‹ Saint LouisChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Tentatives du roi d'Angleterre. — Coalition du comte de la Marche et de la noblesse du Midi. —Campagne fo de 1242; combat de Taillebourg. — La guerre de Cent ans

reculée d'un siècle. — Rapports ultérieurs de saint Louis avec l'Angleterre.

Presque à ses débuts, on voit saint Louis affirmer hautement la politique antiféodale et en même temps éminemment nationale dont nous avons parlé. Au fond, la pensée générale de son règne se résume en deux mots : la paix entre les États chrétiens, la lutte contre leurs ennemis communs. Saint Louis se regarde comme investi moralement de l'héritage de Charlemagne. La société chrétienne est pour lui comme une vaste famille, comme un empire un et indivisible dans le fond, malgré sa subdivision en royaumes, principautés ou seigneuries. Il est chargé d'en conserver l'harmonie; il est le « sergent de Jésus-Christ », à qui incombe la mission de maintenir le troupeau de ses fidèles en bon ordre, sous la houlette du pasteur commun. La même mission comporte la résistance aux agresseurs de la chrétienté, le refoulement des envahisseurs, la guerre aux infidèles. Telle est sa double ligne de conduite , logique , invariable.

Mais l'amour de la paix ira-t-il chez saint Louis jusqu'à la condescendance, jusqu'à la faiblesse envers ses voisins? Lui fera-t-il sacrifier les intérêts majeurs de ses sujets, ou même l'agrandissement de son pouvoir royal? Non, car à ce sentiment il impose pour borne le droit, le droit strict et absolu, dont il se fait le premier l'esclave pour avoir la liberté de le faire respecter aux autres. Il observe le

droit d'autrui, mais il veut qu'on observe le sien comme celui du premier venu. S'il apaise un différend, ce n'est jamais que sur les bases de l'équité, de l'impartialité ; quand il ne peut arriver à la justice par les moyens pacifiques, alors il n'hésite pas à saisir son épée ; l'agneau devient lion et se précipite au combat pour atteindre son but par le chemin le plus court.

La seule puissance chrétienne avec laquelle il -soit obligé d'en venir à cette extrémité, c'est l'Angleterre. Dès le début de son règne, Henri III, attiré sur le continent par le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, prend part à la coalition féodale qui menace le trône mal assis de l'héritier de Louis VIII. Il songe à reprendre la Normandie, arrachée naguère à la domination anglaise par la confiscation légalement prononcée des biens de Jean sans Terre ; quelques traîtres de ce pays viennent lui offrir leur concours. Il veut en même temps prendre possession de la Bretagne , dont le comte lui a lait l'hommage, bien qu'il fût le vassal de la couronne de France depuis Philippe-Auguste. Le jeune roi, à peine âgé de seize ans, ne doute pas, quoi qu'on en ait dit, de la légitimité des agrandissements de aine ou de suzeraineté opérés par son aïeul ; il marche, à la tète des barons fidèles, sur la Flèche, sur Angers, sur Ancenis; là il déclare le comte de Bretagne déchu de sa dignité, et fait juier à tous ses vassaux de ne conclure ni paix ni trêve avec les Anglais sans son assentiment. Henri III, se voyant abandonné, se retira dans son île, et saint Louis, satisfait d'avoir maintenu ses droits sur les deux provinces, signa, sur la demande du pape, une première trêve avec l'Angleterre au mois de juillet 1231. Celte su-pension d'armes fut renouvelée tiois ans plus tard, également sur les instances de Grégoire IX, et la lettre écrite à ce sujet par le vieux pontife au jeune monarque nous fait voir que la raison politique du saint-siège était absolument conforme à celle de la royauté; en effet, dans cette lettre, qui était close, particularité assez rare dans la chancellerie pontificale et qui dénote un message confidentiel, Grégoire IX n'invoque pas d'autres considérations que la nécessité pour les princes chrétiens de s'accorder entre eux dans le but de secourir la terre sainte. La paix intérieure de la chrétienté dans l'intérêt de la guerre extérieure était donc le programme commun du pape et du roi, et l'on ne peut s'empêcher de remarquer ici avec quel empressement filial le second entra dans les vues du premier.

En 1211 , le monarque anglais, beaucoup moins scrupuleux que son voisin, profil i d'une circonstance favorable pour recommencer ses tentatives. Une vaste conjuration venait de se former dans le sudouest de la France, à l'instigation du comte de la Marche, Hugues de Lusignan, et de sa femme Isabelle, la propre mère d'Henri III,

SmN GOUVERNEMENT ET SA POLITIQUE

remariée en secondes noces à ce seigneur. Un rapport secret extrêmement curieux, adressé à la reine Blanche par un bourgeois de la Rochelle qui était resté attaché à sa cause, nous révèle en détail les causes et les préparatifs de cette levée de bouclier.-;, tout en nous faisant assister à des scènes d'intérieur pleines d'animation1. La comtesse de la Marche, qui ne pouvait supporter l'humiliation inlligée à son premier époux Jean sans Terre par le roi de France, et dont le caractère altier faisait plier son second mari sous sa volonté, entra en fureur à la pensée que celui-ci avait prêté l'hommage au frère de saint Louis, Alphonse de Poitiers, récemment investi de son apanage. Il avait fait bien pis : il s'était engagé par traité à rendre au

Angers.

même Alphonse Saint-Jean-d'Angély et l'Aunis, qui lui avaient été cédés en perspective du mariage de son fils avec la sœur du roi, mariage qui n'avait pu s'accomplir; et c'est là cette convention que Joinville appelle à tort une « mauvaise paix » , parce qu'elle fut signée à la suite de négociations mystérieuses dont l'objet lui échappait, mais qui était , au contraire , tout à l'avantage de la couronne. Enfin le comte de la Marche avait donné l'hospitalité, dans son propre château de Lusignan, aux chefs de la maison de France, si abhorrée, à saint Louis et à son frère. Autant de lâchetés aux yeux de l'impérieuse comtesse. Dans sa colère, elle accourt à son tour

1 Ce rapport, découvert récemment par M. Léopold Delislc, a été publié dans la Bibliothèque de l'École des chavles, année 185C, p. 513.

à Lusignan, et, comme pour purger le château de la souillure qu'il avait subie, elle en fit immédiatement retirer tous les meubles, les draps, la literie, les coffres, les vases, les ornements de chapelle, et jusqu'à l'image de la sainte Vierge.

Mais laissons l'auteur du rapport anonyme nous raconter lui-même la suite de ces extravagances. « A cette vue, le comte, fort affligé, lui demanda d'un ton humble et soumis pourquoi elle dépouillait si indignement le château, ajoutant qu'elle pouvait acheter autant et d'aussi beaux meubles à Angoulême et qu'il les payerait volontiers. — Fuyez, lui dit-elle, et ne restez plus en ma présence, vous qui avez fait honneur à ceux qui vous déshéritent; je ne vous verrai plus désormais. Le pauvre mari la suivit pourtant au bout de deux jours à Angoulême, et entra dans la ville, mais il ne put avoir accès dans le château où elle était ; pendant trois jours entiers il dut manger et coucher dans la maison du Temple , aux portes de ce château. Alors enfin, par la médiation d'un tiers, il obtint la faveur de parler à sa femme. Quand il se présenta, elle se mit à fondre en larmes, afin que ses pleurs et ensuite ses paroles servissent à l'émouvoir. 0 le plus mauvais des hommes! s'écria-t-elle, n'avez-vous pas vu à Poitiers, où j'ai dû attendre trois jours pour donner satisfaction à votre roi et à votre reine, n'avez-vous pas vu qu'au moment où je parus devant eux dans la chambre, le roi siégeait d'un côté du lit et la reine de l'autre, avec la comtesse de Chartres et sa sœur l'abbesse (de Fontevrault), et qu'ils ne m'ont pas même invitée à m'asseoir avec eux, le faisant à dessein pour m'avilir devant tout le monde? L'indignation que j'éprouve, plus encore que la perte de cette terre dont ils nous ont si méchamment dépouillés, me tuera, si, Dieu aidant, ils n'ont pas à se repentir et ne perdent du leur. Ou je perdrai moi-même tout ce qui me reste, ou je mourrai de chagrin. A ces paroles et devant ces larmes, le comte, bon comme vous le savez, fut très ému et dit : Madame, ordonnez; tout ce que je pourrai, je le ferai. — Eh bien! oui, reprit-elle; sinon, jamais plus vous ne m'approcherez ni je ne vous verrai. Et il lui jura avec plus de force qu'il ferait sa volonté'. »

A l'issue de cette scène conjugale, où l'astuce de la femme et la faiblesse du mari sont peintes de m;iin de maître, la révolte s'organisa. Le comte persuada les barons du Poitou que le roi de France et sa mère voulaient leur enlever tout ce qu'ils tenaient du roi d'Angleterre. Il recruta des adhérents dans tout le Midi : les comtes de Comminges, d'Armagnac, le vicomte de Narbonne, celui de Béziers, les sires de Lautrec et de l'IsIe-Jourdain, les seigneurs de Gascogne,

1 Ce passage a été traduit par M. Wallon, Saint Louis et son temps (tome 1).

les maires de Bordeaux, de Bayonne, de Saint-Émilion, de la Réole, et une l'ouïe de châtelains répondirent à son appel. Tout ce qui avait la haine de la France, tout ce qui redoutait les suites du traité de 1229, par lequel le comté de Toulouse et la plus grande partie du Languedoc étaient assurés à la maison royale, jeta un cri d'insurrection. Le comte de Toulouse lui- même, quoique devenu le beaupère d'Alphonse de Poitiers, promit de rompre ses engagements. On alla chercher jusqu'à des princes étrangers : le roi d'Aragon offrit son concours; l'empereur Frédéric II, qui s'était obligé par écrit, en 1232, à empêcher les barons allemands de s'allier aux Anglais contre la France, mais qui ne regardait pas de si prés à sa parole, excita de loin une révolte qui servait s ins contre le pape,

en occupant dans l'intérieur de son royaume l'allié naturel du saint-siège. Mais surtout on invoqua l'intervention d'Henri III, qui se mit, en effet, à la tête du mouvement et prépara une descente en Poitou.

Le comte de la Marche commença les hostilités en reniant l'homme qu'il avait piété et en déliant publiquement Alphonse de Poitiers. Peu de temps après, le roi d'Angleb rre débarquait en Bretagne et pénétrait jusqu'à Royan, avec son frère et une grande partie de sa noblesse, et trente tonneaux remplis riings pour lever «les

troupe-;. C'était donc, cette fois, plus qu'une conjuration de seigneurs; c'était une \éi itable lutte nationale que saint Louis allait avoir à soutenir. La voie pacifique était-elle encore praticable? Il l'essaya d'abord, en sommant Hugues de Lusignan de revenir au devoir et de reconnaître son seigneur. Fidèle à ses principes, il lui répugnait de recourir à la force avant d'avoir épuisé tous les moyens d'accommodement. D'ailleurs, le mystérieux correspondant de sa mère avait ajouté à son rapport des considérations et des avis qui devaient le confirmer dans ce sentiment, et il- répondaient trop bien à sa ligne de conduite habituelle pour n'être pas écoutés.

« La paix est un très grand bien , >i vous pouvez de quelque façon les tenir en paix, et il y a grand péché mortel dans la guerre; car votre terre de Poitou est, par la grâce de Dieu, dans un meilleur état maintemant qu'elle n'a jamais été du temps des rois anglais. - liez-le, en vérité, quoi qu'en disent vos Poitevins, qui veulent toujours la guerre, la mort viendra sur eux et leur glaive sera brisé, et leur épée entrera dans leur cœur; car, s'ils font la guerre, par un effet de la juste providence de Dieu, ils perdront par leur ingratitude ce que, pour le bien de la paix, vous leur avez gratuitement laissé du domaine du comte de Poitiers1. » Cela revient à dire que

1 Ce passage a été traduit par M. Wallon. Saint Louis et son temps (tome 1).

celui qui entame la guerre sans nécessité absolue est un grand coupable, et l'on aime à constater que saint Louis n'était pas seul, de son temps, à penser ainsi. Mais, cette fois, ses efforts furent vains; il dut entrer en campagne malgré toute sa bonne volonté, après en avoir laissé tomber la responsabilité sur ses adversaires.

Aussitôt son parti pris, il change d'allure, et l'on voit subitement apparaître le lion dont je parlais. Averti de tout à l'avance par le partisan ou l'agent secret qui lui écrivait de la Rochelle, au premier signal des hostilités ouvertes en Poitou par les gens du comte de la Marche, il se trouve prêt, il part, il arrive sur le théâtre de la lutte. A Chinon, il est rallié par de nouveaux renforts : quatre mille chevaliers, vingt, mille écuyers, avec des gens d'armes et de trait. On fait le désert devant lui en ravageant les champs, en comblant les puits, en empoisonnant les fontaines. 11 passe outre, et prend coup sur coup les places de Montreuil en Gàtine, de Fontenayle-Comte, de Moncontour, de Vouvant. Échappant, dit-on, au poison préparé contre lui-même à l'instigation de la comtesse de la Marche, il s'avance jusqu'à Fontenay, met le siège devant la forteresse, où ses ennemis avaient accumulé les défenses, et s'en empare en quinze jours. Le propre fils du comte lui est amené prisonnier avec la garnison; le officiers royaux veulent le faire pendre : z Non, dit Louis; ce jeune homme n'est pas coupable pour avoir obéi aux ordres de son père, ni ses hommes pour avoir servi fidèlement leur seigneur. » Et il les l'ait garder en lieu sur.

Ces succès foudroyants avaient à peine laissé au monarque anglais le temps de gagner Saintes et de venir camper devant Taillebourg. Saint Louis le rejoint en ce lieu, loge ses troupes dans la ville et s'apprête à l'attaquer le lendemain. L'armée des coalisés comptait plus de vingt mille hommes. On en prête au roi un plus grand nombre ; mais cet avantage était compensé par les difficultés du passage de la Charente, rivière profonde, aux bords escarpés, qui le séparait de son adversaire. Un pont très étroit, gardé par les Anglais, reliait seul les deux rives; on ne pouvait faire face à l'ennemi que sur un front des plus restreints. Malgré cet obstacle, quelques Français, raconte Joinville, franchirent sur des barques la « maie rivière » , et alors « l'empoignement commença fort et grand ». Le jeune roi se jeta dans la mêlée; les ennemis, au même instant, se présentent vingt contre un, mais sa bravoure les fait reculer. Aussitôt il fait occuper le pont. Son armée commence à passer. C'est le signal de la déroute des Anglais. Henri III, renonçant à la lutte, envoie son frère demander une trêve, qui lui est accordée pour vingt-quatre heures, en considération du dimanche, et parce que son vainqueur espère toujours une conclusion pacifique. A la faveur

de cette suspension d'armes, toutes ses troupes plient bagage, se retirent confusément, et lui-même joue des éperons jusqu'à ce qu'il se sente à l'abri derrière les murs de Sainte-.

Cotte journée célèbre r2Q juillet 1242) devait décider du sort de la campagne. La reddition de tous les châteaux, la soumission de Hugues de Lusignan et de son altière épouse, qui durent venir se jeter avec leurs enfants aux genoux du roi de France, la dissolution de la ligue, la brouille d'Henri III et du comte son beau-père, qui se reprochèrent mutuellement, comme il arrive toujours, la fatale issue de leur entreprise, la retraite du roi d'Angleterre dans possessions de Guyenne, se succédèrent rapidement. Saint Louis voulait pousser jusqu'à Bordeaux, et enlever ce dernier refuge à son adversaire: mais la dysenterie, qui se mit à décimer ses troupes et qui l'atteignit lui-même, le contraignit de s'arrêter et de consentir à une nouvelle trêve qui devait durer cinq ans. A partir de cette époque, dit un chroniqueur du temps, les barons de France cessèrent de rien entreprendre contre leur roi, l'oint du Seigneur, voyant manifestement que la main de Dieu était avec lui '. Un si beau résultat avait été obtenu presque sans sacrifices; car, suivant la remarque de Joinville, le roi n'avait imposé à ses sujets, pour celte expédition, aucune charge extraordinaire. Il avait frappé un grand coup: réduit à faire la guerre, il avait conquis le droit de commander la paix et de songer librement à la défense extérieure de la chrétienté. Désormais il n'aura plus besoin de sortir de son rôle pacifique visà-vis des puissances de l'Europe. Le prestige de son épée suffira pour prévenir les agressions; l'éclat de sa force et de sa modération fera de lui l'arbitre des princes.

Comme corollaire à ce récit abrégé de la guerre contre les Anglais, il est on ne peut plus curieux de mettre en regard un échantillon des bulletins de campagne d'Henri III. Ce n'est pas d'hier que les vaincus ont pris l'habitude de raconter à leur guise leurs défaites et de s'ingénier à composer des versions fantaisistes. Nous n'avons même pas inventé cet art, et je ne sais si le télégraphe l'a perfectionné, à en juger par le contenu de la lettre adressée par le roi d'Angleterre à son allié secret, l'empereur Frédéric II : « La trêve étant ainsi rompue par la faute du roi de France, lui écrivait -il, nous avons, du conseil de tous nos fidèles, commencé à lui faire la guerre; et nous sommes certain que notre expédition eût été heureuse , avec la grâce divine , si le comte de la Marche et les autres de notre parti en Poitou nous avaient fidèlement aidé et fermement soutenu; mais le contraire est arrivé, comme cela paraîtra clairement

' Chronique de Guillaume de Nangis.

par ce qui suit. Nous avançant donc de Pons jusqu'à Saintes, où nous sommes resté quelques jours, nous sommes venu ensuite jusqu'à Tonnay-sur- Charente, où les nôtres entrèrent pour incommoder le roi, qui assiégea les châteaux dudit comte et de ses gens, et s'en empara selon sa volonté; et cela n'est pas étonnant, car le comte a laissé ces châteaux et les autres dépourvus de bonnes troupes et de toute autre munition... Quant à nous, apprenant que le roi approchait de l'autre côté du ileuve vers Taillebourg, nous y sommes revenu pour lui fermer le passage du fleuve; mais, comme nous ne le pouvions faire, parce que nous avions amené avec nous peu d'hommes d'armes de notre nation d'Angleterre, et à cause de la puissance du roi, que nous voyions bien supérieur à nos forces, du conseil de tous nos fidèles, nous sommes revenu à Saintes... Comme nous ne pouvions demeurer davantage sans péril pour notre personne et pour tous ceux qui étaient avec nous au milieu de cette nation perfide et sans pudeur du Poitou, nous nous sommes transporté en Gascogne. Après avoir passé la Gironde en laissant une bonne garnison à Blaye, nous nous sommes arrêté en face de cette ville, parce que le roi de France était venu avec une armée pour l'assiéger. Mais, étant resté à deux milles de la ville pendant quinze jours environ dans son camp, il n'a pas osé s'en approcher de plus près, bien que ses troupes eussent eu de (orts engagements avec notre garnison, et ainsi il a fini par retourner dans son pays '. »

Pas un mot du combat de Taillebourg, ni de la déroute, ni des trêves sollicitées et obtenues; en revanche, le roi de France est dépeint comme n'osant pas se mesurer avec son adversaire et se retirant par frayeur ou lassitude. Il y a dans ces lignes autant d'habileté, autant de fécondité d'imagination que dans certaines dépêches modernes. Mais heureusement les actes originaux sont là pour attester la vérité, et pour empêcher l'histoire de devenir un jeu de l'esprit.

Saint Louis ayant contracté dans les marais de la Saintonge les germes d'une maladie grave et s'étant croisé pour obtenir sa guérison, le privilège qui couvrait les princes et les pays engagés dans la guerre sainte empêcha le roi d'Angleterre de reprendre les hostilités avant le retour de son adversaire. Mais, après que l'Orient eut rendu son souverain à la France, Henri III fut arrêté dans ses velléités d'attaque par des raisons d'un ordre différent. Des révoltes intestines désolaient son propre royaume et l'absorbaient à son tour; force lui fut de demander une nouvelle prolongation des trêves. Saint Louis voulut profiter de ces dispositions et de la bonne intelligence amenée par une visite du prince anglais à Paris, pour convertir le précaire

1 Royal and ot/ier historical letters of tlie reign of Henry III, t. II, p. 25. Wallon, I, 401.

SON C.OrVERNEMENT ET SA POLITIQUE

état de choses résultant du régime de la trêve en une situation solide et régulière, n'offrant plus aucun prétexte à la reprise de ces luttes continuelles, si funestes aux deux pays. C'est ce qui l'engagea

Bataille d'Evesham.

à négocier, en 1258, ce fameux traité dont j'ai suffisamment parlé dans le chapitre précédent, et qui, ratifié l'année suivante, régla définitivement le3 rapports des deux couronnes. Le roi d'Angleterre abandonnait toute prétention, tout espoir de revendication sur les possessions continentales de ses prédécesseurs. Il gardait seulement son duché de Guyenne, mais à titre de fief, sous la suzeraineté du roi

de France; il devenait par là l'homme lige de ce prince, auquel il devait prêter un serment de fidélité. En compensation, une partie du Périgord, du Limousin et du Quercy, qui avaient appartenu jadis aux monarques anglais, était ajoutée à son fief. Acte de profonde politique, comme je crois l'avoir montré. Saint Louis acquérait une supériorité de droit sur son rival, et le droit féodal, en ce temps, était respecté de tous; cette supériorité, il l'exerça de fait, et son petit- fils Philippe le Bel la fit sentir encore mieux au successeur d'Henri III. En outre, la guerre internationale, sans cesse renaissante, était prévenue désormais par la reconnaissance des faits accomplis et l'abdication volontaire, spontanée, du fils de Jean sans Terre. Par une admirable prévoyance, saint Louis, devinant que cette lutte périodique serait pour les deux royaumes un fléau séculaire et désastreux, la rendait impossible. Et qui peut dire que la guerre de Cent ans, avec tout son cortège d'horreurs et de dévastations, se fût jamais déchaînée, si sa loyale et saine politique eût été suivie après lui? Au lieu de voir deux grandes nations s'entre -détruire dans les convulsions d'un antagonisme acharné, on les eût vues s'adonner de eoncei t aux travaux de la paix, à la défense des intérêts chrétiens en Orient, et l'alliance franco -anglaise, cette conception féconde, dont il a fallu de longs siècles pour démontrer l'utilité, eût été réalisée cinq à six cents ans plus tôt. Saint Louis se trouve ici le précurseur d'une grande idée moderne : comment blâmerait-on chez lui ce qu'on a tant applaudi de nos jours? Si l'on pouvait revenir actuellement à son programme, ou plutôt si l'on n'en était jamais sorti, l'Europe ne serait pas exposée aux terribles dangers qui la menacent; il a donc été plus qu'un politique ordinaire , il a été un voyant.

Les relations ultérieures de notre grand roi avec l'Angleterre nous font clairement voir les conséquences de l'état de choses constitué par son initiative en 1259. Il intervient dans les discordes de plus en plus violentes d'Henri III et de ses vassaux; car il a maintenant un nouveau titre pour leur imposer sa décision, celui de suzerain. La reine Marguerite, sa femme, dont la sœur avait épousé le roi d'Angleterre, profite également de ses liens de famille pour travailler à l'apaisement des révoltes. Une correspondance intéressante, mise en lumière depuis peu ', nous la montre prenant une part active aux négociations, aux démarches tentées des deux côtés; et ce n'est pas sans un certain étonnement que l'on voit cette princesse, autrefois renfermée dans un rôle tout intime et complètement effacée par sa belle-mère, déployer dans ces affaires délicates un caractère viril et résolu dont elle avait, du reste, déjà donné des preuves pendant la

1 V. Marguerite de Provence, par Boutaric. (Extrait de la Revue des questions historiques.)

captivité de son mari chez les Sarrasins. l.< s s'occupent aussi

de pacifier l'Angleterre, et ce sont eux-mêmes, eux, les suzerains de cette contrée, de par l'hommage d'un de ses rois, qui remettent à saint Louis l'arbitrage de ses destinées. Urbain IV, Clément IV, invitent tour à tour ce prince à interposer sa médiation entre Henri III •s sujets. Us lui envoient pour cet objet des légats spéciaux; les prélats des deux pays s'en mêlent aussi, et enfin le roi et les barons anglais viennent eux-mêmes déposer leur cause entre ses mains. Voilà donc leur ennemi de la veille transformé en juge de leurs querelles! Ce prince, qui les avait vaincus par les armes, les subjuguait encore par l'ascendant de sa droiture; ils se soumettaient d'avance à sa ision, eux qui n. g l'avaient pas assez de malédictions pour

sa personne, pas assez de haine pour sa domination! Quel plus beau triomphe pour la politique de saint Louis, et quelle consécration plus éclatante de la suzeraineté acquise par lui en 1259! Les statuts d'Oxford, imposés à Henri III par la ligue des seigneurs rebelles, et restreignant considérablement les prérogatives de la couronne, ient le fond du différend. Après avoir tenu à Amiens une assemblée solennelle où fut tranché, comme le dit Tillemont, le débat le plus important et le plus célèbre qui ait peut-être été jugé par un homme, le roi de France déclara ces statuts subversifs et donna gain de cause à son royal vassal, non point parce qu'il était son pareil, mais parce que le droit parut être de son côté; en effet, la garde des châteaux, la nomination des officiers et des membres du conseil, enlevés au roi d'Angleterre, devaient lui revenir en vertu des coutumes féodales. Cette sentence arbitrale, rendue en L20i, fut confirmée par le pape. Toutefois elle ne fut pas longtemps respectée par la partie qui avait eu le dessous, et les hostilités recommencèrent. Après des péripéties diverses, la médiation de saint Louis, invoquée de nouveau, puis repoussée par les barons vainqueurs, fut remplacée par une série de combats qui finalement décidèrent comme lui en faveur d'Henri III, et la bataille d'Evesham, où périt, en 12G5, le chef des révoltés, Leicester, fut une sorte de jugement de Dieu ratifiant par une sentence sans appel celle qu'avait prononcée le plus consciencieux et le plus impartial des juges.

Pour terminer cette esquisse des rapports de saint Louis avec l'Angleterre, je citerai un exemple encore plus frappant de sa loyauté et de son désintéressement. Dans l'excès de son zèle pour la cause de son beau- frère, la reine Marguerite demanda un jour au comte de Poitiers de faire arrêter, pendant qu'ils traversaient ses États, quelques habitants de Bayonne attachés au parti des barons anglais. Le comte n'y vit pas d'inconvénient, et donna des ordres dans ce sens. Mais tous deux avaient compté sans la justice inébranlable du

roi de France et sans son respect pour le droit des gens, qui interdisait d'emprisonner des sujets anglais pour un pareil motif, leur pays n'étant pas en guerre avec le royaume. Louis se fit remettre ces prisonniers, et, après enquête, leur rendit la liberté. « Cette doctrine de non-intervention, qui, bien qu'acceptée, dit l'historien d'Alphonse de Poitiers, n'a pas toujours été observée dans les temps modernes, n'avait pas cours au moyen âge, et il faut louer hautement saint Louis d'avoir agi contre ses sympathies privées en ne se faisant pas en France l'exécuteur des vengeances ou le ministre des intérêts d'un souverain étranger '. » La conduite du roi est ici d'autant plus remarquable, que non seulement il résistait aux désirs d'une épouse tendrement aimée, mais qu'il était, à cette époque, le défenseur et l'allié d'Henri III, et que les adversaires de ce prince pouvaient être considérés comme les siens. La reine Marguerite, qui avait le mérite de la fermeté, mais qui avait aussi le défaut de cette qualité (on en a la preuve dans certains propos rapportés par Joinville et dans l'engagement qu'elle fit prendre à son fils Philippe de rester sous sa direction jusqu'à l'âge de trente ans, engagement dont le saint-siège dut prononcer la nullité), la reine Marguerite ne se tint pas pour battue; elle écrivit de nouveau au comte de Poitiers pour lui dire que son mari avait cru devoir délivrer les prisonniers bayonnais, mais qu'elle le requérait, elle, de leur interdire au moins le séjour dans ses domaines, ce qu'Alphonse lui accorda. C'est ainsi que, dans la lutte perpétuelle entre le droit et l'intérêt, le bon roi se trouvait souvent seul à défendre le premier, et rencontrait de l'opposition, même parmi les siens; mais il savait passer outre et s'isoler des choses de la terre, pour se guider uniquement sur les règles immuables de la morale.

1 Boutaric, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, p. HO.

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