dans ces grandes fêtes populaires. Elles ne s'ouvrent qu'après avoir reçu une bénédiction solennelle, accompagnée d'un sermon de circonstance. Lorsque Dieu a reçu les hommages qui lui sont dus comme au souverain maître de la matière et au dispensateur de la richesse, tout s'agite soudain. Autour des camps volants, des tentes de toutes couleurs, au milieu des enseignes et des bannières, on voit fonctionner les changeurs, les épiciers, les cuisiniers, les confiseurs, les droguistes, les maquignons; on voit déballer le vair, le gris, la futaiiie, la toile. Celui-ci étale aux yeux étonnés des marchandises exotiques apportées à grands frais; celui-là, au contraire, fait provision pour aller revendre dans sa petite ville. Des- courtiers vont de l'un à l'autre et s'entremettent dans toutes les affaires. Parfois, du sein de cette ruche bourdonnante, s'élève le bruit des disputes ou même des jurements : ces lombards sont si rapaces! ces paysans si obstinés! Mais le dimanche tout bruit cesse, la vente est suspendue; et elle reprend après de plus belle jusqu'au jour de la clôture. Alors un héraut passe dans les rangs de la foule en criant : Hare! hare! C'est la divisio nuadinarum, usage particulier à la France. A ce signal, tout le monde doit se séparer, et les gages qui n'ont pas été rachetés auparavant sont perdus.

La vie des marchands dans les foires a ses agréments et ses déceptions. Us y trouvent des délices de toute sorte, s'il s'en faut rapporter à la curieuse expérience prêtée par un bruit du temps au comte de Poitiers. Ce prince avait voulu reconnaître par lui-même quel était l'état le plus heureux sur la terre : il se déguisa donc et passa successivement par toutes les conditions humaines; mais il n'en découvrit point de plus douce ni de plus féconde en jouissance

' Max. Bibliotii. Patrutn, XXV, 561.

que celle des marchands forains, voyageant de ville en ville et de taverne en taverne. Une seule chose le contrariait : c'est qu'après avoir fait des repas délicats dans les hôtels, il fallait rendre compte de tout et payer jusqu'à la moindre miette de pain; le noble seigneur ne pouvait s'habituer au quart d'heure de Rabelais. Aussi finit- il par revenir à son état primitif, et il est probable qu'il fit bien. Assez souvent d'ailleurs le négociant qui avait amassé dans les foires un petit pécule était dépouillé au retour par des chevaliers félons qui l'attaquaient sur la grande route, ou par des brigands roturiers plus impitoyables encore. La police de ces assemblées était cependant l'objet d'une attention spéciale de la part des seigneurs ecclésiastiques ou laïques: les commerçants obtenaient d'eux une protection efficace et des saufs-conduits (conductus nundinarum) dontils avaient, comme on le voit, grand besoin.

Les foires les plus célèbres au temps de saint Louis étaient celles du Lendit, celles de Beaucaire, et par- dessus toutes les foires de Champagne, qui étaient le rendez-vous de l'Europe entière. La foire du Lendit (Indictus) se tenait dans la vaste plaine de Saint-Denis, au nord de Paris, depuis qu'un évêque avait exposé en ce heu, au commencement du xne siècle, un morceau de la vraie croix rapporté de Jérusalem, et que les fidèles allaient vénérer en foule. Elle durait quinze jours, à partir de la Saint-Barnabe (ld juin i. La bourgeoisie et la jeunesse parisienne y venaient festiner. Le recteur de l'Université, suivi des régents et de leurs élèves, s'y rendait en grande pompe pour faire les provisions nécessaires aux écoles; mais l'humeur turbulente des étudiants, qui ne se gênaient pas pour battre à l'occasion les bourgeois, altérait parfois le caractère paisible de ces réjouissances. Les foires de Beaucaire étaient pour le Midi ce que les autres étaient pour le Nord, et le voisinage des côtes leur valait une plus grande affluence de marchands et de marchandises de provenance étrangère. Les foires de Champagne étaient au nombre de six. dont deux se tenaient à Troyes, une à Provins, une à Lagny, une à Beims, une à Bar-sur-Aube. En raison de leur importance exceptionnelle, elles avaient une législation à part; les marchands qui y venaient de Provence, d'Italie, d'Allemagne, de Flandre ou des autres pays étaient exempts de tout péage sur leur chemin, et placés sous la protection immédiate du roi, ce qui les rendait sacrés aux yeux des populations. Leurs intérêts étaient défendus par des syndics appelés capitaines des foires, et ils élisaient avec les nationaux des maîtres ou gardes des foires, chargés d'en faire la police avec l'aide des sergents royaux. Il faut lire, pour se faire une idée de l'animation de ces grands marchés européens, l'importante étude consacrée aux foires de Champagne par un de mes regrettés maîtres, Félix Bourque-

lot1. Je dois renoncer à donner ici le plus petit résumé des curieux détails qu'on y trouve sur le personnel, sur les objets vendus, les droits perçus, les usages observés dans les transactions; mais je veux au moins citer la phrase où l'auteur exprime le résultat de ses longues recherches. « Le rôle considérable de ces foires dans le développement du commerce de la France et de l'étranger est constaté, dit-il, par une multitude de témoignages qui font connaître l'étendue de leurs relations, la bonne ordonnance de leur administration, le nombre considérable des affaires auxquelles elles donnaient lieu, et l'importance des revenus qu'elles produisaient. j> Ces revenus, produits par des taxes particulières, enrichissaient l'État ou les communes; mais les grandes foires semaient encore plus l'aisance parmi la classe bourgeoise et commerçante, et les moindres artisans y trouvaient leur profit. On peut dire sans exagération qu'elles remplaçaient, toute proportion gardée, nos expositions modernes. Comme celles-ci, et plus que celles-ci peut-être, elles avaient pour but et pour conséquence le rapprochement des peuples, suivant la belle théorie d'Humbert de Romans. Mais elles avaient sur elles une supériorité plus certaine encore : elles étaient marquées du signe de la croix, elles étaient bénies au nom de Celui dont l'invocation ennoblit et sanctifie tout, même le trafic le plus vulgaire; et ainsi elles attestaient une fois de plus le règne de la pensée chrétienne , la domination universelle de l'âme sur le corps, tandis qu'une exposition sans Dieu est la glorification de la matière brute et inerte.

Le commerce des foires, qui a déjà un caractère international, nous amène par une transition naturelle au commerce extérieur. Celui-ci était-il aussi prospère que le commerce intérieur? Les difficultés de la navigation lui imposaient sans doute des entraves regrettables. Mais on s'étonne encore qu'avec si peu de moyens nos pères aient su lui donner un essor aussi étendu. Les croisades (on l'a dit bien des fois, et c'est vrai), les croisades ouvrirent des débouchés nouveaux et des portes jusque-là fermées aux produits de la France, et en particulier des provinces du Midi. Je ne sais si l'on peut aller jusqu'à prétendre, comme on l'a fait, que les premiers vaisseaux marchands qui sillonnèrent la Méditerranée sous notre pavillon n'apparurent qu'à la suite de ceux qui portaient les croisés en terre sainte. C'est une affirmation qui me semble un peu téméraire; ceux qui l'émettent me font l'effet de marins munis de mauvaises jumelles : ils cherchent des barques sur la mer, mais l'éloignement les empêche d'en distinguer, et ils déclarent avec assurance qu'il n'y en a pas. Cependant les croisades accrurent, au moins dans une pro-

1 Mémoires présentés à l'Académie des inscriptions, '2e série, tome V.

portion considérable, le développement de notre marine marchande. Au xme siècle, ce progrès est déjà réalisé. Le commerce extérieur, qui se fait surtout par les ports du Midi, a une importance relative très remarquable. Les produits de l'Egypte et de l'Orient arrivent fréquemment à Marseille, à Montpellier, à Narbonne, et se répandent de là jusque dans les provinces du Nord, jusqu'en Hollande même. En retour, ces mêmes ports envoient les denrées de l'Occident sur les côtes d'Italie, de Sicile, de Grèce, de Chypre, d'Asie Mineure. Dès 1173, Montpellier frappait par son activité commerciale un voyageur étranger, Benjamin de Tudela, qui en faisait la description suivante : * C'est un lieu très favorable au commerce, où viennent trafiquer en foule chrétiens et Sarrasins, où affluent des Arabes du Garb, des marchands de la Lombardie, du royaume de la grande Rome, de toutes les parties de l'Egypte, de la terre d'Israël, de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes, de Pise, et l'on y parle toutes les langues1. * Le régime du monopole n'existait pas dans cette ville, par une exception singulière; elle avait rayé de sa charte communale les péages, les droits d'importation et d'exportation. En revanche, elle avait conclu des traités de commerce avec tous les grands Ktats du littoral, même avec ceux du levant; elle jouissait de privilèges spéciaux à Tripoli, à Rhodes, en Chypre, à Alexandrie, à Tunis. En voilà plus qu'il ne faut pour expliquer une prospérité fort avancée. Marseille et les autres ports de Provence échangeaient en abondance avec les pays étrangers les fruits, les èpices, l'encens, la cire, l'huile, le savon, les minéraux, les métaux, les poteries, les substances tinctoriales, les fourrures, les tissus. On trouve entre autres, dans les chartes de l'abbaye de Saint- Victor, la mention d'une espèce de feutre fait avec des poils de chameau, et vraisemblablement de provenance orientale. La pêche et l'exploitation des salines ajoutaient encore de nouveaux éléments à leur commerce, qui égala bientôt par son développement celui des puissantes républiques italiennes. A côté de ces ports florissants on peut signaler, au nord, l'entrepôt de Rouen, alimenté par l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Flandre, et même par l'Espagne et le Portugal. La capitale de la Normandie expédiait dans ces contrées ses draps, ses cuirs, le cidre, les vins de France; elle en tirait des laines, de l'étain, du fer, du plomb, des teintures, des poissons salés, etc. Toutefois son négoce n'atteignait pas encore l'importance de celui des grandes cités méridionales.

En général, et dans l'intérieur, l'exportation était prohibée. Cette prohibition avait pour but de remédier à l'insuffisance des récoltes ,

1 Itinerarium, êdit. d'Anvers ( 1575j.

qui, se produisant tantôt sur un point, tantôt sur un autre, occasionnait assez fréquemment des disettes locales. L'importation des grains, par laquelle on eût pu obvier à cet inconvénient, était peu pratiquée, en raison de la difficulté des communications. On combattait la disette en défendant, non seulement l'enlèvement des provisions, mais l'accaparement et l'élévation des prix. Ainsi une ordonnance du bailli de Vermandois, remontant à la fin du xme siècle, interdit dans ce but de vendre le setier de froment au-dessus de 40 sols, et ordonne d'envoyer au marché public tout ce qui, dans les greniers privés, dépasse les besoins de la famille. Mais, dans les ports, l'exportation de toutes les denrées se faisait sur une grande échelle, comme nous venons de le voir. Saint Louis la permit formellement aux commerçants du Midi à son retour de la croisade, en 1*254, avec cette seule restriction qu'en cas de disette le sénéchal pourrait interdire la sortie des grains, après avoir toutefois réuni un conseil non suspect, où les prélats, les barons, les chevaliers, les habitants des bonnes villes donneraient leur avis et autoriseraient cette interdiction momentanée. La mesure fut même étendue à tout le royaume. On ne peut donc dire que les avantages de l'exportation fussent complètement inconnus, pas plus que les autres principes économiques; si elle rencontrait des obstacles, ils tenaient plutôt à l'état des choses et aux difficultés naturelles qu'à l'intelligence ou à la bonne volonté des hommes. Elle fut singulièrement facilitée, au contraire, par l'esprit éclairé et le sage gouvernement du saint roi, qui rendit ainsi au commerce extérieur de la France un service signalé. Mais déjà, nous venons de le reconnaître, ce commerce était loin de languir, et l'activité passionnée des trafiquants du Midi devait être pour lui la cause de progrès de plus en plus rapides.

Un élément qui nous permettrait de juger par un autre côté la situation commerciale et qui nous fournirait la matière de rapprochements curieux , ce sont les tarifs établissant pour chaque marchandise les prix courants des choses usuelles. Mais, outre que nous risquerions par là de nous noyer dans les détails, il nous arriverait de nous heurter à des difficultés d'estimation, à des différences dans la valeur des monnaies et de l'argent en général, sur lesquelles les meilleurs érudits n'ont pas encore pu se mettre parfaitement d'accord. Passons donc à un point particulier de notre sujet qui ne le cède en intérêt à aucun autre, c'est-à-dire au commerce tout à fait spécial de l'argent, ou à la banque, qui est le nerf de toutes les branches du négoce.

Tout le monde sait que le prêt à intérêt, flétri du nom d'usure, a longtemps été condamné par l'Église. Aristote lui-même en avait

S >N r,i»UVi:il.\'EME.\T ET SA POLITIQUE 331

déjà réprouvé le principe au nom de la logique, par la raison que ce prêt constitue un mode de bénéfice tiré directement de la monnaie et la détournant de sa destination primitive. Ses arguments servirent d'appui aux docteurs pour justifier les décisions des conciles (renouas encore au \uv siècle), les sentences de l'Écriture, les capitulaires des rois interdisant cette opération. L'étude de son texte, remise en honneur, leur permit, comme l'a remarqué M. Jourdain dans son oire sur les commencements de l'économie politique, d'expliquer rationnellement les prohibitions fondées sur la doctrine religieuse, et engendra, vers le milieu du xnr siècle, une controverse à ce sujet. Saint Thomas fut un des premiers à sentir toute l'importance de la question et à l'examiner sous toutes ses faces. Ses prédécesseurs , Albert le Grand, Guillaume de Paris, Alexandre de Halès, s'étaient bornés à proscrire purement et simplement l'usure ou le prêt intéressé de l'argent, sans restriction aucune et sans peser la valeur des divers arguments invoqués contre lui. Mais déjà, dans saint Thomas, on voit percer une certaine tendance à établir des distinctions qui sont le présage d'une tolérance dont le siècle suivant verra l'inauguratiou. L'Ange de l'école, dans son Commentaire sur le livre des Sentences, rejette ce raisonnement des adversaires du prêt, qu'une somme d'argent ne subissant pas d'altération par l'usage, son emploi plus ou moins long par la personne qui en est le dépositaire ne doit donner lieu à aucune indemnité au profit du propriétaire; il répond qu'une maison ne se détruit pas non plus par le fait d'être habitée, et cependant le droit de l'habiter' se paye très légitimement ; donc une certaine somme peut être due par l'emprunteur au prêteur en sus du capital.

11 condamne, il est vrai, le commerce de l'argent pour d'autres motifs, empruntés à la théorie d'Aristote et à la nature même du numéraire, qui est improductif par essence, à l'inverse du blé et des autres biens de la terre, et qui n'est que le signe ou la mesure des autres valeurs. Ce raisonnement, adopté par tous les théologiens. par tous les écrivains de son temps, devient la doctrine dominante, développée avec plus ou moins de science et de clarté par chacun. Les légistes seuls soutiennent que le prêt à intérêt, permis par la loi romaine, n'est pas illicite en soi, mais uniquement par suite des inhibitions de l'Église.

Henri de Gand, qui se prononce énergiquement contre eux, va même plus loin que saint Thomas ; il réprouve absolument certaines opérations dont l'Église reconnut un peu plus tard la légitimité , par exemple le contrat de rente viagère, qui n'a véritablement rien d'usuraire. Mais, bientôt après, les germes de la tolérance que je signalais à l'horizon se font jour. On arrive peu à peu à penser que l'intérêt

de l'argent, s'il blesse la morale parfaite de l'Évangile, s'il n'est pas compatible avec la perfection chrétienne, n'est pas contraire du moins à la loi naturelle. Un disciple de Duns Scot, François de Mayronis, dit positivement ceci : « On prétend que l'argent est stérile, et que, comme il ne produit pas de fruits, c'est exiger plus qu'on n'a prêté que d'en vendre l'usage, comme si l'usage se distinguait de la propriété. A cela je réponds que, au point de vue de l'État, l'usage des choses s'apprécie par l'utilité dont elles sont dans l'État. Les choses ne sont ni stériles ni fécondes par elles-mêmes, mais selon le profit qu'on peut ou non en retirer. Or, qu'il y ait de grands profits à retirer d'une somme d'argent, nul ne saurait le contester.» Buridan admet de même que le prêt à intérêt doit être souffert par la loi civile, en considération de l'utilité publique; et Gerson, quoique fort sévère pour l'usure en général , absout le législateur humain qui autorise la fructification du numéraire. « Qui ne sait, s'écrie-t-il dans son traité De coniractibus , que l'usure doit être extirpée? Mais il faut dire dans quel cas il y a vraiment péché d'usure, afin que l'on ne confonde pas le juste avec l'impie, que l'on ne qualifie pas d'usuraires certains contrats parfaitement légitimes, et que, par une rigueur mal entendue, on ne s'expose pas à compromettre les revenus des particuliers et même de beaucoup d'églises '.

On voit quel chemin les idées avaient fait en un siècle, et à quel point ces derniers raisonnements se rapprochent de ceux des économistes modernes. Aussi les papes eux-mêmes renoncèrent-ils à la rigueur primitive du droit canon. Boniface YIII, notamment, autorisa des évêques et des communautés religieuses à contracter chez des banquiers llorentins des emprunts qui ne pouvaient être gratuits. Un peu plus tard, des bulles de Martin V et de Callixte III reconnurent la régularité de divers contrats du même ordre. La législation civile suivait, pendant ce temps-là, une pente analogue. Dans le principe, les coutumes locales sont fort sévères. Celle d'Alais, par exemple, ne tolère le payement des intérêts que jusqu'à concurrence du capital, ou, en d'autres termes, elle veut que, lorsqu'un capital a produit des intérêts d'un montant égal au sien , il cesse d'en produire. Or le taux de l'intérêt étant très élevé, il arrivait, de cette manière, que l'argent devenait forcément improductif au bout de quelques années ; ce qui équivalait presque à une prohibition absolue du prêt.

Dans deux ordonnances de saint Louis, rendues en 1230 et 4268, le remboursement du principal seul est admis ; les prêteurs sont tenus de ne pas exiger autre chose, et le texte officiel du premier de ces actes contient cette définition formelle : Usuras autern intellig imus

' V. Jourdain, mémoire cité.

quidquid est ultra sorte») : Nous appelons usure tout ce qui est demandé en sus du capital '. * Le prélèvement de ce surcroit est défendu aux sujets chrétiens du royaume, sous peine d'être déférés aux tribunaux laïques. Mais les mesures rigoureuses prises par ce prince, si scrupuleux en matière de probité, s'appliquent surtout aux opérations réellement usuraires des banquiers juifs, lombards, caorcins ou autres, dont l'avidité ne connaissait pas de bornes. Le taux de l'intérêt s'élevait presque toujours, de son temps, à 10 pour 100. (Guérard a cité, dans le Cartulaire de Notre-Dame de Paris, des exemples prouvant que le rapport de la rente au capital allait parfois jusqu'à 16 pour 100.) Les usuriers le faisaient monter à des hauteurs invraisemblables quand ils tenaient à leur merci un chevalier besoigneux, un cultivateur pauvre, obligés de recourir à leur office pour les nécessités de leur profession. C'est pourquoi l'on avait été amené à dispenser les croisés du payement de tout intérêt et à fonder, dans certains monastères, ces sortes de banques agricoles où le paysan trouvait des fonds à des conditions fort douces. L'espèce d'animosité avec laquelle saint Louis poursuit l'usure s'explique donc parfaitement. '

Philippe le Bel se montre déjà plus coulant, ou du moins plus inconstant. Il est interdit, sous peine de confiscation des biens, de prêter de l'argent à raison de plus d'un denier pour livre par semaine, de quatre deniers par mois et de quatre sols par année. C'était autoriser implicitement un taux déjà exorbitant; aussi s'empressa- t-il de révoquer cette licence par une ordonnance nouvelle, permettant même aux débiteurs qui avaient promis des intérêts de ne point les payer, et à ceux qui les auraient payés d'en réclamer le montant. Mais bientôt Philippe de Valois leva toute amende, toute punition contre les usures ne dépassant pas un denier pour livre par semaine, en faisant de plus cette déclaration : « En cest article les prélats n'octroient ni ne contredisent à présent; mais nous faisons fort que il n'en lèveront nulles amendes J. » Ainsi la porte était désormais ouverte légalement au commerce de l'argent, dont on reconnaissait et la justice et l'avantage quand il se maintenait dans certaines limites; et le clergé, sans se prononcer formellement, donnait aux mesures prises par la royauté un consentement tacite.

Il y avait à cet adoucissement des anciennes règles une autre raison que la modification des théories de l'école : c'est que, bon gré mal gré, le prêt à intérêt était entré profondément dans les mœurs et se répandait de plus en plus. Les prohibitions n'aboutissaient

1 Ordonnances des rois, I, 53, 96.

2 Ibid., II, 86.

.«i SAINT LOUIS

même qu'à faire imaginer par les prêteurs et les emprunteurs des stratagèmes ingénieux pour dissimuler leurs infractions à la loi. Ainsi, d'après les révélations contenues dans la Somme pastorale de Raymond de Pennafort, « tel prêteur se faisait remettre en gage des I tiens dont il percevait les fruits pendant la durée du prêt; tel autre stipulait une indemnité excessive pour la nourriture des bestiaux qu'il avait reçus en nantissement. Celui-ci achetait des denrées audessous de leur valeur, parce qu'il en versait le prix avant la livraison; celui-là, en faisant une avance à un vigneron, exigeait de lui, jusqu'à l'époque du remboursement, un certain nombre de journées de travail '. < On éludait ainsi les ordonnances royales. Souvent même on ne se donnait pas la peine de recourir à l'artifice, et non seulement les particuliers, mais les communes, empruntaient ouvertement à intérêt, et cela en vertu d'autorisations explicites des seigneurs qui leur octroyaient leurs privilèges. Le moyen d'empêcher un trafic avantageux à tous, et dans lequel les deux parties étaient d'accord? Il y a plus : le saint roi lui-même, en un jour de détresse, fut obligé de demander à des marchands italiens un supplément de fonds pour les besoins de la croisade; et il est à peu près certain, bien que l'intérêt ne soit pas stipulé positivement dans les contrats passés à cette occasion, que ces fonds ne lui furent pas avancés gratuitement. Dans les grandes cités marchandes, ce genre d'opération était devenu une nécessité journalière, par suite de l'extension du commerce extérieur. A Marseille, comme dans les républiques italiennes, il se pratiquait sur une grande échelle ; et il faut noter, à propos de cette ville, un détail qui peut donner l'idée du développement donné alors aux opérations de banque en général : c'est que la lettre de change, dont on croit l'usage bien moins ancien, apparaît dans les registres des notaires marseillais dès le milieu du xme siècle, avec la société commerciale et la commande ou commission délivrée par un négociant à des voyageurs de commerce. Cette lettre de change (permutalioiris seu cambil), par laquelle un banquier prêtait à un commerçant voyageur, en espèces monétaires du lieu de départ, une somme remboursable en espèces monétaires du pays de destination, était rédigée sous forme de billet, et non sous forme de mandat comme aujourd'hui. Elle n'était pas constamment libellée de la même façon ; mais elle indiquait toujours la date du contrat, le lieu de sa rédaction, les noms du bailleur et du preneur, l'indication des espèces et de la valeur reçue, la date de l'échéance, le lieu du payement, l'intervention d'un notaire et de plusieurs témoins 2. Ainsi les établisso-

1 Jourdain, mémoire cité.

2 V. Blancard, Bibliothèque de l'École des chartes, an. 1878, p. 110 et suiv.

ments de banque fonctionnaient régulièrement, et les procédés modernes se rattachant au commerce de l'argent étaient d'un usage ordinaire, comme ce commerce lui-même; et celui-ci. dégagé des abus et des exagérations qui l'avaient t'ait condamner à l'origine, a i Je bonne heure une consécration dont les progrès de la science économique ont démontré toute la légitimité.

On a quelquefois saisi le prétexte de la rigueur déployée par saint Louis contre les usuriers juifs pour l'accuser d'une intolérance excessive à l'égard de cette race proscrite, et l'on a rapproché de ses ordonnances un passage de Joinville qui fait dire au bon roi que le seul moyen, pour les chevaliers, de défendre la loi chrétienne contre les (ils d'Israël est de leur enfoncer leur épée dans le ventre. Mais il faut lire le contexte de l'entretien rapporté par le chroniqueur, dont les expressions semblent d'ailleurs avoir dépassé quelque peu la pensée. Il s'agit d'une conférence entre juifs et chrétiens, et d'un chevalier maladroit qui a voulu s'en mêler. Le roi dit à ce propos que « nul. s'il n'est très bon clerc », ne doit se lancer dans pareilles controverses, c'est-à-dire que les discussions savantes ne sont pas l'affaire des chevaliers et qu'ils doivent s'occuper uniquement de leur métier, qui est de pourfendre les infidèles1. On ne peut entendre autrement cette anecdote, si l'on a quelque bonne foi; car sans cela elle serait en contradiction flagrante avec le caractère de saint Louis et avec ses procédés réels à l'égard des juifs. Bien avant lui, les débris de ce peuple formaient une classe à part dans la société, comme les étrangers chrétiens en formaient une autre. Ils étaient soumis à une législation spéciale, oppressive, qui leur interdisait de contracter mariage avec des chrétiens, de témoigner contre eux en justice, de posséder ou de transmettre des iiefs (au nord du moins, car on a démontré l'existence d'honors appartenant à des juifs du midi), les contraignait de payer le double du cens dû par les étrangers ordinaires ou les aubaine, et à porter sur leurs habits un signe distinctif . une rouelle d'étoile de couleur différente. Depuis un temps immémorial, ils étaient au ban de l'opinion, et l'animosité populaire, qui les poursuivait partout avec une violence allant parfois jusqu'à la cruauté, s'explique non seulement par la surexcitation du sentiment religieux, par le souvenir, continuellement évoqué, des souffrances du Dieu crucifié, par l'effervescence de la croisade, mais encore et surtout par les irritantes extorsions que ces malheureux faisaient subir aux pauvres comme aux riches. Presque tous exerçaient le métier d'usurier, et ils l'exerçaient avec une telle rapacité, qu'au lieu de chercher à faire tolérer leur présence, ils semblaient

1 Joinville, édition de Wailly, n» 10.

prendre à tâche de se faire maudire deux fois pour une. Philippe- Auguste, sous l'empire de cette aversion universelle, alla jusqu'à saisir leurs biens et à les emprisonner tous. Or saint Louis poussat-il la rigueur aussi loin que son aïeul? Il s'en faut bien. Ses ordonnances n'ont qu'un but, bien plausible et très légitime : c'est de faire cesser le scandale de leurs usures criantes et de les contraindre à embrasser une profession plus honnête. Elles sont dirigées bien moins contre leurs personnes que contre leur industrie, objet de l'horreur particulière du scrupuleux monarque. Celle de 1230 déclare que le roi et les barons n'autoriseront plus les engagements pris envers eux et que- les sommes qui leur sont encore dues seront acquittées en trois termes annuels; elle ajoute seulement que nul ne pourra retenir un juif appartenant à un autre seigneur, et que ce seigneur aura le droit de le reprendre partout où il le trouvera, comme s'il s'agissait d'un serf, quelle que soit la durée du séjour qu'il ait fait sur une autre terre ou dans un autre royaume. Un acte royal de 1234 dispose que les chrétiens seront tenus quittes du tiers des sommes dues par eux aux usuriers juifs, et que les baillis ne pourront emprisonner les débiteurs de ces derniers ni les contraindre à vendre leurs immeubles pour les payer. L'ordonnance de 1254, pour la réformation générale du royaume, renouvelle l'interdiction des trafics illicites, familiers aux disciples de Moïse, de leurs blasphèmes, de leurs sortilèges, de leurs livres hétérodoxes, comme le Talmud, leur enjoint, sous peine de bannissement, de vivre du travail de leurs mains ou d'un commerce ordinaire (de laboribus manuum suarum vel de negociationibus sine terminis vel usuris). Une autre charte en 1257 ou 1258, prescrit la restitution des sommes extorquées indûment par les juifs, et au besoin,, pour faciliter l'aliénation de leurs biens; mais leurs synagogues et leurs cimetières sont exceptés et mis à l'abri de toute expropriation. L'ordonnance de 1268 concerne spécialement les Lombards et les Caorcins, association de marchands italiens qui ne prêtaient que sur gages et osaient prélever de plus un intérêt de 10 pour 100 par mois; elle prononce l'expulsion de ces sangsues, qui n'étaient pas plus épargnées en Angleterre ni en Brabant, et par la même occasion celle de tous leurs congénères, s'ils ne veulent renoncer à leurs usures et en restituer le fruit '. Mais ce qui prouve qu'elle ne fut pas appliquée à la masse de la population juive, c'est que l'année suivante fut promulgué un nouveau statut enjoignant à tous les individus de cette nationalité, sous peine d'amende et de confiscation de leurs vêtements, de porter la rouelle traditionnelle, fixant la couleur, la grandeur et la place de ce signe de reconnais-

1 Ordonnances des rois, I, 54, 75, 96, etc.

sance. et par conséquent leur permettant de séjourner dans le royaume à cette condition. Dans tout cela on ne reconnaît pas le caractère d'une persécution personnelle, mais bien la résolution énergique, formellement exprimée, de faire changer de métier aux juifs pour protéger le peuple contre les excès de leur avarice. Cette résolution était conforme à leurs intérêts bien entendus, et elle n'excluait nullement la pratique de la charité chrétienne à leur égard. Nous en avons une preuve touchante dans les efforts faits par le roi pour convertir ces endurcis et dans sa générosité envers ceux qui répondaient à ses pieux désirs. Un compte de l'année 1201 nous montre vingtquatre juifs baptisés recevant chacun , sur la cassette royale, quatorze deniers par jour. Le monarque aimait à donner à ces recrues de son prosélytisme les noms de Louis, Louis de Poissy, Blanche, et sans doute à les tenir lui-même sur les fonts sacrés. Il délégua aux maires des villes, en 1260, la connaissance des délits que pourraient commettre les juifs convertis, ce qui indique qu'il s'en trouvait de tous les côtés ; et ses successeurs, fidèles à son heureuse tactique, conservèrent jusqu'en 1350 l'usage de leur allouer des pensions. On vil même encore, cent ans plus tard, le bon roi René imiter cet exemple dans son comté de Provence.

Ce n'est donc pas sans raison que l'on a remarqué que saint Louis était le premier de nos souverains qui eût cherché à attirer par la douceur cette race détestée. Il tendait plutôt à la ramener qu'à la détruire, comme on le voit faire aussi pour les hérétiques, et c'est en vain qu'on voudrait transformer en persécuteur ce grand politique et ce grand chrétien. Sans doute ces mesures contre les prêts usuraires étaient rigoureuses; sans doute, comme la plupart des princes du temps, il enrichissait le fisc aux dépens des juifs; mais ceux-ci méritaient une répression sévère, et celle qu'il leur intligea n'était rien auprès des traitements qu'ils durent subir sous les règnes précédents, et plus encore sous les règnes suivants; car la profanation ilège commise à Paris par un des leurs, en 1290, et suivie du miracle fameux des fillettes, leur résistance obstinée aux lois, leurs extorsions croissantes, amenèrent bientôt une exaspération telle, qu'ils furent expulsés pour de bon, et qu'à partir de 1394 ils n'existèrent plus en France à l'état de caste, mais seulement à l'état d'individus isof

Toutefois ce n'est pas la royauté qui, même sous le saint roi, fut leur principale protectrice contre les fureurs populaires : c'est l'Église elle-même, et c'est un pape du xm» siècle, Grégoire IX, qui leur accorda officiellement la permission de célébrer leurs fêtes. Quel enseignement ! la tolérance envers les descendants des bourreaux de Jésus-Christ prêchée par l'épouse de Jésus- Christ ! Un de

nos éminents professeurs s'émerveillait un jour d'avoir constaté ce phénomène historique ; car la bienveillance séculaire de la papauté pour les débris de leur nation dispersée est un fait avéré, attesté par le développement du Ghetto romain, que dis-je! proclamé par les Juifs eux-mêmes, qui, dans leur sanhédrin réuni en 1806, ont rendu un hommage solennel aux procédés des papes de tous les temps à l'égard de leurs frères. Il y a là, en effet, de quoi surprendre au premier coup d'œil ; mais on ne s'étonne plus quand on réfléchit, d'une part, au rôle de l'Église sur la terre, à sa mission de paix et de conciliation, à son esprit maternel; de l'autre, à l'utilité de ces témoins éternels de la vérité évangélique, dont la dispersion atteste à tout l'univers et leur crime et leur châtiment. L'Église, en agissant ainsi , a voulu en même temps secourir les malheureux et conserver les preuves vivantes de sa foi. Et de même que l'histoire nous la montre venant en aide à toutes les faiblesses, à toutes les misères, nous venons de la voir, malgré sa défiance instinctive contre le commerce en général, malgré sa répugnance pour le commerce de l'argent en particulier, s'associer à l'un en le bénissant, admettre l'autre en le tolérant; nous venons de la voir condescendre, avec le saint roi, aux besoins croissants du négoce et de cette civilisation matérielle qu'on lui oppose sans cesse comme une ennemie, et, par une exception bien rare , faire fléchir en leur faveur l'antique rigueur de ses canons, ou du moins les laisser tomber à l'état de lettre morte. C'est qu'une mère prend également souci du corps et de l'âme de ses enfants; et plus on ira, plus on reconnaîtra, à la lumière de l'histoire rectifiée, que cette mère des nations leur a été donnée non moins pour leur prospérité temporelle que pour leur salut éternel.

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