SAINT LODIS AGRANDIT LE TERRITOIRE
Étendue du royaume de France et du domaine royal. — Modifications et agrandissements apportas à l'un et a l'autre par la politique de saint Louis. — Traité 'I U)beville et de Paris; le roi d'Angl il du roi de France. — L'annexion du Languedoc. — Fon
dation définitive de l'unité nationale.
Nous avons vu ce que la royauté, considérée en elle-même et théoriquement, devait être à l'époque de saint Louis et ce qu'elle était de fait a sou avènement. Avant d'examiner dans quel état il la laissa, ce qu'il fit de la France au point de vue administratif et politique, il convient de bien établir où en était le pays et quels changements il y apporta sous le rapport de l'étendue matérielle. La constatation préalable du théâtre des opérations est ici d'autant plus utile, que de l'expansion des frontières dépend en grande partie le développement de la puissance intérieure : la mesure de la première donne presque toujours la mesure du second. Essayons donc de déterminer le rayon dans lequel s'exerçait l'autorité du roi; nous comprendrons mieux ensuite comment fonctionnait son gouvernement.
Le roi ayant alors, comme nous l'avons dit, un double caractère, celui de suzerain et celui de souverain, et ces deux attributs ne s'exerçant pas sur les mêmes terres, nous avons à établir, d'une part les limites de sa suzeiaineté, de l'autre celles de sa souveraineté. Les premières répondent aux limites du royaume même, et les dernières à celles du domaine royal, deux choses essentiellement différentes. Dans le domaine royal, le roi, seul souverain, ne
voit aucun pouvoir intermédiaire se dresser entre lui et ses sujets; il possède à la fois le gouvernement et la haute propriété ; il est absolument chez lui. Dans le reste du royaume, partagé en un certain nombre de grands fiefs, les possesseurs de ces fiefs, les barons ou grands vassaux de la couronne, sont souverains; ils ne doivent au roi, leur suzerain, que la foi et hommage, un service militaire conditionnel, et des aides ou secours pécuniaires dans certains cas (je parle ici de l'état de choses primitif, et non des modifications introduites par les progrès successifs de la royauté); de plus, ils jouissent directement des droits régaliens, qui consistent à battre monnaie, à créer des offices, à lever des impôts, à rendre la justice, à prendre ou à déposer les armes.
Commençons par la plus grande de ces deux sphères d'action, et occupons-nous de l'étendue du royaume ou de la suzeraineté royale.
Malgré le morcellement du territoire , la notion de l'ancienne unité nationale, réalisée sous Gharlemagne et ses successeurs, n'est nullement perdue à l'époque de saint Louis. La France existe bien, quoique son nom ne s'applique pas toujours à un même groupe de provinces ; et je n'en veux pour preuve que les cris d'enthousiasme que sa pensée arrache à nos vieux trouvères, dans ces chants patriotiques si répandus encore au xme siècle. Quand Roland tombe sur le champ de bataille, on place dans sa bouche une invocation suprême à cette contrée bénie du ciel : « Terre de France, mult estez duz pais!... » Il tourne vers le sol natal ses derniers regards : « De plusieurs choses à remembrer lui prit : de dolce France, etc. »
Et dulces moriens reminiscitur Argos.
Douce France, telle est, en effet, l'expression familière aux auteurs de nos épopées. On sent passer dans leurs strophes inspirées le souffle ardent de l'amour de la patrie , et l'on peut dire de la France d'alors : elle est aimée, donc elle est. Que ce nom désigne tantôt le territoire de l'Ile-de-France, tantôt l'ancienne Neustrie, tantôt toute la moitié septentrionale de la France actuelle (ce qui est le cas le plus fréquent), ou même tout l'empire de Gharlemagne, comme il arrive dans les chansons de geste, peu importe : il n'en implique pas moins l'existence d'un centre commun, d'une patrie une et forte, dont le sentiment survit à tous les fractionnements produits par la féodalité; et c'est ce qui aidera puissamment les rois à reconstituer aux dépens des seigneurs l'unité politique du pays. Dans un autre ordre de documents, on trouve la confirmation évidente de cette idée. Les actes ofticicls, les actes de la chancellerie royale, dont la for-
mule initiale avait toujours été, jusqu'au xm* siècle, Ludovicus, ou Philippus, Dei gratta, Francorum rex, nous présentent dès lors, et de plus en plus fréquemment, la variante Francise rex. Même dans le monde officiel, où les traditions et les formes anciennes se per-
La mort de Roland.
pétuent si longtemps sans raison, le royaume de France remplace peu à peu l'empire des Francs, qui n'est plus qu'un souvenir lointain; le roi prend le titre qui symbolise l'unité territoriale, pour le garder jusqu'à nos jours.
Quelle est donc cette France, déjà si homogène dans le fond, quoique divisée à la surface? Répond-elle à l'ancienne Gaule? En théorie, oui, si l'on s'en rapporte à la description du moine Robert
d'Auxerre, lequel émet sans hésiter cette proposition, que, de son temps, la Gaule est répartie en dix-huit provinces. Secundum modernos, universa Gallia in decem et octo provincias est dispertita. Mais c'est là une géographie rétrospective et idéale. La Gaule n'a déjà plus qu'une existence historique, et la trace de son antique division se conserve uniquement dans les circonscriptions des archevêchés et évêchés ; l'Église seule est restée romaine malgré tout. Loin de comprendre les provinces rhénanes, le royaume de France, à l'avènement de saint Louis, ne comprend même pas tous les pays de langue française ou de langue d'oïl; car un certain nombre d'entre eux, à l'est, sont encore sous la suzeraineté de l'empire. Une carte soigneusement dressée par M. Auguste Longnon ', d'après une multitude d'indications puisées aux sources contemporaines, nous permet de le reconstituer exactement. Tel qu'il apparaît suf cette carte, il représente à peu près le territoire attribué à Charles le Chauve par le traité de Verdun, conclu en 843, entre les fils de Louis le Débonnaire pour le partage de l'empire carlovingien. C'est par ce traité que fut véritablement créé le nouveau royaume, car il ne subit en 870 que des modifications très passagères. Il était alors borné, d'après le récit de Prudence, évêque de Troyes, au nord par l'Escaut, à l'est par la Meuse, la Saône et le Rhône, au midi par la mer et les Pyrénées, à l'ouest par l'Océan, la Bretagne et la Manche. Ce sont encore les grandes lignes de sa configuration au xiii« siècle. Examinons-les en détail, et suivons la frontière à travers tous les pays qu'elle traverse.
A l'est c'est l'empire qui limite tout du long le royaume, depuis les bouches de l'Escaut jusqu'à celles du Rhône, en empiétant plus ou moins sur son territoire naturel. La ligne frontière passe près des localités suivantes, qu'elle laisse au royaume : Gand, Audenarde, Tournai, Douai, Guise, Mézières, Granduré, Vitry, Joinville. Quelques terres du comté de Champagne se trouvent du côté de l'empire. Ce vaste fief était, en effet, partagé en deux portions très inégales, dont la plus petite ne dépendait en rien du roi. Mais c'est là une anomalie qui disparut bientôt, car des pièces officielles du commencement du siècle placent déjà hors de la suzeraineté impériale une partie des terres en question.
Reprenons notre ligne. Après avoir passé au delà de Fay et de Mirabeau, elle se confond, un peu au-dessous d'Auxonne, avec le cours de la Saône, puis avec celui du Rhône, jusqu'à quelques lieues au sud de Valence. Ainsi la Franche -Comté, les Dombes, le Dauphiné, tous pays de langue française en grande partie, ne dépendaient
' A. l'Appendice de l'édition de Joinville publiée par M. de Wailly.
pas du royaume. En ce qui concerne le Lyonnais, les stipulations du traité de Verdun avaient reçu plus d'une atteinte, et celte région avait passé sous la suzeraineté, au moins nominale, de l'empire ' En réalité, elle appartenait aux seuls archevêques de Lyon. * Indépendance vis-à-vis de la France, dépendance illusoire vis-à-vis de l'empire, » c'est ainsi que M. Bonnassieux caractérise sa situation. Et, en effet, le Lyonnais n'eût pu abriter le pape Innocent IV, qui vint y chercher un refuge contre les violences de Frédéric II. si ce prince y eût exercé le moindre pouvoir.
Au-dessous de Valence, nous trouvons un nouvel empiétement de l'empiie sur la rive occidentale du Rhône. Le Vivarais faisait l'objet d'un différend entre les couronnes de France et d'Allemagne; ruais, ■ D raison de certains privilèges conférés aux évéques de Viviers par la maison des Ilohenstaufen, ce pays fut attribué à la seconde par les souverains pontifes, arbitres du débat, sauf Rocbemaure, qui parait être demeurée français, l'rès de Saint-Paul-Trois-Chàteaux, la limite recommence à suivre le cours du Rhône jusqu'à son embouchure, dans le voisinage d'Aigues-Mortes.
Sur toute cette grande ligne, de la mer du Nord à la Méditerranée, les confins des deux puissances restent les mêmes pendant le règne de saint Louis. Aucune modification territoriale n'est produite de ce côté par sa politique, dont le programme comportait le maintien de la paix avec son voisin. Mais il n'en e.-t pas ainsi sur la frontière méridionale. Le Roussillon était depuis longtemps disputé par le roi de France et le roi d'Aragon ; ce dernier élevait même des prétentions sur plusieurs pays limitrophes, le comté de Foix, le pays de Sault, le Fenouilbedès et le Narbonnais. En 1258, les deux parlies s'accordèrent par le traité de Corbeil : saint Louis abandonna ses droits sur le Roussillon, et le roi d'Aragon renonça à tout ce qu'il pouvait réclamer sur le reste. Chacun d'eux s'assura une possession paisible en sacrifiant quelque chose du domaine contesté. C'était là une transaction plutôt qu'une cession de territoire.
D'ailleurs, cet abandon d'une suzeraineté douteuse va se trouver plus que compensé à l'autre extrémité de la chaîne des Pyrénées. La ligne frontière suit bien les crêtes des montagnes, à peu près comme aujourd'hui, jusqu'au golfe de Gascogne. Mais à l'avènement de f-aint Louis, le vaste duché de Guyenne, embrassant la vicomte de Béarn et le comté de Bigorfe, quoique compris dans les anciennes limites du royaume, n'est plus, par le fait, sous la suzeraineté du roi de France. Il appartient au roi d'Angleterre, qui l'a gardé malgré la confiscation des possessions continentales de Jean sans Terre, et
1 V. Bonnassieux, le Lyonnais faisait-il partie de la France en iQ'Jb:' p. 5.
qui, depuis longtemps déjà, n'en rend plus l'hommage. Après saint Louis, au contraire, la Guyenne, tout en restant aux Anglais, est redevenue un fief de la couronne, en attendant qu'elle fasse partie intégrante du domaine royal. Le roi d'Angleterre reconnaît qu'il est, pour ce sujet, le vassal du roi de France. Ce changement important est le résultat du traité dit d'Abbeville, conclu par les deux princes en 1259. Par ce traité, moyennant une augmentation de fief dont nous reparlerons, saint Louis a véritablement ramené dans le giron de la France une grande province qui pouvait en être détachée à jamais, et a préparé son retour à la couronne, tout en enchaînant son possesseur, qui était un rival redoutable, dans les liens de la vassalité. Pour bien comprendre la valeur de cet accroissement de la suzeraineté royale, il faut se rappeler que le duché de Guyenne renfermait les diocèses de Bordeaux, de Bazas, d'Oloron, de Lescar et d'Aire en entier, ceux de Bayonne et de Tarbes en partie, puis l'île d'Oléron. Aussi la convention qui le replaçait sous U dépendance du roi doit-elle être considérée, quoi qu'on en ait dit, comme un grand acte politique.
A l'ouest, le royaume s'étend, comme au sud- est, jusqu'à la mer. La seule différence survenue depuis Charles le Chauve, c'est que la Bretagne, jadis Etat indépendant, est entrée, depuis Philippe-Auguste, dans l'hommage lige de la couronne. Il faut donc la compter dès lors comme fief français.
Telle est, en deux mots, la configuration extérieure de la France de saint Louis. Si elle est plus resserrée qu'aujourd'hui à l'est, elle embrasse au nord, en revanche, un assez grand territoire incorporé actuellement à la Belgique. On voit, en outre, que la suzeraineté royale gagna sous ce règne plus qu'elle ne perdit, quoique les principaux agrandissements réalisés par Blanche de Castille et son fils soient des agrandissements du domaine direct, dont nous nous occuperons tout à l'heure. Mais, dans ce vaste périmètre qui vient d'être tracé, combien peu de provinces se trouvent sous l'autorité immédiate du roi! Combien échappent à sa souveraineté, pour former, sous la main des grands vassaux, autant de petits royaumes contenant eux-mêmes une quantité d'arrière-fiefs, de manière à rendre presque impossible une administration uniforme ou même équitable! Au nord, c'est le comté de Flandre, dont le titulaire, ennemi de la couronne, est retenu prisonnier au Louvre depuis la bataille de Bouvines; c'est le comté de Boulogne, dont le possesseur est dans le même cas, et qui a sous sa dépendance celui de Saint-Pol; ce sont les comtés de Ponthieu, d'Aumale, d'Eu, de Soissons, de Dreux; celui de Montfort-l'Amaury, qui a donné son nom au célèbre vainqueur des Albigeois, Simon de Moutfort; les évèohés de Tournai, de
Beau vais, de Noyon, de Laon, de Lisieux, dont les évêques sont comtes et seigneurs. A l'est, c'est le vaste comté de Champagne,
duquel relèvent six autres comtés, ceux de Rethel, de Grandpré,
de Roucy, de Brienne, de Joigny, et le comté Porcien ; ce sont les
- I ms, de Chàlons, de Lan grès, qui forment également,
pour une partie au moins, des fiefs distincts ; c'est le duché de Bour-
•ppelé à devenir si puissant; puis les comtés de Nevers, de
Tonnerre, d'Auxerre, de Mâcon, de Beaujeu. Au centre, c'est la
ieurie de Bourhon, que le plus jeune fils de saint Louis doit
ramener à la maison royale; le comté de Forez; le comté et le dau-
phi'ié d'Auvergne, répondant seulement à une petite portion de c
ancienne province; les comtés de lîlois et de Chartres, appartenant
à une branche de la maison de Champagne. A l'ouest le duché ou
comté de Bretagne, passé à la maison de Dreux, constitue, par la
-ion de la plupart de ses vassaux, un Élat considérable.
Au midi enfin le comté de Toulouse avec ses dépendances, quoique
bien amoindri par la guerre des Albigeois, englobe encore la plus
grande portion du Languedoc; la Guyenne est aux mains du roi
d'Angleterre; les évêques d'Albi, de Cahors, d'Agde, de Lodève, de
lent leur di titre de comté; celui de Maguelonne
conserve même une partie du sien à titre indépendant, par suite
d'une donation du saint-siège, et demeurera jusqu'à la révolution
possesseur du comte de Melgueil; . de Montpellier relèvent
de lui.
Voilà pour les grands fiefs remontant aux - de la féodalité
(je néglige les seigneuries peu importantes). .Mais ce n'est pas tout encore : Louis VIII ayant institué par son testament un apanage en faveur de trois de ses fils, il en résulta un nouveau démembrem ni du domaine de la couronne. Le comté d'Artois fut donné à Robert; le comté d'Anjou, comprenant le Maine et le Vendômois, à Jean, auquel fut substitué ensuite son frère Charles; le comté de Poitiers, avec ceux d'Angoulême et de la Marche et la terre d'Auvergne-, à Alphonse. Cette constitution d'apanage, qui devait être imitée par plusieurs de nos rois, créait, pour ainsi dire, des États dans 11 et la plupart des historiens l'ont blâmée pour ce motif. Toutefois les pays ainsi détachés de la couronne ne l'étaient pas pour toujours ; ils devaient lui revenir en certains cas, ordinairement à défaut d'héritiers mâles des apanagistes. En outre, ils conservaient avec le gouvernement royal des liens plus étroits que les autres fiefs : leur administration était calquée sur la sienne, comme on le voit pour le vaste domaine d'Alphonse de Poitiers ; les monnaies étaient les mêmes ; les impôts étaient partagés entre le titulaire et le suzerain. En un mot, ils avaient beaucoup moins d'autonomie, et l'autorité que le
roi gardait sur les membres de sa famille retenait en quelque sorte ces terres sous sa domination directe. Il n'en est pas moins vrai que la part faite aux trois fils puînés de Louis VIII réduisait de près de moitié le territoire sur lequel saint Louis pouvait exercer la plénitude de sa souveraineté.
Que restait -il donc de ce domaine royal, et quelles modifications subit-il sous le règne de ce prince? C'est ce que nous avons à établir maintenant.
Il restait d'abord le noyau primitif des possessions capétiennes : l'ancien duché de France, comprenant l'Ile-de-France et l'Orléanais, c'est-à-dire les comtés de Paris, de Melun et d'Orléans. A ce patrimoine étaient venus s'ajouter successivement : le Vexin français, séparé du Vexin normand par le cours de l'Epte ; le Gàtinais et la vicomte de Bourges, acquisition de Philippe Ier ; le comté de Corbeil et la seigneurie de Montlhéry, réunis à la couronne par Louis VI, l'Artois (que je compte ici pour mémoire, puisqu'il sortit du domaine pour former l'apanage d'un des fils de Louis VIII), le Vermandois, embrassant le comté d'Amiens, le Valois, le Vexin normand, les comtés d'Évreux, de Meulan, d'Alençon, du Perche, de Beaumontsur-Oise, acquis par Philippe-Auguste; enfin le vaste territoire confisqué et conquis par le même prince sur Jean sans Terre, c'està-dire toute la Normandie, la Touraine, le Maine, l'Anjou et le Poitou; mais ces trois dernières provinces sont aussi à retrancher, comme constituant deux apanages princiers. Telle était, à l'avènement de saint Louis-, la composition de ce groupe central , dont la configuration est bizarrement contournée, mais qui se tient pourtant tout d'une pièce. Il ne renfermait que quatre ou cinq petites enclaves , formées par les évêchés de Noyon , de Beauvais et de Lisieux, et les comtés de Clermont et de Mortain. Ces deux comtés furent incorporés par saint Louis au domaine royal par voie d'acquisition, le premier en 1250, le second en 1259. C'est la seule modification territoriale survenue de ce côté sous son règne, et cette modification est néanmoins un agrandissement assez important. Je ne parle pas des petites seigneuries ou des villes isolées que la couronne put s'adjoindre successivement ; cela nous entraînerait dans des détails trop minutieux.
A l'est, dans la région avoisinant l'empire, le roi ne possédait rien avant saint Louis. Ce prince y fonda un nouveau centre domanial par l'achat, signé en 1239, du comté de Màcon, auquel se trouva jointe la commune de Charlieu, déclarée inséparable de la couronne dés le temps de Philippe-Auguste. Saint Louis paya ce comté dix mille livres tournois à Jean, comte de Màcon, et à Alix de Vienne, sa femme, qui renoncèrent à leur seigneurie, l'un pour aller chercher
la mort en Palestine, l'autre pour se faire religieuse à Maubuisson; toute la somme fut consacrée à des aumônes et à des œuvres de piété par ces deux époux chrétiens. Le roi, fidèle à sa politique de paix et à son habitude de prévenir à l'avance toute contestation, de tenir compte de tous les intérêts lé.-és, acheta même les droits ou les prétentions des héritiers de la comtesse. Cette annexion portait un double coup à la féodalité; car non seulement elle supprimait un vassal, mais elle diminuait la puissance de deux autres vassaux plrs redoutables, les comtes de Chàlons et de Bourgogne, qui possédaient auparavant la suzeraineté du comté de Màcon, et qui dès lors n'y eurent plus aucun droit, le roi de France ne pouvant être le vassal de personne. Pourtant ceux-là même durent recevoir une compensation pécuniaire, les rois rachetant ordinairement les hommages dus par les terres qu'ils acquéraient, et saint Louis n'étant point d'un curai 1ère à esquiver cette obligation.
Mais c'est au midi que se passent les grandes révolutions territoriales qui signalent le règne de ce prince. Deux changements de nature dilférente et d'impoi tance inégale se produisent en vertu des traités de 1229 et de 1*259, et, comme ces traités étaient gros de conséquences, comme ils ont été souvent mal compris ou mal interprétés, ils méritent d'arrêter un moment notre attention. Je considérerai d'abord le second, car l'ordre chronologique doit céder ici le pas à l'ordre géographique.
Au commencement du xin» siècle, le domaine royal ne renfermait aucune portion de cette vaste région méridionale que l'on comprit plus tard sous la dénomination de pays de langue d'oc, région où les mœurs, les esprits, les caractères, aussi bien que le langage, formaient un contraste frappant avec la France du nord. Philippe- Auguste commença le premier à s'y étendre; tant par la conquête que la confiscation des biens de Jean sans Terre, coupable de meurtre sur la personne de son neveu Arthur, il devint le possesseur direct de l'Auvergne, du Poitou, de l'Angoumois, du Périgord, du Limousin, de la vicomte de Turenne et de leurs dépendances. Nous avons vu que l'Auvergne, le Poitou et l'Angoumois furent de nouveau détachés de la couronne par Louis VIII, pour former l'apanage de son fils Alphonse. Il restait donc au roi, de ce côté, un petit groupe domanial répondant à peu près aux départements actuels de la Dordogne, de la Corrèze et d'une partie de la Haute-Vienne. C'est précisément le même groupe que saint Louis remit en 1259, au roi d'Angleterre, à titre d'augmentation de fief, afin d'obtenir de lui la reconnaissance de toutes les conquêtes et saisies faites sur ses prédécesseurs, plus la rentrée du duché de Guyenne dans la suzeraineté de la France , avantage dont j'expliquais tout à l'heure
l'importance. En outre, une portion de la Saintonge, de l'A gênais et du bas Quercy, jadis acquise par les princes anglais en vertu de conventions matrimoniales, et maintenant comprise dans l'apanage d'Alphonse de Poitiers, devait aussi faire retour à l'Angleterre (toujours à titre de fief seulement) dans le cas où l'apanagiste mourrait sans postérité. Le traité qui régla ces conditions a été appelé à tort traité d'Abbeville, sur la foi d'un passage obscur de Matthieu de Westminster, chroniqueur dont l'existence même est problématique; en réalité, les bases en furent jetées à Paris, dans un acte daté du 28 mai 1259, et il fut ratifié définitivement à Londres, le 13 octobre 1258. L'hommage lige du roi d'Angleterre au roi de France, qui devait lui donner son plein effet, fut prêté à Paris le 4 décembre suivant1.
Nous nous trouvons donc ici en face d'un amoindrissement réel du domaine royal, et l'on n'a pas manqué d'en faire un crime à saint Louis. Plusieurs historiens l'ont accusé à ce propos d'avoir agi contre le gré de son conseil et d'avoir disposé à lui seul du sort des populations ainsi cédées à Henri III, d'avoir obéi à des scrupules exagérés, d'avoir commis enfin un acte impolitique. Telles sont les principales critiques formulées contre le traité de 1259 par MM. Beugnot, Henri Martin, et répétées en partie par M. Wallon dans son récent ouvrage sur Saint Louis et son temps'-. Un examen sérieux de sa teneur, de la situation qui en dicta les stipulations et de celle qui en résulta, conduit à des conclusions tout opposées. Depuis longtemps le roi d'Angleterre ne cessait de réclamer les provinces qui lui avaient été enlevées par Philippe- Auguste; il pouvait venir un jour les revendiquer par les armes, et alors quels désastres ne devait -on pas prévoir, en dehors des misères inséparables d'une pareille guerre ! il fallait être complètement victorieux , ou renoncer à plus de la moitié du patrimoine si laborieusement acquis. Ce n'était plus deux ou trois petites seigneuries que l'on perdrait en cas d'échec ; c'était la riche Normandie, c'était la Touraine, l'Anjou, le Poitou, et tout ce qui avait appartenu jadis aux Plantagenets. Prévenir la possibilité d'une pareille mutilation au prix d'un léger sacrifice, c'était, au contraire, un acte de hau'e prévoyance, tout à fait digne d'un prince qui ne voulait rien tenir de la violence, mais qui, dans ses propres causes comme dans celles d'autrui, cherchait à s'assurer le consentement de la partie adverse. Ce sacrifice, d'ailleurs, en quoi consistait-il? Y avait-il, comme on l'a cru, une cession de suzeraineté, un abandon de nationalité?
1 V. ces acles dans le tome III de l'Inventaire du trésor djs chartes, nos 4416, tjlï. ! 1" édition, tome II, p. 355 et suiv.
Nullement. Les pays cédés restaient français, restaient sous la dépendance de la couronne de France, et se trouvaient joints au duché de Guyenne pour être tenus comme lui en fief. Non seulement l'hommage lige devait être prêté pour eux, mais il devait l'être, pour ce dernier duché, contrairement à ce qui se passait auparavant, et pour toutes les possessions du roi d'Angleterre sur le continent, suis distinction : i Et aussi de Bordeaux, de Baionne et de Gascoine, et de tote la terre qu'il tient deçà la mer d'Engleterre en fiez et en demaines, et des illes, se aucune en i a que li roi d'Engleterre tiegne, que soit dou reaume de France. » Le chroniqueur Primat fait ressortir avec soin le caractère éminemment avantageux de cette clause : « Car avant, dit-il, la terre de Gascongue ne mouvoit pas des roys de France ne de leur règne. Et, avec tout ce, il fut ainsi ordené que, pour celé terre que le roy li avoit donnée en l'hommage que il li avoit fait de Gascongue, il seroit mis el royaume de France el conte des barons, et d'ore en avant seroit apelé per1. » C'était là un fait capital : le souverain d'une puissante nation, d'une nation rivale, devenait le subordonné du roi de France, se faisait son vassal, et lui devait, dans certains cas, la soumission. Il faudrait connaître bien mal les lois et les usages de la féodalité pour ne voir là qu'un vain mot , qu'une suprématie purement honorifique. Le roi d'Angleterre se plaçait dans une dépendance réelle, et saint Louis l'entendait bien ainsi; car il maintint, comme l'a observé Boutaric, « un sénéchal français de Périgord, qui n'eut d'autre occupation que de faire sentir aux agents anglais en Guyenne la supériorité du roi de France. Le parlement de Paris reçut les appels des sentences des sénéchaux anglais, et les fit exécuter par la force*. » En 1269, un sénéchal français alla saisir les revenus du monarque anglais à Bordeaux, et plus tard Philippe le Bel tira encore un meilleur parti de sa suzeraineté sur le roi d'Angleterre.
Il faut bien que cette suzeraineté ait été effective et capable de produire de sérieux bénéfices, puisque son acquisition paraît avoir été ici le principal objectif de saint Louis. En effet, ce n'est point un scrupule exagéré, ce ne sont point des doutes sur la légitimité de la conliscation prononcée contre Jean suis Terre qui le faisaient agir. Joinville le dit expressément, quand il rapporte l'entretien du roi et de ses conseillers à ce sujet. « Sire, objectaient les mécontents, ou les conquêtes de votre aïeul ne vous paraissent pas légitimes, et alors vous devez les restituer toutes; ou elles vous semblent justes,
1 V. Wallon, Saint Louis et scm temps, t. II, p. 3.">i. * Boutaric, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. 93.
et vous ne devez rien rendre du tout. — Signour, répondit le prince, je suis certain que li devancier au roy d'Angleterre ont perdu tout par droit la conqueste que je tieing; et la terre que je li doing, ne li doing-je pas pour chose que je soie tenu à li ne à ses hoirs, mais pour mettre amour entre mes enfants et les siens, qui sont cousin germain ; et me semble que ce que je li doing emploi-je bien, pour ce que il n'estoit pas mes hom, si en entre en mon houmaige. s Ailleurs encore, Joinville fait dire au roi « que il savoit bien que li roys d'Angleterre n'i avoit droit, mais il y avoit bien raison par quoi il li devoit bien donner la terre » ; c'est ajoute-t-il, « que il est mes hom, ce qu'il n'estoit pas devant1. » Il ne s'agit donc pas d'une restitution aux yeux de saint Louis, et sa délicatesse, quelque admirable qu'elle soit, n'est point en cause; ce n'est l'occasion ni de la louer ni de la blâmer. S'il eût pensé qu'il devait restituer, il eût certainement restitué le tout, et non un,e minime partie; sa loyauté bien connue et l'exemple qu'il donna dans d'autres circonstances analogues nous en sont de sûrs garants. L'autorité d'un passage de Guillaume de Nangis, sur lequel on s'est appuyé, ne saurait infirmer le témoignage renfermé dans cet entretien si naturel et si vrai , pris sur le vif, et indiquant le véritable motif de la conduite du roi, qui était le désir de vivre en paix avec l'Angleterre et de s'assurer une supériorité sur elle en cas de conflit. Était-ce là de la mauvaise politique ? J'y trouve , au contraire , la preuve d'un sens politique profond, bien au-dessus de celui des conseillers royaux. C'est le cas de répéter, avec Joinville, que saint Louis savait mieux décider une question à lui seul qu'avec le concours de ses officiers, et qu'il n'y avait personne d'ausri habile que lui dans tout son conseil. D'ailleurs, ce conseil, qu'on lui reproche de ne pas avoir consulté ou de n'avoir pas écouté, n'avait nullement voix délibérative dans les affaires de ce genre. Beugnot, lorsqu'il prétend le contraire, se place à un point de vue beaucoup trop moderne. Il allègue une phrase de Jean de Leyde, chroniqueur du temps, disant que les pairs de France dévoient s'occuper des questions ardues du gouvernement (ardua regni negolia tractare). Matthieu Paris émet aussi l'idée que nul roi de France ne peut esquiver le conseil des Grands (consilium optimatum subterfugere)*. C'est là une théorie admise en général (nous l'avons vu) ; mais ce n'est pas une règle absolue. Si nous interrogeons les faits, les cas analogues qui se produisent sous saint Louis, nous reconnaissons d'une manière certaine que le roi avait, dans l'usage, le droit de prendre des décisions impor-
' Joinville, édition de Wailly, pp. 38, 374. s Beugnot, Institutions de saint Louis, p. 6i
Le sire de Joinville
SON GOUVERNEMENT ET SA POLITIQUE Cl
tantes sans l'assentiment de ses conseillers. Comme M. de Wailly l'a constaté dans un éclaircissement fort judicieux ajouté à sa belle édition de Joinville, « ce n'était point par convenance politique,
ou par respect pour une ancienne tradition, que saint Louis réclamait habituellement l'avis de ses conseils : c'était par scrupule de conscience et pour mieux connaître la vérité. j> Il ne croyait pas - consulter toujours, et quand il les consultait, il ne se conformait (as toujours à leur opinion; ainsi, lorsqu'il rendit à Matthieu de Tri' té de Dammartin, qui lui revenait de droit,
il agit manifestemenl contre leur gré. Ht personne n'y trouvait à relire, tant cet exercice personnel du pouvoir était dans le droit commun de l'époque. 11 y a plus : Joinville, qui juge avec une grande liberté les moindres toits de son héros, l'approuve hautement de prendre à lui seul des décisions graves, i quand il voyoit, comme il dit, le droit tout clair évitent, i II lui fait même un oche d'avoir écouté ses barons lorsqu'ils l'engagèrent à réserver ] our la ville de Damiettc les provisions trouvées dans cette place par les croisés. Ainsi, conclurons-nous avec M. de Wailly, « non seulement le roi était libre de in- pas prendre l'avis de ses conseillers, ou, l'ayant pris, d'adopter une opinion contraire, mais encore on le lit souvent d'en agir ainsi. Au contraire, il pouvait être blâmé de s'être conformé à leur avis unanime, au lieu d'avoir embrassé de son propre mouvement une résolution meilleure'. » Lors donc que Beugnot et ses imitateurs accusent le saint roi de n'avoir point agi en souverain constitutionnel, ils commettent un anachronisme grossier : le gouvernement de la France était, au xiue siècle, une monai
lue, tempérée par des institutions diverses, et nullement une monarchie parlementaire. Mais Beugnot écrivait en 1821, et l'on prête volontiers aux époques que l'on étudie les usages et les idées de celle où l'on vit.
.l'ai répondu à peu près à toutes les critiques suscitées par ce fameux traité de 1259. 11 y en a cependant une dernière, répétée par M. Wallon, qui me parait au moins singulière. « Les peuples, dit cet historien, ne sont pas des troupeaux dont on puisse trafiquer, et si le conquérant, aujourd'hui encore, ne les consulte pas pour les prendre, c'est bien le moins que le roi dont ils relèvent tienne compte de leurs dispositions avant de les céder volontairement. Or les populations rendues aux Anglais répugnaient à cet abandon-... » M. Wallon reconnaît, il est vrai, quelques lignes plus loin, qu'il n'y eut pas abandon de nationalité, qu'il y eut simplement cession
1 Joinville, édition de Wailly, p. 455.
2 Wallon, op. cit., t. H, p. 355.
du domaine direct. Alors ce n'était pas la peine d'éveiller une pareille question. Mais, puisqu'on le fait, observons, ici encore, que l'on se trompe absolument d'époque. Quoi ! ce ne serait plus seulement le conseil royal, ce seraient les populations elles-mêmes qu'il eût fallu consulter et écouter ! Un plébiscite au xin° siècle ! un appel au suffrage universel sous saint Louis ! C'eût été le renversement de l'ordre établi. En bonne conscience, on ne saurait demander à un prince du moyen âge d'agir comme les Machiavels de nos jours.
En résumé, le traité de 1259, malgré une légère diminution du domaine royal, fut bien plus avantageux à la France qu'à l'Angleterre; et ce qui le prouve péremptoirement, c'est que les barons anglais en furent indignés. Il est même permis de croire, avec Boutade, « que la honte dont ce traité (suivi d'un serment solennel de fidélité prêté au roi de France devant les grands seigneurs des deux pays) couvrit le monarque anglais ne fut pas sans influence sur la révolte qui éclata bientôt après, sous la conduite du comte de Leicester, et manqua de faire tomber la couronne de la tête d'Henri III '. »
Tout autre est le caractère du traité de 1229, et bien plus considérables furent les modifications territoriales qu'il amena, modifications toutes au profit du domaine royal , cette fois. Il est vrai que cet acte fut l'œuvre de la régente Blanche de Castille, puisque son fils était encore mineur; mais saint Louis travailla ensuite efficacement à en exploiter les énormes avantages. La guerre des Albigeois, cette grande entreprise à la fois religieuse et politique, avait eu de désastreuses conséquences pour les deux partis : d'une part, le Midi était épuisé, et cependant le comte de Toulouse, Raymond VII, toujours rebelle aux sentences de l'Église, continuait la résistance malgré les conquêtes de Louis VIII; de l'autre, la mort inopinée de ce prince, en 1226, venait d'affaiblir la cause française et de compromettre tous les succès antérieurs; les embarras d'une minorité et l'ébranlement du trône par la coalition féodale empêchaient de poursuivre utilement la campagne. Par l'initiative du cardinal Romain, légat du saint- siège, et de la reine mère, des conférences s'ouvrirent à Meaux, en 1229, et bientôt après fut signée à Paris celte convention, d'une importance si capitale pour notre histoire, qui réconciliait Raymond VII avec l'Église en assurant la réunion du Languedoc, c'est-à-dire de presque tout le midi de la France actuelle, à la couronne. Voici quelles en étaient les principales stipulations. Le comte gardait en fief les diocèses de Toulouse, d'Agen, de Cahors, de Rodez, la partie du diocèse d'Albi située sur
1 Bou(aric, op. cit., p. 1)5.
la rive droite du Tarn. Tout le reste de son vaste État, jusqu'au Rhône, était cédé au roi, et ce qu'il avait au delà du Rhône, c'està-dire en dehors du royaume, dans la mouvance de l'empire, était remis au pape; c'est cette dernière portion qui forma le comtat Venaissin. Un nouveau groupe de domaines royaux se trouvait donc formé dans le Midi : il comprenait les diocèses de Nîmes, d'Uzès, de Narbonne et de Carcassonne, et il été séparé en deux par la seigneurie indépendante de Montpellier, avec le comté de Mauguio et le comté d'Agde Seulement Narbonne et son territoire appartenaient à des vicomtes particuliers, et la suzeraineté seule en était transférée au roi. Ces pays formèrent deux grands gouvernements, appelés les
Carcassonne.
sénéchaussées de Nimes et de Carcassonne. Louis VIII, en les occupant en partie, y avait déjà installé des sénéchaux; mais l'administration royale n'y fut régulièrement organisée que sous saint Louis. Ils ne dépendirent réellement et solidement de la couronne qu'à partir du traité de 1229, qui légitimait et consacrait la conquête française. Moyennant de telles concessions, moyennant l'engagement de travailler à l'extirpation des hérésies qui subsistaient dans son comté, moyennant la promesse de prendre la croix, moyennant une pénitence publique et l'hommage lige prêté à saint Louis, moyennant enfin des garanties et des indemnités pécuniaires, la paix fut accordée à Raymond et par l'Église et par le roi. Et quelle compensation obtenait- il en retour d'une soumission si complète? C'est ici le chef-d'œuvre de la diplomatie de la régente. Elle qui n'eût pu, en ce moment, arracher par la force au comte de
5i SAINT LOUIS
Toulouse ni un pouce du territoire ni l'abandon d'un seul droit, non seulement elle obtenait tout par la voie des négociations, mais elle avait le bonheur ou l'adresse de lui faire accepter comme un. dédommagement, comme une faveur unique, ce qui allait précisément consommer sa luine. La fdle de Raymond VII était admise à l'honneur d'épouser un frère du roi de France; mais cette fille devait rester la seule héritière du comté, lors même que son père serait venu à avoir d'autres enfants; mais surtout, dans le cas où elle et son époux décéderaient sans postérité, leur héritage devait revenir directement et immédiatement à la couronne. Ainsi le comte ne gardait plus que l'usufruit des seigneuries qui lui étaient laissées; elles appartenaient désormais, soit à un prince de la maison de France, soit au chef suprême de cette maison. C'était, dans un délai qui ne devait pas être long, l'annexion du Languedoc entier; c'était la fusion des deux grandes régions du nord et du midi. Et cependant Raymond acceptait cette clause avec l'accent de la reconnaissance : Dominus antem noster, attendens humilitatem noslram, et sperans quod in devotione Ecclesise et fidelitate ejus fideliter perseveremus ,
VOLENS NOBIS FACERE GRATIAM, flliam nostram, QUAM SIBI TRADE.MUS,
tradet in uxorem uni de fratribus suis, per dispensalionem Ecclesix, et dimittet nobis totum episcopatum Tholosanum , etc. '.
Quel prestige devait avoir déjà le nom royal, pour qu'un pareil langage sortît de la bouche d'un adversaire naguère si redouté! Mais, si le comte de Toulouse ne se sentait pas entièrement dépouillé par le traité de Paris, l'opinion publique ne s'y trompait pas, et dès le premier moment elle regarda sa dépossession comme virtuellement accomplie. J'en trouve une preuve curieuse dans une anecdote demi-sérieuse, demi-plaisante, qui circulait du temps de saint Louis, et qui est encore inédite. Raymond, nous raconte l'auteur d'un recueil d'exemples anonymes, était poursuivi en justice, pardevant le roi de France, par certain prieur dont il détenait les biens à l'époque où il s'occupait de < onclure l'accord en vertu duquel sa fille devait épouser le frère de ce prince. Le jour même où fut terminé cet arrangement, il traitait le roi à sa table, quand, au milieu du repas, on entendit frapper violemment à la porte. Un écuyer du comte vint voir ce que c'était et reconnut le prieur, qui demandait à entrer. Il retourna dire à son maître : « Seigneur, c'est ce prieur que vous savez. — C'est bon, cria Raymond; réponds-lui qu'il compte les clous de la porte, je dîne avec le roi. » La commission fut faite aussitôt. « Ah! c'est ainsi! fit alors le religieux. Eh bien! je te charge à mon tour de porter cette réponse à ton seigneur :
1 V. ce traité dans l'Inventaire du trésor des chartes, t. II, p. 147.
dis-lui qu'il mange le plus qu'il pourra, car il n'aura bientôt plus rien à se mettre sous la dent : il a vendu aujourd'hui l'héritage de pères4. »
En effet, comme par un jugement providentiel, les éventualités prévues par le traité se réalisèrent promptement. Raymond, après de nouvelles révoltes suivies de nouvelles défaites, étant mort en 1249, Alphonse, comte de Poitiers, qui était devenu son gendre, ajouta ses possessions à l'apanage dont il jouissait déjà, et devint par là le plus poissant feudataire du royaume. Mais Alphonse n'était, pour ainsi dire, que lieutenant de son frère; le gouvernement de son vaste domaine fut calqué sur celui du domaine royal; ses actes administratifs, les mesures pacificatrices par lesquelles il cicatrisa les plaies encore saignantes du Languedoc et ramena peu à peu le cœur de ses habitants à la grande patrie française, furent inspirés et dictés par saint Louis en personne. En réalité, c'est de Paris que partaient les ordres; Alphonse ne taisait que les exécuter avec une docilité intelligente. L'annexion s'opérait insensiblement. Dieu la voulait; car il n'accorda précisément aucun héritier au comte de Poitiers et à sa femme, et, quand ils moururent tous deux en même temps, la moitié méridionale de la France, r ivance à
l'autre moitié, s'y trouva soudée naturellement et sans secousse. Le domaine royal s'étendit d'un seul coup jusqu'aux Pyrénées; au lieu d'être l'exception >ur le sol frai i souveraineté du roi devint
la règle, et les grands feudalairës n'occupèrent "plus à leur tour que des teiritoires morcelés, inférieurs en richesses et en consistance, destinés à une absorption graduelle et inévitable. L'unité de la France était véritablement fondée, et l'assiette définitive de la grande puissance catholique se trouvait être, en somme, le résultat le plus clair de la tentative de scission et de désorganisation entreprise par les Albigeois. Saint Louis venait d'expirer lorsque l'œuvre comment ée par le traité de Paris icçut ce magnifique couronnement, en 1271; mais, si elle vint à bien, c'est grâce à la prudence, à la m ration, au tact avec lequel il la poursuivit par l'entremise de son Irère, de ses sénéchaux, de ses enquêteurs, et il faut sans aucun doute la regarder comme une des gloires les plus indiscutables de son règne.
Ainsi, en définitive, saint Louis laissa le royaume, et surtout le domaine royal, considérablement plus étendus qu'il ne les avait trouvés. Sans être le moins du monde un conquérant (car il n'estimait légitimes que les agrandissements consacrés par l'accord des | ties), il fit faire à la monarchie capétienne un pas plus décisif, un
1 Manuscrit 154 de la bibliothèque de Tours.
progrès plus éclatant que tous ses prédécesseurs réunis. On ne trouvera plus d'aussi grand destructeur de la féodalité jusqu'à Louis XI; car, chose étonnante, c'est Louis XI qui achèvera la tâche du saint roi, Louis XI, son antipode vivant, qui visera au même but par des moyens tout opposés, l'astuce au lieu de la loyauté, l'intrigue au lieu de la fermeté, l'injustice au lieu de l'équité minutieuse. Ce sont deux politiques absolument contraires ; mais entre les deux le choix des gens de bien ne peut hésiter. Celle de saint Louis est la politique morale, la politique chrétienne par excellence. Ses succès furent beaucoup plus honorables, et ils furent aussi beaucoup moins coûteux. Dieu a voulu, par son exemple, montrer aux disciples de Machiavel que l'honnêteté est encore le meilleur programme des gouvernements, et que les grands principes qui régissent la vie privée doivent être aussi la base et la force des États. C'est une leçon que l'élude de son histoire nous fournira plus d'une fois.