I.VrRODlCTIO\. î
velle, au risque de choquer les habitudes et les préjugés. Elle s*efforçait peu à peu de supprimer les abus, d'affaiblir les résistances, de contenir la noblesse, de protéger le tiers état, en un mot de faire régner Tordre et respecter ie principe d'autorité. Alfonse fut fidèle à cette politique, et comme son action s'étendait sur des provinces qui avaient des coutumes et des traditions différentes, les actes de son administration portent l'empreinte de ces diflérences et nous donnent des renseignements précis sur des institutions locales intéres» santés. Ce n'est pas tout : si Alfonse fut imitateur, il fit aussi preuve d'initiative et d'originalité; il y a des institutions qu'il créa, d'autres qu'il modifia heureusement.
Répondant à l'appel de l'Académie, nous avons tenté de tracer le tableau de l'administration du comte de Poitiers et de Toulouse : notre essai a été couronné, il y a de cela déjà huit ans. Depuis, tout en nous livrant à d'autres travaux, nous n'avons cessé d'améliorer et de compléter notre œuvre pour la rendre plus digne de l'Académie et du sujet lui-même. Le sujet est magnifique, et nous nous en sommes épris. Nous n'avons pu voir sans étonnement et sans admiration une administration savante, à une époque que bien des hommes éclairés regardent comme barbare : administration qui avait ses principes et ses règles, et qui, malgré ses erreurs et ses fautes, fut plus paternelle et plus loyale, plus soucieuse du droit et des intérêts populaires que celle de temps moins éloignés de nous. Et puis, nous Favouerons, notre tâche, bien que sévère, n'a pas été sans charme; nous avons éprouvé une sorte de vo-
iO INTRODUCTION,
lupté à interroger ces manuscrits inconnus et oubliés, qui, sous la forme de comptes, d'enquêtes et de correspondances, permettent de faire revivre un passé sur lequel le temps semblait avoir épaissi des ombres impénétrables. Ces documents ont échappé aux Bénédictins auteurs de cette merveilleuse histoire de Languedoc qui a illustré le nom de dom Vaissete', et à dom Fonteneau, qui a réuni une immense collection de copies de chartes pour servir à une histoire du Poitou restée à l'état de projet^. Quelques-uns se trouvent à la Bibliothèque impériale; la plupart sont conservés aux Archives de l'Empire, mais épars et disséminés.
Nous avons r^uni près de quatre mille actes, lettres ou comptes , avec lesquels nous avons entrepris de reconstituer l'administration du comte Alfonse; nous croyons fermement que les notions nouvelles et précises que nous apportons seront d'une véritable utilité pour asseoir une opinion définitive sur le moyen âge, trop exalté par les uns , trop rabaissé par les autres, mais qui , en tout cas , pour l'honneur de l'espèce humaine, n'a pas été cette époque honteuse et dégradée imaginée par certains hommes, où quelques tyrans s'ingéniaient à opprimer des milliers d'esclaves silencieux et avilis. Loin de nous cependant la pensée de
* Histoire générale de Languedoc, par D. de Vie et D. Vaissete, 5 vol. in-folio, Paris, 1730-1745. Nous citons dans le cours de cet ouvrage la %^ édition en 10 volumes in-8^, publiée à Toulouse par M. du Mège. — M. Dulaurier en prépare une nouvelle , qui sera plus digne de D. Vaissete.
3 Les copies recueillies par dom Fonteneau sont conservées à la bibliothèque de Poitiers. Un excellent inventaire en a été publié par M. Redet, inventaire qui a été imprimé et flgure parmi les Mémoires de la Société des anti' ^noires de fOuest,
INTRODUCTION. Il
présenter le moyen âge comme Y&ge d'or : il s'y passa des choses détestables qa'on ne saurait trop réprouver et flétrir, et nous n'omettrons pas de signaler ce que le gouvernement d'Alfonse et de saint Louis pourra offrir de répréhensible. Loin de nous surtout l'intention de restaurer le mot si profondément erroné de madame de Staël : » La liberté est ancienne en France , le despotisme seul est nouveau. r> Mais si au moyen âge la liberté n'existait pas (où est-elle?), il y avait des libertés, des droits et des devoirs reconnus et sanctionnés, une centralisation qui était un progrès évident et pour le gouvernement et pour les administrés; car c'était, remarquons-le bien, le seul moyen de soustraire ces derniers à la tyrannie des agents locaux, même dans les communes, où l'aristocratie bourgeoise se montrait envahissante et arbitraire. Le recours volontaire des sujets au prince était même tellement fréquent qu'on était obligé à chaque instant d'y mettre des bornes et de rappeler au respect de la hiérarchie. La responsabilité des agents n'était pas un mot, et le gouvernement les désavouait et les punissait quand ils le méritaient Les plaintes contre eux, les dénonciations étaient nonseulement acceptées, mais provoquées. Nous avons eu le bonheur d'établir ce fait pour saint Louis et pour Alfonse à l'aide de documents entièrement inédits.
Nous le répétons, la centralisation existait dès le treizième siècle, et ce fut un bien : c'est elle qui a fait de la France une nation, pendant que les pays voisins restaient morcelés en petites souverainetés féodales. Saint Louis et Alfonse contribuèrent puissamment à établir cette centralisation, dont il ne faut pas confondre les
efTels avec les abus, et ils ont bien mérité de la France. Mais s'il y a eu communauté de vertu entre ces deux hommes, il n'y a pas communauté de gloire : saint Louis a éclipsé, son frère. Il nous semble doux de réparer cette injustice ou cet oubli de l'histoire, et d'assigner la place élevée dont il est digne à un prince qui ne s'est pas illustré par les armes, mais qui, au sein de la paix, n'eut qu'un désir de bien gouverner, et qui par sa sagesse et sa justice a conquis moralement les provinces du Midi à la France ^
^ Voyez à la fia du volume riodication des sources qui ont servi à la composilioD de notre travail.