‹ Saint Louis et Alfonse de PoitiersChapitre 1 sur 82 · RUE UARANCIKRF · texte numérisé non relu

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Bat de Kouvrago. — Alfonse et saint Louis sont inséparables. — Ils représentent Tère féodale. — L'administration de saint Louis peu connue. — On peut réclairer par celle d* Alfonse sur laquelle on possède d'abondants renseignements. — Alfonse a facilité Tannexion des provinces de TOucst et du Midi à la couronne. — Son excellent gouvernement. — Centralisation étonnante mise en pratique par ce prince. — L'étude de son administration permet de connaître à fond le moyen âge.

Alfonse de Poitiers est un personnage nouveau dans rhistoire; il a été jusqu'ici profondément ignoré, aussi trouvera-t-on étrange de voir ce nom obscur figurer sur le litre de cet ouvrage à côté du nom éclatant de saint Louis. Et cependant rien n est plus équitable que ce rapprochement. Tous deux ont eu le même labeur; mais Fun a recueilli la gloire, Tautre a eu Toubli pour partage. On ne saurait pourtant séparer Alfonse de son frère, car leur œuvre a été commune, et tous deux ont un droit sinon égal, du moins incontestable, au souvenir des hommes.

Dans un précédent travail, nous avons retracé lelat de la France sous Philippe le Bel, nous efforçant de pénétrer dans les plus intimes détails de l'administration au commencement du quatorzième siècle'. Les sufiragesde l'Académie des inscriptions, i^atifiés parle bienveillant accueil du public, nous ont donné lieu de croire que nous n'avons pas entièrement échoué dans cette tâche; mais avions-nous atteint le but que nous

* La France sotîs Philippe le Bel, 1 vol. in-S», Pion, 1861.

î INTRODLCTIOX.

nous sommes proposé depuis longtemps, de faire connaître les institutions de la France au moyen âge? Nous ne l'avons point pensé. En effet, le moyen âge est bien vaste, et Ton comprend sous ce nom un laps de temps considérable, pendant lequel des révolutions véritables se sont progressivement accomplies. C'est ainsi qu'il y a un abîme entre la France de Philippe le Bel et celle de saint Louis, bien que ces deux rois soient à peine séparés par quelques années.

Philippe le Bel appartient en quelque sorte au monde moderne; il rompit l'équilibre des pouvoirs sur lesquels avait jusqu'alors reposé la société, il tira tout à lui. L'unique représentant de la France fut désormais le Roi, qui agissait, ainsi qu'il se plaisait à le proclamer, en vertu de sa toute-puissance et de sa pleine autorité. Philippe le Bel a engendré Louis XIV. Quelle différence avec ce qui se passait un demi-siècle auparavant, au temps où la France gardait encore sa constitution féodale! Il y avait alors trois grandes classes, inégales en pouvoir, mais ayant chacune son action et ses garanties : la noblesse, le clergé, le tiers état. La royauté n'était qu'un pouvoir modérateur et protecteur. Le règne de saint Louis offre l'idéal de la royauté féodale, et l'on peut aflirmer que ce prince a été un grand roi constitutionnel, car il respecta scrupuleusement la constitution politique qu'il trouva établie. Il chercha sans doute à en tirer parti, mais il n'essaya pas de la transformera son profit, sous prétexte de l'améliorer.

C'est donc saint Louis qu'il convient d'étudier pour se former une juste idée de la royauté féodale; mais ici s'offre une difficulté : les documents font défaut. Inter-

rogeons les contemporains. Le confesseur de la reine Marguerite et Geoflroi de Beaulieo nous révèlent le saint; le sire de Joinville nons trace, dans ses Mémoires, un fidèle portrait du fils de Blanche de Castille et nous met à même d'admirer l'homme dans toute sa beauté morale. Mais où trouver le roi, le gouvernant? Ce ne sera certes pas dans celte Vie de saint Louis où Lenain de Tillemont a recueilli avec une patience infinie et comme entassé une foule de renseignements utiles, mais où il n'y a ni vie ni couleur, défauts rachetés du reste par une critique pénétrante '.

Les documents ont manqué à Lenain; car, bien qu'il paraisse avoir eu à sa disposition les archives de la chambre des comptes, détruites depuis par un incendie en 1737, et dont la perte est à jamais regrettable, il ne lui a pas été donné de consulter les textes du Trésor des chartes, qu'il ne connut que par l'Inventaire de Du Puy et par des copies incomplètes et fautives. De là un assez grand nombre d'inexactitudes et même d'erreurs. D'ailleurs, à l'époque où il écrivait, l'attention des historiens n'était pas tournée vers ces questions d'administration et d'économie sociale qui nous intéressent aujourd'hui. En outre, Tillemont n'a pas mis dans son œuvre toute l'impartialité désirable. Janséniste ardent, il envisagea les rapports du pouvoir séculier et du Saint-Siège avec des préventions qui ont souvent obscurci sa vue. Qui le croirait? La Vie de saint Louis devint une œuvre de parti. Telle qu'ill'avait com-

* Vie de saint Louis, publiée poor la Société de Thistoire de France par If. de Gaulle, 6 vol. in-S».

4 lATTRODUCTIOX.

posée, elle était trop érudite, trop sévère pour être présentée au public délicat du dix-septième siècle. On chargea une plume habile, Filleau de la Chaise, de résumer le résultat de ses immenses recherches et d'en faire un livre d'une lecture agréable *. Le succès fut f^rand, mais ce fut un succès de scandale. On s'arracha l'édition (deux volumes in-quarto) de ce livre, dans lequel madame de Sévigné trouvait que l'auteur avait mis tant d'esprit^, et grâce auquel les jansénistes, ennemis de la fréquente comniunion, écrasaient les jésuites en leur prouvant que saint Louis ne communiait que quatre'à cinq fois par an^ Quant à l'œuvre de Lenain de Tillemont, elle resta inédite pendant près de deux siècles, jusqu'au moment où la Société de l'histoire de France en publia les débris, car une partie s'était égarée dans l'intervalle.

Depuis lors, la publication des Olim du parlement de Paris par M. le comte Beugnot, et celle de documents précieux par les éditeurs des derniers volumes du Re^ cueildes historiens de France, commencé parles Bénédictins et continué par l'Académie des inscriptions, a notablement accru la somme des renseignements propres à nous initier au gouvernement de saint Louis \ Toutefois, cela n'est pas encore assez pour nous donner sur ce sujet une pleine lumière. Ces notions qui nous

1 Paris, 1688, 2 vol. in-4o.

^ Lettre à madame de Grignan, 25 octobre 1688. lÔdition Hachette, in- 12, t. VI, p. 152.

3 Voy. Journal des savants, année 1851, p. 625, article de M. Arenel.

* Recueil des historiens de la Gaule et de la France, t. XXI et XXII. Le tome XXI est dû à MM. Guigniant et de Wailly, le tome XXII à MM. de Wailly et L. Delisle.

LVTRODUCTION. 5

manquent, il faut les demander à l'inédit; mais ]à encore il y a pénurie, et il est impossible d'offrir un tableau complet de l'administration du saint roi. En cet état de choses, il est permis d'emprunter aux sciences naturelles un procédé dont on peut espérer les plus heureux résultats, et , de même qu'on a fait de Tanatomie comparée, faire de l'histoire comparée.

Puisque nous ne pouvons avec les documents, soit publiés, soit inédits, qui sont parvenus jusqu'à nous, reconstituer dans toutes ses parties Fadministration royale au milieu du treizième siècle, il est légitime de rechercher un gouvernement contemporain offrant avec le gouvernement monarchique des analogies évidentes, sur lequel on aurait l'avantage de se procurer des renseignements abondants. Mais quel est ce gouvernement?

Au commencement du treizième siècle, le nombre des grands fiefs était restreint et allait toujours en diminuant par suite de l'extinction de familles princières et de la réunion de plusieurs seigneuries sur une même tête. Dans tous les grands fiefs, à travers la diversité des usages et des dénominations, on constate une sorte d'uniformité dans les principes qui régissaient l'administration, et l'on est frappé de la ressemblance qu'offrent les règles observées dans ces fiefs avec celles que l'on trouve en vigueur dans le domaine royal. Mais il y aurait danger à pousser l'assimilation trop loin et à vouloir combler certaines lacunes de l'histoire de l'administration royale à l'aide de documents empruntés à une province soumise à un feudataire, à la Champagne par exemple. D'ailleurs, pour les grands fiefs, les docu-

6 IXTRODUGTION.

ments antérieurs au milieu du treizième siècle ne sont pas plus nombreux que pour les pays soumis à l'obéissance directe au Roi ^

Il existe pourtant un gouvernement, un seul, que Ton peut prendre pour terme de comparaison; ce gouvernement, l'Académie des inscriptions Fa indiqué en proposant en 1859, pour sujet de prix à décerner en 1861, la question suivante :

a Faire cormaUre t administration d'Alfonse^ comte de Poitiers et de Toidouse, d'après les documents originaux qui existent principalement aux Archives de t Empire, et rechercher eti quoi elle se rapproche ou diffère de celle de saint Louis. »

La voie était tracée, il n'y avait plus qu'à la suivre. Nul danger de s'égarer; car, pour emprunter une figure à la science dont nous invoquions tout à l'heure un procédé, il y a identité non-seulement dans le genre, mais encore dans l'espèce.

Alfonse était frère de saint Louis. En vertu du testament de Louis VIII , il reçut à titre d'apanage le Poitou et l'Auvergne, qui, durant sa minorité, c'est-à-dire pendant quinze années, furent administrés par les agents du Roi d'après les errements de la monarchie. En 1249, il devint comte de Toulouse, du chef de sa femme, fille et héritière de Raymond VII ; il eut à gouverner des domaines qui le cédaient peu en étendue à ^ ceux de la couronne, et il s'appliqua à les faire jouir d'une bonne administration. Il donna aux différentes parties

* Voir sur radmioUtration de la Champagne , depuis la mort de Henri le Libéral jusqu'à Tavénement de Philippe le Bel, d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, t. IV, U« partie.

de ses vastes Etats une impulsion uniforme, communiquant ainsi lunité administrative aux provinces éloignées et diverses que la fortune, par un jeu bizarre, avait réunies sous son autorité et qu'il semble avoir eu pour mission de rendre françaises. Cette direction suprême était en harmonie avec celle que la royauté donnait à ses domaines et avec les principes qu elle cherchait à faire prévaloir dans tout le royaume. Le comte de Toulouse gouvernait par lui-même, et, fait digne de remarque, il ne résida jamais dans ses domaines, qu'il ne fit que traverser en revenant de Terre sainte et en se rendant à la dernière croisade. Il demeurait dans les environs de Paris, allant de château en château, à l'exemple des princes de sa race. L'étroite amitié qui l'unissait à saint Louis, les rapports journaliers qu'il avait avec son frère, les traditions de famille, tout l'invitait à prendre pour modèle celui qui était regardé de son vivant comme le plus parfait des rois et le plus saint des hommes. Il l'imita, et c'est comme exécuteur des volontés ou reflet des idées de saint Louis qu'il est important de l'étudier et de rechercher par quels moyens il fit pénétrer les idées françaises et monarchiques dans des provinces qui avaient appartenu jus* qu'alors à des feudataires ennemis ou rivaux de la couronne. Alfonse sut y introduire et, ce qui n'était pas facile, y faire aimer la domination française.

L'histoire d'Alfonse est l'histoire de l'annexion des provinces de l'Ouest et du Midi; mais là n'est pas le seul intérêt de cette étude. Ces grands résultats que nous venons de signaler sont dus à une centralisation énergique qui laisse peu de chose à envier à celle que

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les temps modernes revendiquent comme une de leurs gloires, et qu'après avoir longtemps attribuée à la Révolution on veut bien faire remonter à l'ancien régime, mais sans aller au delà de Louis Xi V *. Pour saisir le jeu de cette centralisation dès le treizième siècle, on n'a qu'à parcourir les registres où était inscrite jour par jour la correspondance d'Alfonse avec ses sénéchaux et ses autres agents. On y voit que le comte était consulté sur toutes choses; qu'il décidait les questions d'un intérêt purement local; qu'il exerçait dans toute son étendue ce qu'on est convenu d'appeler la tutelle administrative.

On arrive donc à éclairer l'administration de saint Louis par celle d'Alfonse; mais si le comte de Poitiers imita son frère, il le fit avec discrétion et intelligence. Les principes étaient les mêmes; mais il savait en varier l'application suivant les circonstances et les lieux. Il avait à régir des provinces ayant chacune son caractère, on peut dire son autonomie, le mot est juste. Or, cette autonomie, Alfonse se fit un devoir de la respecter, se conformant ainsi à la conduite tenue par saint Louis et par les rois ses prédécesseurs. C'est ce respect des institutions en vigueur dans les provinces conquises ou réunies à la couronne par une cause pacifique qui a fait la force et la grandeur de la royauté française au moyen âge. Elle ne cherchait pas à s'assimiler ses nouveaux domaines en changeant les lois et les usages établis pour y introduire une législation nou-

* Voir le lirre de M. de Tocqueville, l'Atlcien régime et la Révolution ^ livre où la vérité et Terreur se combinent.

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