Gestes glorieux des Français, Histoire Jes Albigeois
Dès que le roi Philippe fut entré à Paris, qu'il désirait tant de revoir, il ordonna qu'on préparât les corps qu'il avait rapportés des lointains pays. Dès que tout fut prêt, le bon roi Philippe prit son père et le conduisit droit à Notre-Dame de Paris avec les autres qui étaient morts dans le voyage de Tunis. On leur chanta bien et hautement les vigiles avec grande foison de luminaires brûlant entre les bières, et grande compagnie de nobles gens qui veillèrent jusqu'au jour. Le lendemain matin, le roi Philippe prit sur ses épaules le cercueil de son père et se mit en chemin pour aller à Saint-Denis. Avec lui marchaient grand nombre des barons de France. Toutes les maisons religieuses de Paris étaient sorties en grande procession, récitant l'office des morts et priant pour l'âme du bon roi qui tant les aimait.
Les archevêques, les évêques et les abbés allaient après, les mitres en tête et les crosses en main, disant leurs prières et leurs oraisons. Comme ils arrivaient à Saint-Denis, tous les moines vinrent au-devant d'eux, revêtus des chapes de chœur, un cierge allumé à la main, qui reçurent humblement le corps de monseigneur saint Louis. Mais, lorsqu'ils voulurent entrer au monastère, les portes leur en furent fermées.
La raison en fut que l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris étaient là, revêtus de leurs ornements, pour recevoir le corps du saint roi et de ses compagnons : ce que les moines de Saint-Denis ne pouvaient souffrir, étant exempts de toute juridiction et libres de ne faire pour archevêque et pour évêque rien qui ne fût à leur volonté et de leur bon gré.
Le roi était devant la porte, son père sur les épaules, avec les barons et les prélats qui ne pouvaient entrer dans l'église. Il fut donc commandé à l'archevêque et à l'évêque de s'aller dévêtir, afin de ne plus mettre empêchement à si bonne besogne.
Quand ils furent partis, les portes furent ouvertes, le roi entra et les barons avec les prélats se mirent à chanter bien hautement le service des morts, puis ils enterrèrent les saintes reliques et les saints ossements du saint roi Louis à côté de son père le roi Louis, assez près de son aïeul le roi Philippe, qui fut si puissant en armes, et ils couvrirent son corps d'une tombe d'or et d'argent d'un merveilleux travail. Les ossements de Pierre le Chambellan furent
Sceau de Pierre le Chambellan (Archives nationales, n° 240.)
enterrés aux pieds du roi saint Louis, comme il avait coutume de se tenir à ses pieds quand il était en vie. Madame Isabelle fut enterrée d'autre part, assez près du bon roi, et messire Jean Tristan, comte de Nevers, à côté de lui.
Ayant ainsi enterré le bon roi saint Louis et ses compagnons, le roi Philippe vint à Reims, où il fut couronné par Lévêque de
Soissons, car il n'y avait point alors d'archevêque à Reims et le siège était vacant. La fête y fut belle et grande, et les barons du royaume de France y furent en grande foison avec les prélats. Les rois de France ont accoutumé depuis le temps de Charlemagne, le grand roi de France et empereur des Romains, de faire porter devant eux son épée Joyeuse le jour de leur couronnement, en l'honneur de la puissance du roi Chaiiemagne qui conquit tant de terres et dompta tant de Sarrasins. Le roi doit la bailler à l'homme le plus loyal et le plus sage parmi ses barons,
et à celui qui servira le plus chèrement l'honneur du royaume et de la couronne, afin qu'il la porte devant lui à son couronnement.
Le roi Philippe regarda bien ouvertement tous ses barons, puis il rendit l'épée à Robert, comte d'Artois, qui la porta devant lui bien joyeusement toute la journée. Quand la fête fut passée, les barons retournèrent chacun en sa contrée et le roi alla tout droit en Vermandois pour visiter le pays et s'y reposer.
Dans le même temps- Raymond Bernard, comte de Foix, ayant fait à la poursuite d'un de ses ennemis une irruption à main armée dans une ville du roi de France, tua dans cette ville plusieurs des gens de son ennemi et beaucoup des gens du roi qui s'étaient portés à sa défense; c'est pourquoi le roi de France Philippe rassem-
Monnaie de Jean Tristan, comte de Nevers'.
I. IF REGIS FRANCIE. Croix cantonnée d'un besant. Au revers, CD NIVERNENSIS. Deux lis et deux étoiles — Denier, billon.
a. Chronique générale de Guillaume de Nangis,
bla dans son pays de Toulouse une armée contre ledit comte, et attaqua le château de Foix. Comme il faisait fendre les rochers afin d'élargir les chemins trop étroits pour les chevaux et les hommes, le comte, effrayé de la puissance du roi, se rendit verslui avec humilité et piété, et le pria de lui pardonner ses torts. Par le conseil des siens le roi l'envoya chargé de fers à Beauchêne, où il le fît garder prisonnier pendant l'espace d'un an. Le roi munit de ses gens le château de Foix et d'autres châteaux de ce comte, et voulut les garder entre ses mains pour les besoins du royaume
Monnaies de Philippe le Hardi'.
pendant le temps convenable. Gaston de Béarn, homme noble et puissant dans ce pays, dont le comte de Foix avait épousé la fille, qui avait encouru la colère du roi de France, parce qu'on disait que c'était par ses conseils que le comte de Foix s'était révolté, se rendit en tremblant auprès du roi et, fléchissant le genou et joignant les mains, il le supplia de ne plus le soupçonner de ce crime, dont on l'accusait sans fondement, promettant de se purger par le bouclier et la lance, ou de quelque autre manière, suivant le jugement des officiers du palais. Étant demeuré longtemps dans cet état à supplier le roi, il parvint à peine à apaiser les soupçons de Philippe et à obtenir son pardon.
Cependant le roi Philippe- fut conseillé de se remarier et de prendre femme. On lui parla de plusieurs dames de haute lignée et hauts parages. Entre toutes il choisit la demoiselle Marie, fille du duc deBrabant, qui était belle et pleine de bonnes mœurs. Lorsque le roi eut épousé cette dame, il conçut pour elle un grand amour.
1. PH DEI GRA FRACOR REX. Le roi couronné, debout, entre deux lis. Au revers, XPC VINCIT XPC REGNAT XPC IPERAT. Croix fleurdelisée dans quatre arceaux.— Or, petit royal.
2. PHILIPP DEI GRA FRACHORV REX. Le roi assis, tenant un sceptre et un lis. Au revers, XPC VINCIT XPC REGNAT XPC IMPERAT. Croix cantonnée de quatre lis. — Masse d'or.
3. Chroniques de Saint-Denis, d'après la Vie de Philippe le Hardi par Guillaume de Nangis.
Sceau dePierrede la Brosse.
(Archives nationales, n° 241. )
dont Pierre de la Brosse, son maître chambellan, fut courroucé et grandement jaloux, car il lui semblait qu'il ne serait plus en si grande privauté qu'il avait été auprès du roi, et que la grande hauteur où il était monté pourrait bien s'abaisser.
Il pensait donc de jour en jour comment il pourrait diminuer l'amour qui existait entre le roi et la reine, et il ne regardait point de quel lieu il était venu, ni le bas état où il avait été ; car, lorsqu'il était arrivé à la cour du roi Louis, il n'était qu'un pauvre chirurgien, né en Touraine, mais il monta si haut, que le roi Philippe en
fit son chambellan ; il ne faisait rien que par son conseil, et les barons comme les prélats ne pouvaient rien obtenir en cour s'ils ne lui faisaient de grands présents et beaux dons.
Cette chose déplut aux barons, et ils étaient en grande indignation de la puissance que Pierre de la Brosse exerçait sur le roi, tellement qu'il ne demandait rien si grand que ce fût qui ne lui fût accordé. Par exemple, il requit du roi que maître Pierre de Bavay, cousin de sa femme, fût évêque de Bayeux, et aussitôt le roi commanda qu'il serait évoque, sans que le chapitre de Bayeux y osât contredire par crainte du roi. Le roi maria ses fils et ses filles comme il lui convenait de demander et tout à sa volonté.
L'an de grâce 1276, quand déjà y avait-il longtemps que la reine Marie avait été couronnée à Notre-Dame de Paris, Louis, le fils aîné du roi Philippe, mourut empoisonné, à ce que disent quelquesuns. Le roi fut en soupçon; car son chambellan, maître Pierre de la Brosse, mit en son cœur la pensée que la reine avait fait cela, et ferait encore, si elle pouvait, mourir les autres, afin que le royaume pût venir à ses propres enfants. La cour de France en fut tout émue, et le roi pensa en quelle manière il pourrait être instruit de la vérité. On lui dit et on lui conta qu'il y avait à Nivelle une béguine qui était devine, et disait des nouvelles des choses passées et à venir, et aussi se conduisait en sainte femme et de bonne vie.
Il y avait aussi à Laon un homme qui était devin et vidame de
l'église de Laon, qui par art de nécromancie savait beaucoup de choses secrètes; et plus loin, du côté de l'Allemagne, se tenait un frère convers, qui avait été Sarrasin, qui passait pour grand maître et sage en telles besognes, et disait beaucoup de choses qui regardaient l'avenir. « Par Dieu, dit le roi, il s'en trouvera bien un qui nous dise nouvelles de ce fait. » 11 appela donc son clerc, qui était un homme bien secret, et le pria d'aller à Laon et à Nivelle pour savoir lequel de ces deux prophètes était le plus sage et dirait le plus certainement la vérité sur ce qu'on lui demanderait.
Le clerc alla à Laon et à Nivelle, et, s'étant soigneusement informé, il trouva que la béguine était mieux crue que les autres sur ce qu'elle disait. Le roi de France, ayant ouï ces nouvelles, manda l'abbé de Saint-Denis et Pierre, évêque de Bayeux, cousin de Pierre de la Brosse par sa femme, qu'il chargea d'aller trouver cette béguine pour se bien et diligemment informer de cette affaire de son fils. Comme ils descendaient à Nivelle, l'évêque faussa compagnie à l'abbé, faisant semblant de vouloir dire son office ; et il s'en alla trouver cette devineuse, lui faisant plusieurs demandes sur l'enfant du roi qui avait été empoisonné, et il la pria bien de ne rien dire à l'abbé de Saint-Denis en France qui avait été envoyé avec lui.
L'abbé vint après, qui demanda des nouvelles de l'enfant et comment il était mort. Elle lui répondit : «J'ai parlé à l'évêque votre compagnon, et je lui ai bien dit la vérité sur ce qu'il m'a demandé; ne me demandez rien de plus, car je ne vous dirai rien. »
Quand l'abbé entendit de telles paroles, il fut courroucé et pensa qu'il y avait trahison. Ils s'en retournèrent donc auprès du roi, qui parla premièrement à l'abbé et lui demanda ce qu'il avait pensé de cette femme, et ce qu'elle lui avait dit. L'abbé répondit que l'évêque y était allé avant lui, et qu'elle n'avait pas voulu en dire davantage. Le roi manda donc l'évêque et lui demanda ce qu'il avait fait, et comment cette femme lui avait parlé. L'évêque répondit : « Certes, monseigneur, ce qu'elle m'a dit est en confession, et pour chose au monde je n'oserais vous le découvrir ou le dire. »
Quand le roi ouït de telles paroles, il fut irrité et plein de colère,
Monnaie d'Alphonse X, roi de Castille
et dit : « Par ma tête ! donc, évêque, je ne vous ai pas envoyé pour la confesser, et, par le Dieu qui me fit, j'en saurai la vérité et je n'y renoncerai pas. » Le roi manda donc Thibaut, évêque de Dol en Bretagne, et frère Armand de Hussonville, chevalier de l'ordre du Temple, et leur commanda qu'ils allassent au plus tôt vers cette devine et qu'ils parlassent avec elle ensemble. Aux demandes qu'ils lui firent, elle répondit : « Dites au roi de France, mon seigneur, qu'il ne croie pas de mauvaises paroles sur sa femme, car elle est bonne envers lui et loyale pour tous les siens, et de bon
cœur entièrement. » Qiiand le roi eût ouï cette réponse, il pensa qu'il avait en sa cour et à son service des gens qui ne lui étaient ni bons ni loyaux; mais sagement il se contint, en sorte qu'il ne parut rien ni à sa contenance, ni à la chère qu'il faisait, de ce qu'il pouvait penser ou savoir.
Vers ce temps-là le roi Philippe de France était grandement courroucé des maux et déloyautés que le roi don Alphonse de Castille avait faits à sa sœur la reine Blanche; car, son mari don Ferrant de Castille étant mort, le roi Alphonse, son beau-père, l'avait déshéritée, elle et ses fils, du royaume qui leur devait revenir, et avait fait faire hommage par ses barons à son fils cadet, don Sanche; et aussi ne traitait-il pas sa belle-fille la reine Blanche comme elle le méritait, étant fille du saint roi Louis de France et bien bonne dame. Le roi Philippe avait levé une armée pour marcher contre le roi d'Espagne, et s'en alla jusqu'à la ville de Sauveterre, sur les terres de Gaston de Béarn. La multitude était si grande, que nul ne la pouvait compter; mais les vivres commençaient à manquer, et on ne pouvait avoir aucune nourriture pour les chevaux, si bien qu'ils ne purent passer les montagnes ; l'hiver commençait à s'approcher, les vents à souffler et la froidure à venir avec la pluie, la neige et la gelée. L'armée était en tel point lorsque certains négociateurs s'approchèrent du roi, et lui firent entendre qu'il vaudrait mieux s'en retourner et revenir au printemps, quand
I. ALFONSVS REX CASTELLE ET LEGIONIS, Au revers, Champ écartelé de Castille et de Léon. — AR,
les garnisons seraient mieux ordonnées et pourvues. Ce fut grand dommage et grande perte qu'on n'allât pas plus avant, car ils eussent pris toute l'Espagne à leur volonté, comme on le vit bien quand le comte Robert d'x\rtois, que le roi de France avait envoyé en Navarre, s'empara de Pampelune et de tout le pays.
Quand le roi d'Espagne eut nouvelles de ce que venait de faire le comte d'Artois, il fut en crainte pour lui-même et pour son royaume ; aussi manda-t-il à son cher cousin le comte d'Artois que bien volontiers il le verrait et lui parlerait. Le comte reçut les messagers moult courtoisement et les retint auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût reçu avis du roi de France qu'il voulait très bien qu'il allât en Espagne, car il le tenait pour loyal et se fiait à lui.
Quand le comte d'Artois fut arrivé auprès du roi d'Espagne, celui-ci le pria de faire la paix entre lui et le roi de France. Le comte répondit qu'il s'y emploierait volontiers; mais, tandis qu'ils parlaient ensemble, vint un messager qui apporta nouvelles des secrets et de toutes les pensées du roi de France. Qiiand le roi d'Espagne eut reçu le messager, il dit au comte d'Artois : « Beau cousin, je ne suis point sans amis à la cour de France et ainsi me devriez-vous obéir et aider par raison de votre lignage, car j'ai des gens qui me savent bien mander le secret du roi, ce qu'il veut faire et ce qu'il a pensé. >/
Pour lors le comte eut en pensée que les nouvelles qu'avait reçues le roi d'Espagne devaient venir de Pierre de la Brosse ; aussi, après avoir pris congé du roi d'Espagne et pourvu à la garde de la Navarre, il chevaucha tant qu'il vint en France et put-il raconter au roi Philippe ce qu'il avait vu en Espagne. Le roi comprit bien que cette trahison venait d'un de ses familiers qui étaient à son service. Aussi ne savait-il plus à qui pouvoir se confier ou demander conseil ni dire ses secrets.
En ce même temps il advint qu'un messager portant des lettres tomba malade dans une abbaye ; surpris par le mal, il sentit bien qu'il allait mourir; aussi appela-t-il ceux de l'abbaye et leur fit promettre et jurer qu'ils ne remettraient les lettres à nul homme vivant, sauf à la propre personne du roi de France. Quand le messager fut mort, un des moines prit les letties par l'ordre de
5i8 HISTOIRE DE FRANCE.
son prieur et les porta tout droit au roi de France, à Melun-sur- Seine, où il était.
Le roi reçut joyeusement le moine et lui fit bonne chère, puis il entra dans une chambre et fit appeler ses plus familiers pour ouvrir la boîte et regarder de quel sceau elle était scellée. On trouva que c'était le sceau de Pierre de la Brosse. Mais, quand on eut ouï les lettres, on ne voulut point dire ni faire savoir ce qui y était écrit. Cependant le roi partit de Melun et s'en alla à Paris et de là au bois de Vincennes. Là fut mandé Pierre de la Brosse, qui fut mené en prison à Joinville et mis dans la grosse tour.
Les nouvelles vinrent à Tévêque de Bayeux que Pierre de la Brosse, son cousin, était en prison. Il s'en alla au plus tôt en cour de Rome et se mit sous la garde du pape. Pierre de la Brosse fut peu après amené à Paris ; là furent mandés plusieurs des barons de France pour ouïr son jugement et comment il avait mérité la mort.
Qiiand les barons furent assemblés, Pierre de la Brosse fut livré au bourreau de Paris qui pend les larrons, par un beau matin, au soleil levant. Les ducs de Bourgogne et de Brabant, le comte d'Artois et plusieurs autres barons et hommes nobles le conduisirent au gibet. Le commun peuple de Paris s'était ému de toutes parts, si bien que les hommes et les femmes couraient après, ne pouvant croire que de si haut état on pût tomber si bas. Le bourreau lui mit la corde autour du cou et lui demanda s'il ne voulait rien dire, mais il répondit que non. Alors le bourreau tira l'échelle et le laissa aller parmi les larrons.
Nul se doit fier en grandeur mondaine ni en son puissant état, car la roue de la fortune, qui ne s'arrête en aucun point ni aucun lieu, l'aura bientôt dévalé et mis en bas. Tous ceux que Pierre de la Brosse avait mis en cour ou avancés en quelque manière furent mis hors de service du roi et nul n'en demeura que Ton pût savoir.
En ce temps, qu^nd le roi Charles de Sicile, frère du bon roi saint Louis, se tenait pour assuré de son royaume et maître de la plus grande puissance qui fût en Italie, le roi d'Aragon, poussé par les malices de sa femme, commença à conspirer avec ceux de Messine et de Palerme et autres bonnes villes, qui en une nuit marquèrent les portes de tous les Français, et, quand il vint au
Monnaie de Pierre l" de Sicile et Constance
point du jour et qu'on commençait à voir, tuèrent tous ceux qu'ils purent trouver, en sorte que nul ne fut épargné, ni vieux, ni jeunes; tous furent mis au fil de l'épée, jusqu'aux felnmes enceintes, et nul ne demeura. Le roi d'Aragon ne tarda guère à prendre terre, car il avait appareillé sa flotte comme devant aller contre les Sarrasins pour le service de la foi chrétienne, et tantôt apprit le roi Charles que les Français avaient été occis et que toute la Sicile était tournée contre lui, s'étant donnée au roi d'Aragon. Il manda ces choses au pape Martin et à son neveu le roi de France. Le pape alla à Orvieto et, assemblant tout le peuple du pays, il les admonesta et leur dit que nul ne devait être opposé au roi Charles, ni en rien son ennemi, car il tenait et devait tenir son royaume de l'Église de Rome, et que nul ne devait venir à l'aide de ceux de Sicile, ni leur obéir en aucune manière, sous peine d'excommunication. Quand il eut ainsi sermonné et admonesté le peuple, il envoya un de ses cardinaux, maître Gérard de Parme, évêque de Sainte-Sabine, afin de rappeler ceux du royaume de Sicile à la paix et à la concorde envers le roi Charles. Mais ceux de Messine et de Palerme vinrent audevant de ce cardinal, lui défendirent de passer outre parce que tout le pays voulait appartenir au roi d'Aragon, au nom de sa femme, fille de Mainfroy, qui avait été jadis usurpateur de la Sicile. Aussi le cardinal s'en retourna conter au pape comment les choses s'étaient passées et que la plus grande partie de la Calabre s'était accordée avec ceux de Sicile.
Or le roi Charles, ayant assemblé grande foison de gens, passa le phare de Messine et vint mettre le siège devant la ville. Les bourgeois furent surpris de sa venue, car ils n'étaient point munis d'armes ni d'autres choses défendables et le roi eût pu aisément s'emparer de la place, mais il eut pitié de détruire si noble cité et fit dire à ceux de dedans qu'il serait assez débonnaire pour
I. P DEI GRA ARAGON SICIL REX. Écu d'Aragon. Au revers, COSTA DEI GRA ARAC SICIL REG. Aigle. — AR.
leur pardonner leur rébellion. Si demandaient les bourgeois quelques jours de confiance, ce que le roi leur accorda volontiers, et aussitôt envoyèrent ceux de Messine par toute la terre de Sicile pour mander armes et secours, et, quand ils furent garnis, ils ne voulurent rien faire de ce que le roi leur demandait, lequel fut obligé de se retirer du siège, ayant éprouvé le proverbe qu'on dit en France : « Qui ne fait quand il peut ne fait pas quand il veut. »
Quand le roi Charles eut quitté le siège de Messine, le roi d'Aragon, plein d'orgueil et de présomption, se fit couronner roi de Sicile en dépit de lui; aussi le pape l'excommunia-t-il et le déclara déchu du royaume d'Aragon, qu'il donna à Charles de Valois, fils du roi Philippe de France, ainsi que les lettres en furent faites et scellées de tous les cardinaux de Rome.
Pierre, comte d'Alençon, frère du roi de France, et Robert, comte d'Artois, le duc de Bourgogne, le comte de Dammartin et beaucoup de nobles hommes avec grande foison de gens de pied vinrent en ce temps au secours du roi Charles de Sicile et traversèrent toute la Lombardie à bannières déployées, sans nul empêchement, et tant chevauchèrent qu'ils vinrent jusqu'aux plaines de Saint-Martin, où le roi était, en sorte que tous les gens du pays fuyaient devant eux et s'enfermaient dans les châteaux et les forteresses.
Le roi d'Aragon, qui connaissait bien la puissance du roi Charles et la hardiesse des Français, imagina un moyen pour les décevoir, car il n'avait point désir d'aller contre eux en bataille. Il manda donc au roi Charles que, s'il était assez osé et hardi, volontiers combattrait-il avec lui corps à corps, qu'ainsi il prît avec lui cent des plus braves chevaliers qu'il pût trouver et se trouvât le premier juin sur les landes de Bordeaux, où il viendrait le combattre avec cent chevaliers choisis de son royaume, afin que celui qui serait vaincu n'eût jamais d'honneur ni ne portât couronne.
Qiiand le roi de Sicile ouït ceci, il dit qu'il le voulait bien, et aussitôt manda toute l'affaire à son neveu le roi de France et lui ordonna qu'il fît faire cent armures de fer les plus belles et les meilleures que l'on pût trouver et fabriquer. Le pape Martin, qui sut bien la besogne, n'en fut pas joyeux, car il se douta bien que le
roi d'Aragon n'agissait ainsi que par ruse, et ainsi fut trouvé véritable; car au jour dit, le roi Charles de Sicile et ses chevaliers étant aux Landes de Bordeaux, le roi d'Aragon n'y vint ni s'excusa en rien, et dit seulement qu'il ne se pouvait aventurer si loin de son royaume, par crainte du roi de France : ce dont le roi Philippe fut très courroucé et tint cette même année parlement à Paris de tous ses barons, afin de leur faire savoir que le royaume d'Aragon était donné à Charles, son fils, de par la cour de Rome, et monseigneur Collet, cardinal, prêcha qu'on prît la croix pour aller contre le roi d'Aragon comme un homme damné et excommunié qu'il était.
Le roi Philippe s'étant croisé pour aller en Aragon, le roi Charles de Sicile, qui depuis quelque temps demeurait en France auprès de son neveu, dit qu'il s'en irait maintenant vers son fils, le prince de Salerne, et ses barons qui l'attendaient; il se mit en chemin jusqu'à ce qu'il vînt à Naples. Là il trouva que la plus grande
partie des gens du pays s'étaient tournés contre lui et avaient mis hors de la cité les Français qu'il avait laissés pour la garder. Lorsqu'il sut toute leur mauvaise idée, il les châtia horriblement, car il les fit prendre et traîner, et mourir de divers tourments, puis il partit de là et s'en vint en Calabre, où se tenait son neveu, le bon comte d'Artois, et voulait passer le Phare afin d'assiéger Messine. Mais il ne put le faire, car les vents étaient courroucés, grands et horribles, et l'hiver était venu. Il fit donc venir ses nefs au port de Blindes, de peur qu'elles ne fussent prises par ses ennemis. 11 n'y demeura que sept mois, quand la maladie le prit, dont il mourut en l'an de grâce 1284, et fut son corps appareillé et enterré en la cité de Naples dans la principale église.
Les nouvelles en vinrent au pape Martin, qui en fut grandement
Sceau d'Alphonse d'Aragon.
(Archives nationales, n" ii 226.)
affligé, à cause de la loyauté et vaillance qui avaient été en ce roi. Il fit donc le comte d'Artois tuteur et défenseur de tout le royaume de Sicile, car le prince de Salerne, fils du roi Charles, avait été pris par les ennemis. Après quoi, et tant que le comte fut au pays, les gens du roi d'Aragon n'osèrent jamais y mettre le pied, ni venir contre lui, et on disait alors communément que, s'il ne fût demeuré, toute la Fouille et la Calabre eussent été au roi d'Aragon. Et ne tarda guère que le pape Martin ne trépassât, peu après le jour de Pâques (1285), en la place duquel on fit pape messire Jérôme, de . l'ordre des Frères prêcheurs, lequel fut appelé Honoré.
Assez tôt après, en l'an de grâce 1286, le roi Philippe de France assembla vers la Pentecôte, à Toulouse, si grande multitude de gens, que c'était merveille à voir, parce qu'il voulait entrer en Aragon, qui avait été donné et octroyé à son fils Charles. Pour lors le roi d'Aragon dit à Constance, sa femme, qu'elle gardât bien le prince de Salerne et la terre de Sicile et qu'il irait défendre son royaume contre le roi de France, lequel était allé tout droit à Elne l'Orgueilleuse, et prit et détruisit la ville et se préparait à passer les monts des Pyrénées.
Or se consultaient les barons de France pour savoir où ils pourraient plus facilement franchir les montagnes et à moins de péril, car les montagnes étaient si hautes, qu'il semblait qu'elles tinssent au ciel, et ils ne pouvaient rien faire au pas de l'Ecluse, qui eût été leur droit chemin, car les Aragonais y avaient apporté des tonneaux pleins de sable, de gravier et de grosses pierres, en sorte que nul n'y pouvait passer sans péril de mort. En outre, ceux d'Aragon avaient tendu leurs tentes et leurs pavillons sur les montagnes, d'où ils pouvaient facilement voir l'armée des Français et les attendaient à ce pas de l'Ecluse qui tant était périlleux.
Comme ils étaient ainsi en grand embarras, le bâtard de Roussillon fit savoir au roi Philippe qu'il connaissait un chemin un peu plus loin que l'Écluse, par lequel on pourrait passer sans nul péril. Le roi y alla donc avec certains de ses chevaliers et de ses gens d'armes, pendant que le gros de l'armée faisait semblant de vouloir tenter le passage de l'Ecluse, et se trouva en une voie si
étrange, si remplie d'épines et de ronces, qu'il semblait que jamais homme n'y fût allé. Ils franchirent cependant les montagnes à grand peine et firent passer l'armée sans nul dommage, en sorte que ceux d'Aragon qui gardaient le pas de l'Ecluse, furent bien ébahis quand ils aperçurent que l'armée de France était au delà et au-dessus d'eux; ils en eurent si grand émoi, qu'ils s'enfuirent en grande hâte, sans rien emporter. Les Français vinrent à leurs
Le sire de Joinville présentant la Vie de saint Louis à Philippe le Hardi. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 13568.)
tentes, où ils prirent ce qu'ils trouvèrent, puis tendirent leurs pavillons au plus haut des montagnes, où ils n'avaient guère à boire et à manger. Ils s'y reposèrent trois jours, pour se remettre des grandes fatigues qu'ils avaient eues, puis ils allèrent à une ville appelée Pierrelatte, qui fut brûlée de ceux qui y habitaient, afin que les Français n'y eussent aucun profit, ce qui ne les empêcha pas de s'y établir, et prirent aussi la ville de Figuières, avant de mettre le siège devant la cité de Girone.
La place était défendue par le capitaine Raimond de Cardonne, qui était chevalier du comte de Foix, et il la défendait si vaillamment, que tous les Français le tenaient pour bon chevalier et hardi. Aussi était la ville merveilleusement forte, et ceux qui étaient
dedans grandement courageux et résolus. Quand le roi de France vit que tous les assauts ne servaient en rien contre la ville, il fit préparer un engin si fort et si bien construit, qu'il pouvait abattre les murs de la cité; mais ceux de la ville attendirent qu'il fît nuit, puis ils sortirent de la cité et mirent le feu à l'engin; lorsqu'il fut bien embrasé, ils jetèrent dedans le maître charpentier qui l'avait construit, afin qu'il n'en fît jamais un autre pareil. Qriand le roi sut cela, il fut si irrité, qu'il jura qu'il ne lèverait jamais le siège qu'il avait près la ville. Cependant son armée commençait
grandement à souffrir de la chaleur et des puanteurs qui venaient des bêtes mortes parles champs, en sorte que les mouches qui les mordaient étaient toutes pleines de venin ; aussi mouraient dans l'armée hommes, femmes, enfants et chevaux, et l'air y devint si corrompu, qu'à peine quelqu'un y pouvait demeurer sain et bien portant.
Pierre, le roi d'Aragon, était aux aguets pour arrêter les vivres qui venaient au roi de France par le port de Roses. Un espion, ayant aperçu son embuscade, vint trouver le connétable de France, messire Raoul d'Eu, et messire Jean d'Harcourt, qui était maréchal de l'armée, et leur en fit savoir le lieu, où ils s'en allèrent aussitôt avec le comte de la Marche.
Quand ils furent tout près, ils virent bien que le roi d'Aragon avait plus de gens qu'ils n'étaient, et ne savaient que faire de combattre ou se retirer. Sur quoi, messire Mathieu de Roye, qui était un chevalier preux et sage, leur dit : « Messeigneurs, voilà nos ennemis que nous avons trouvés, et c'est aujourd'hui la veille de l'Assomption de Notre-Dame, la douce Vierge Marie, qui nous aidera en cette journée; prenez donc bon courage, car ils sont excommuniés et séparés de la sainte Église. Nous n'avons pas
Sceau de Raymond de Cardoniie.
(Archives nationales, n° 11304.)
ILS JETÈRENT LE MAITRE CHARPENTIER DANS l'eNGIN Q.UAND IL FUT BIEN EMBRASÉ.
Composition de D. Maillart.
besoin d'aller outre mer pour sauver nos âmes, nous les pouvons ici sauver. »
Ils s'accordèrent tous à ce qu'il disait et coururent sus à leurs ennemis bien fièrement. La besogne commença donc forte et âpre, et le poids de la bataille tomba sur les Aragonais, qui commencèrent à se mettre en fuite ; mais les Français les tuaient de suite et les chassaient de près, en sorte qu'il y en demeura sur le champ de bataille plus de cent morts, sans compter ceux qui furent blessés en fuyant, desquels fut le roi Pierre ; mais il ne put être pris ni retenu, car il coupa lui-même les rênes à son cheval et prit la fuite. Il ne tarda guère à mourir de la plaie qui lui avait été faite, ce que le roi de France ne savait pas, sans quoi il eût été encore plus joyeux qu'il ne fut de la belle journée qu'avaient eue ses gens.
Le siège étant depuis longtemps devant Girone , les vivres commencèrent à manquer à ceux de la cité. Le comte de Foix et Raymond
Roger, qui étaient dans l'armée du roi de France, savaient bien leur état et comment ils ne pouvaient plus tenir ni durer. Ils s'en vinrent donc au roi et dirent que, s'il lui plaisait, ils parleraient aux capitaines de la cité, afin de savoir s'ils se voulaient rendre à merci. Le roi leur en octroya congé par le conseil de ses barons, et ils s'en allèrent en la cité conter leurs raisons et ce qu'ils requéraient. Quand ils eurent ainsi fait leur mandement, le comte de Foix et Raymond Roger dirent au roi, de la part de ceux de la cité, qu'ils demandaient trêve jusqu'à ce qu'ils pussent envoyer vers leur seigneur, le roi d'Aragon; si celui-ci ne leur voulait ou pouvait aider, ils lui rendraient volontiers la cité et se mettraient à son commandement. Le roi leur donna trêve bien volontiers et ils envoyèrent des messagers vers le roi
Sceau du comte de Foix.
( Archives nationales, n" 663. )
Pierre, lesquels le trouvèrent mort et plusieurs de ses barons avec lui; ils en furent fort ébahis et désolés, et s'en retournèrent vers ceux de leur cité qui les avaient envoyés pour leur conter le malheur qui était arrivé.
Quand les capitaines de Girone surent ces nouvelles, ils mandèrent au roi qu'ils se rendraient vies et bagues sauves. Le roi, qui ne savait pas la pauvreté de vivres à laquelle ils étaient réduits, s'y accorda par le conseil du comte de Foix et de Raymond Roger; mais, lorsqu'il entra dans la ville et que les Français regardèrent à mont et à val comment il en était, ils ne trouvèrent point dans la cité des vivres dont on pût se nourrir trois mois. Par cela on peut voir clairement que le roi de France fut déçu et trahi par le comte de Foix et Raymond Roger faussement et vilement, car ils savaient bien l'état de la cité et qu'elle ne pouvait durer.
Après que la cité fut rendue, le roi commanda qu'elle fût bien garnie de gens d'armes et de vivres, car il avait dessein d'hiverner aux environs de Toulouse. Lequel conseil lui fut donné par gens qui n'aimaient guère son profit, car, à peine eut-il ordonné à la plus grande partie de sa flotte de quitter le port de Roses, que les gens du pays se jetèrent sur les vaisseaux qui restaient, prirent et pillèrent les uns et firent grande bataille contre les autres. Là furent occis grand nombre de Français et pris par force l'amiral des galères, qui avait nom Enguerrand de Bajol et qui était un noble chevalier et vaillant. Aubert de Longueval y fut tué pour s'être lancé trop avant sur les Aragonais, car il comptait sur les chevaliers qui étaient auprès de lui; mais le seigneur d'Harcourt, qui était maréchal de l'armée, le laissa occire parce qu'il le haïssait.
Quand les gens du roi virent qu'ils ne pourraient longtemps résister, ils rachetèrent l'amiral pour une somme d'argent, puis ils mirent le feu à leurs quartiers et brûlèrent toute la ville de Roses. Comme ils s'en allaient par les chemins, ils furent pris d'une si grande averse de pluie, qu'à peine pouvaient-ils se tenir à pied ou à cheval, ni demeurer en leurs pavillons, tant ils étaient battus par l'eau. Le roi fut bien triste et bien courroucé de ce qu'il avait fait peu ou rien en Aragon, et lui semblait qu'il eût dû prendre tout
l'Aragon et toute l'Espagne, tant il avait emmené avec lui de bonne chevalerie et grande foison de gens d'armes; aussi se demandait d'où cela pouvait venir, par aventure, par mauvais conseil ou méchante fortune.
Tandis qu'il était en telle pensée, la fièvre le prit, en sorte qu'il
Sergents, d'après une miniature d'environ l'an 1301. (Quicherat, Histoire du costume.)
ne pouvait chevaucher et qu'il le fallut porter en une litière. Sa fièvre crût et s'aggrava, car l'air était humide et détrempé de pluie, en sorte que le roi devint plus fort malade. Ils chevauchèrent tant, qu'ils vinrent au pas de l'Ecluse. Là, sur les montagnes, se tenaient les Aragonais, qui étaient aux aguets pour attaquer les Français. Quand quelques-uns s'éloignaient de l'armée par dix ou douze, ils leur couraient dessus et les massacraient, les dépouillant de tout ce qu'ils pouvaient prendre ou enlever.
Ainsi à grande douleur et grand peine vinrent-ils jusqu'à Perpignan, où ils s'arrêtèrent pour se reposer. Le roi Philippe se trou-
vait bien malade et infirme ; aussi ne voulut-il pas attendre d'avoir perdu le sens et la raison, et fit et ordonna son testament comme un bon chrétien, après quoi il reçut en grande dévotion les sacrements de la sainte Eglise. Quand il eut rempli tous ses devoirs, il rendit la vie et s'acquitta du tribut de nature, qui est une dette commune à toutes les créatures. Les barons de France furent bien dolents et courroucés de sa mort, car de jour en jour il croissait en courage et en volonté de bien faire et de battre ses ennemis. Nul ne pouvait penser la douleur que la reine sa femme en eut au cœur, ni les plaintes et les larmes qu'elle fit éclater, car elle mena si grand deuil et si longuement, qu'à peine poavait-on espérer de lui conserver la vie.
Ferniail du niiinteau royal de saint Louis. ( Musée du Louvre. )
Philippe le Bel et ses seigneurs.
(Bibliothèque nationale, Ms. lat., n" 8304.)