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Chronique de Guillaume de Nangis

2. Chroniques de Saint-Denis, d'après la Vie de saint Louis par Guillaume de Nangis

avec lui ses deux fils, et les autres entrèrent chacun en sa nef. Ses mariniers dressèrent leurs voiles parce que le vent était bon et se mirent en route, cheminant paisiblement jusqu'au vendredi vers minuit que le vent troubla la mer et fit lever de grandes ondes et gros tourbillons qui heurtèrent les nefs si rudement, qu'elles furent jetées çà et là. Le roi demanda aux maîtres nautoniers comment il se faisait que la mer fût devenue si grosse, et ils répondirent : « Sire, nous sommes entrés dans la mer du Lion qui est d'ordinaire violente et pleine de tempêtes; c'est pourquoi elle est nommée mer du Lion et nous la redoutons plus qu'aucune autre. » Ils cinglèrent et naviguèrent cependant jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de la mer du Lion et entrèrent en une autre partie de mer plus calme, où ils cinglèrent plus paisiblement jusque vers le dimanclie; mais vers le jour la tourmente devint plus forte que jamais : aussi furentils en grande crainte, et le roi fit chanter quatre messes sans consécration, l'une fut du Saint-Esprit, l'autre de Notre-Dame, la troisième des Anges, la quatrième des Morts. Mais il y avait peu de gens qui se pussent soutenir, tant la nef était souvent heurtée par les vagues de la mer.

Avec cela ils étaient bien ébahis de ce qu'ils n'arrivaient pas au port de Castel-Castro en Sardaigne', où ils se devaient attendre les uns les autres. Or on avait apporté une mappemonde devant le roi pour lui montrer le lieu du port de Castel-Castro, et les uns disaient qu'on devait être du port d'Aigues-Mortes à Castel-Castro en quatre jours. Ayant ainsi parlé ensemble, ils laissèrent les nefs flotter toute la nuit, et, quand ce vint au matin, ils virent la terre de Sardaigne, mais le port était éloigné de plus de quarante milles et ne purent en approcher, tant le vent leur était contraire.

Le lendemain au matin, voyant qu'ils ne pouvaient arriver au port, ils envoyèrent une barque à Castel-Castro pour chercher des vivres frais. Mais ils trouvèrent ceux de la ville rebelles et si contraires à leurs désirs, qu'à peine voulaient-ils pour de l'argent leur donner de l'eau douce, du vin et des viandes, car ils craignaient d'être tous pris et ils avaient mis leurs biens dans des cachettes.

I. Ce devrait être Castel-Sordo; mais Guillaume de Nangis dit Cagliari, à l'autre extrémité de l'île.

Quand le roi apprit qu'ils ne recevaient pas volontiers ses gens, il envoya un chevalier au château, demandant que ses malades pussent se reposer au château : ce qu'ils accordèrent pour l'extérieur du château et non pour le dedans, qui était tenu par les Pisans. Ainsi furent les malades descendus des nefs et portés au château, pauvres et riches, dont plusieurs moururent en chemin, et les Français trouvèrent des vivres qui leur furent bien cher vendus, en sorte que le roi, sachant comment la besogne allait, envoya le maréchal de l'armée pour demander qu'on fût plus courtois à ses gens. On répondit plus par peur que par amitié qu'on ferait la volonté du roi; nonobstant les Français étaient si courroucés, qu'ils voulaient détruire le château : ce à quoi le roi ne se voulait point accorder, disant qu'ils n'étaient pas partis de France pour combattre des chrétiens.

Pendant que le roi attendait ses gens au port de Castel-Castro, les autres nefs qui étaient parties des ports de Marseille et d'Aigues-Mortes vinrent aussi toutes ensemble au port où le roi était. Là s'assemblèrent ensemble tous les barons et résolurent d'un commun accord qu'on irait à Tunis, car le roi de Tunis avait une fois envoyé message au roi de France, disant que volontiers il se ferait chrétien pourvu qu'il en eût convenable occasion, par peur des Sarrasins. Sur cette espérance ils demandèrent tous d'aller là, en sorte que le jour de la saint Arnoul ils se trouvèrent au port de Tunis, qui est au-dessous de Carthage. Le roi envoya donc devant lui l'amiral de la mer pour voir s'il y avait au port nul empêchement de prendre terre, et l'amiral trouva seulement deux nefs vides qui étaient aux Sarrasins de Tunis, tandis que les autres nefs étaient aux marchands. Il s'empara de tout, puis descendit à terre et fit dire au roi ce qu'il avait trouvé et qu'il vînt lui aider. Mais le roi ni les barons ne prirent point terre ce soir-là : ce dont ils furent malavisés, car les Sarrasins, qui savaient la nouvelle, vinrent dès le matin à pied et à cheval et ils environnèrent le port de toutes parts.

Cependant la galère du roi, où il y avait grande foison de gens d'armes, prit terre à l'endroit même où s'était jeté l'amiral; les Sarrasins épouvantés reculèrent vers une petite île et n'osèrent se lancer plus avant, en sorte que les Français entrèrent en une île

qui avait bien deux milles de long et les soldats commencèrent à chercher des eaux douces; sur quoi les Sarrasins, qui les épiaient, les attaquèrent, si bien qu'il y eut là grand combat autour d'une tour, qui fut prise et reprise, et les Français étant venus en grand nombre passèrent outre jusqu'à Carthage, où ils se logèrent en une grande plaine où il y avait beaucoup de puits dont ils arrosaient leurs jardins quand le temps était trop sec.

Quand les barons furent logés dans la plaine au-dessous de Carthage, les mariniers vinrent dire au roi qu'ils lui rendraient Carthage s'il leur voulait donner aide, et il leur bailla cinq cents' sergents à pied et quatre batailles de chevaliers, avec lesquels ils assaillirent le château et montèrent aux murs avec des échelles de cordes tenant à bons crochets de fer et entrèrent dedans, sans que les Sarrasins osassent approcher, par peur de l'armée qui se trouvait entre eux et Carthage, et ne perdirent les mariniers qu'un des leurs qui fut tué d'un dard; aussi mirent-ils bientôt leurs bannières sur les murs. Quand le roi et ses gens virent que la ville était prise, ils allèrent au-devant des Sarrasins, qui fu3^nient de la place, et en occirent une partie ; ceux qui se mirent dans les cavernes pour sauver leur vie furent trompés, car on mit le feu dedans et ils furent tous morts et brûlés. Quand ceux de Carthage avaient su la venue du roi, ils avaient envoyé leurs biens à Tunis avec femmes et enfants; aussi ne trouva-t-on guère dans la ville que de l'orge en assez grande quantité.

Puisque grand nombre d'écritures font mention de Carthage, nous dirons la grande réputation et noblesse qui en fut jadis. Carthage, qui est maintenant ramenée à l'apparence d'une petite forteresse, fut anciennement une noble cité, fondée par la reine Didon et la reine et la maîtresse de toute l'Afrique. Aussi furent jadis ceux de la cité en si grande puissance, qu'ils déconfirent maintes fois les Romains et triomphèrent de leurs forces. A la fin cependant les Romains les conquirent, mais ce ne fut pas sans grand travail, car ils y mirent quarante ans sans cesser et y fut répandu beaucoup de sang ; encore ne purent-ils s'en emparer par force, mais bien par ruse et grande habileté.

Qiiand les Sarrasins qui avaient tout le jour tiré leurs flèches contre les Français virent que Carthage était pris, ils s'en retour-

nèrent, et le lendemain ils épièrent le moment où les Français étaient à dîner et les attaquèrent si rudement, que les chrétiens durent s'armer; mais, quand les Sarrasins les virent venir, ils s'enfuirent. En cette même journée deux chevaliers chrétiens nés en Catalogne vinrent vers le roi de la part du roi de Tunis, qui lui dirent que, s'il venait à Tunis pour assiéger la ville, le roi de Tunis ferait occire tous les chrétiens qui étaient en sa terre ; le roi répondit

Ports de Carthage.

(Davis, Carthage and lier remains. )

que plus il ferait du mal aux chrétiens et plus il lui en voudrait. Et le roi fit faire de bons fossés autour de son armée contre les Sarrasins, qui les venaient trop souvent assaillir, car le roi et les barons avaient résolu d'attendre pour aller à Tunis que le roi de Sicile fût arrivé, qui était frère du roi de France et avait été comte d'Anjou avec le roi en Egypte. Aussi était venu messire Olivier de Termes, qui apporta certaines nouvelles qu'avant trois jours le roi de Sicile serait au port de Tunis.

Lors advint que Jean Tristan, comte de Nevers, tomba malade et fut porté en sa nef, où il mourut bientôt. Et le jeudi d'après le légat mourut et beaucoup d'autres bonnes gens à cause du mauvais air dont ils étaient environnés et par défaut de bonne eau. Le

Monnaie de Charles d'Anjou, roi de Sicile-

roi fut d'abord pris de maladie, puis d'une fièvre dont il se coucha dans son lit et sentit bien qu'il lui fallait payer le tribut de nature. Lors fit-il appeler Philippe son fils et lui commanda de garder chèrement les enseignements qu'il avait pour lui écrits de sa main pour la bonne conduite du royaume.

Après que le roi eut enseigné ses commandements à Philippe son fils, la maladie commença fortement à l'accabler. Il commanda donc qu'on lui donnât les sacrements de la sainte Eglise pendant qu'il était en bonne mémoire, et à chaque verset du psautier

qu'on lui disait il répondait le sien selon son pouvoir; même une fois qu'il devait ' recevoir le corps de Jésus-Christ, quand celui qui le portait entra dans sa chambre, le saint roi qui était malade et faible se jeta de son lit à terre ; mais ceux qui étaient autour étendirent son manteau sur lui, et le saint roi resta assez longtemps couché par terre en oraison, puis il reçut à genoux le corps de Jésus-Christ en grande dévotion, sans pouvoir ensuite rentrer dans son lit, où le reportèrent ceux qui l'entouraient \ Et se tourmentait le roi de savoir qui pourrait prêcher la foi chrétienne à Tunis, et il disait que père Aubry de Longpinel le pourrait, car il savait en partie le langage des Turcs, ayant maintes fois prêché à Tunis par le commandement du roi de Tunis, qui l'aimait fort. Et comme la parole commençait à manquer au bon roi, il ne cessait d'appeler les saints auxquels il avait dévotion, comme saint Denis de France, et disait une oraison qui est dite à la fête de saint Denis : « Accorde-nous, Seigneur, nous t'en prions, de mépriser, par amour pour toi, les prospérités du monde et de ne pas en craindre les revers. » Et aussi l'oraison de saint Jacques l'apôtre : « Sois, ô Dieu, le gardien et le sauveur de ton peuple. » Dans la nuit* du dimanche, quand il ne parlait déjà plus, il soupira tout bas : « O Jérusalem! Jérusalem! » Le lundi matin, jour

1. Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite.

2. K REX SICILIE. Clef et lis. Au revers, C ANDEGAVIE. Croix — BiUon.

3. Chroniques de Saint-Denis, d'après la Vie de saint Louis par Guillaume de Nangis. -4. Vie de saint Louis, -çd^r le confesseur de la reine Marguerite.

de la Saint-Barthélémy, le saint roi tendit ses mains jointes vers le ciel et dit : « Beau sire Dieu, aie pitié de ce peuple qui demeure

Mort de saint Louis. — Saint Louis fait des miracles.

D'après d'anciens vitraux de Léglise de Saint-Denis.

( Montfaucon, Monuments de la monarchie française, t. II.)

ici et le ramène en son pays, afin qu'il ne tombe pas en la main de ses ennemis pour être contraint à renier ton saint nom ! » Quand le roi sentit venir l'heure de la mort, il voulut être mis

en un lit de cendres, puis il dit en latin : « Père, je remets mon esprit en ta garde! » Après quoi il ne parla plus et trépassa peu après de ce siècle à Notre-Seigneur le lendemain de la fête de saint Barthélémy et l'an de grâce 1270, vers l'heure de nones, en laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ mourut sur la croix pour la vie du monde, auquel doivent tous louanges, honneur et gloire dans les siècles éternels! Amen!

Quand le saint roi se fut endormi dans le Seigneur, tous les barons et les chevaliers présents jurèrent fidélité et hommage pour

le royaume de France à Philippe son fils, qui lui succéda ainsi dans le camp ' dressé sous les murs de Carthage. En même temps se répandit parmi l'armée la nouvelle que le roi était mort, en sorte que le peuple en fut grandement troublé ; mais il n'en faisait pas grand semblant en apparence, de peur que ceux de Tunis ne s'aperçussent du malheur qui était advenu. Comme ils étaient en cet embarras, ils aperçurent la flotte du roi de Sicile qui arrivait à force de voiles, et bientôt ils entendirent les trompes, buccins et cymbales que le roi faisait sonner pour avertir le saint roi et les barons de sa venue.

Comme le roi de Sicile touchait au port, il s'étonnait de ce que les gens de l'armée fussent si tristes, et, pensant qu'ils ne lui fissent pas grande chère, il demanda à quelques-uns ce que ça pouvait être. Si lui dit-on que son frère le roi de France se mourait, et qu'il se hâtât, car on ne croyait pas qu'il le pût trouver en vie. Quand le roi de Sicile ouït la nouvelle, il pensa que, s'il laissait paraître sa douleur et sa tristesse, l'armée s'en pourrait trop fortement émouvoir et tomber en désespérance, en sorte que, si les Sarrasins s'en apercevaient, il leur serait raison d'assaillir. Pour cette raison il fit la meilleure chère et la plus joyeuse à ceux qu'il rencontra, et

I. Chroniques de Saint-Denis, d'après la Vie de Philippe le Hardi, par Guillaume de Nangis.

Sceau de Charles d Anjou, roi de Sicile

s'en vint aussi gaiement à l'armée que s'il fût venu à une noce, et se hâta de se rendre auprès de son frère, qu'il trouva encore tout chaud, car son esprit venait à l'instant de s'envoler. Lorsqu'il vit que son frère était mort, il se mit à genoux, recommandant à Notre- Seigneur qu'il reçût l'âme de son frère, et les larmes lui coulèrent des yeux.

Bientôt cependant il pensa que c'était manière de femme que de

Monreale (Montroyal), d'après une photographie,

pleurer; il regarda autour de lui tout fermement, comme s'il ne lui eût été de rien. Et avant que le corps fût oint d'onguents précieux, comme on le devait faire, il demanda les entrailles à monseigneur Philippe pour les faire porter en Sicile dans une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, assez près de Palerme, qui est appelée Montroyal. Les ossements furent mis en un cercueil, bien embaumés, dans de riches draps de soie, jusqu'à ce qu'ils pussent être apportés à Saint- Denis de France, où le bon roi avait choisi sa sépulture avec les anciens rois de France qui y reposent.

Dès que le service du bon roi eut été dit et célébré, le roi de Sicile fit tendre des tentes par delà la mer, environ à une lieue de l'armée de France, et il y avait bien quatre milles entre l'armée de

France et la cité de Tunis. Les Sarrasins avaient coutume devenir chaque jour tirailler contre l'armée et lançaient des flèches et des javelots. Les Français qui tenaient Lavant-garde et défendaient Larmée afin que les Sarrasins n'attaquassent pas soudainement, tuaient assez de Sarrasins quand ils les pouvaient approcher, lorsqu'ils couraient deçà, delà, tantôt de côté, tantôt par devant, et les Français étaient bien joyeux quand ils les pouvaient rejoindre. Ainsi faisaient aussi les Sarrasins quand ils pouvaient rencontrer dix ou douze Français séparés de la compagnie des autres : ils les tuaient aussitôt; mais, s'ils en voyaient un ou deux cents qui venaient à eux, ils tournaient en fuite. Ainsi firent-ils un jour qu'ils s'étaient approchés en grand nombre ; mais le roi de Sicile, qui était logé loin d'eux, sortit avec les siens de son camp, et, après les avoir suivis quelque temps, il fit semblant de fuir comme s'il n'osait les attendre ; il courut, lui aussi, pendant l'espace de deux milles, et les autres se mirent à le chasser à force d'éperons. Alors le roi fit signe à ses hommes de retourner, et ceux qui bien l'entendirent se jetèrent sur les Sarrasins comme le loup parmi les brebis, les glaives aux poings avec les épées et les couteaux d'acier. Ils en tuèrent tant, qu'il semblait qu'ils fussent des moutons étendus morts par les champs, et ils criaient et se plaignaient horriblement en leur langage.

Ce jour-là furent tués trois mille Sarrasins bien comptés, outre ceux qui se jetèrent en la mer et se noyèrent ; les autres qui s'enfuirent tombèrent aux fosses qu'ils avaient creusées dans le sable pour faire périr les chrétiens. Ainsi les chrétiens se vengèrent de leurs ennemis par le bon sens et la ruse du roi de Sicile. Le roi fit aussi garder le passage du fleuve par lequel les viandes venaient de Tunis aux Sarrasins et y fit charpenter un château en planches, qui était si bien défendu, que nul n'osait plus venir de Tunis apporter des vivres à l'armée sarrasine : ce dont elle aurait eu grand dommage s'ils ne s'étaient bientôt accordés ensemble.

Le roi de Tunis, se voyant en tel point, assembla le plus qu'il put de secours et d'aide des autres princes qui vinrent à son mandement, et s'avança contre le camp des Français pour les détruire ou les chasser de son pays. Ils faisaient le plus qu'ils pouvaient grand semblant de vouloir donner bataille ; aussi, dès que ceux

qui gardaient l'armée virent venir tant de gens, ils commencèrent à crier parmi le camp : «Aux armes ! Voici le roi de Tunis qui vient sur nous! » Les Français et les autres nations qui là étaient, coururent aux armes et montèrent à cheval les lances au poing, les écus au col, portant leurs insignes de diverses couleurs. L'oriflamme de Saint-Denis fut dressée, par quoi les Français surent bien que c'était un signe certain que le roi voulait combattre l'ennemi s'il ne s'enfuyait.

Quand les Sarrasins virent l'armée des chrétiens si bien et no.blement armée, ils furent ébahis et eurent si grand peur, qu'ils s'enfuirent à leurs tentes et pavillons au plus tôt qu'ils purent, et il y en eut même qui retournèrent jusqu'à Tunis. Mais le roi de France les poursuivit à travers leur camp et les chassa jusqu'aux montagnes. Lorsqu'ils virent ces montagnes hautes et périlleuses, les rois et les barons de France ne voulurent pas aller plus loin, car leurs armes étaient trop pesantes et leurs chevaux trop fatigués, sans compter les embuscades qui se pouvaient trouver dans les passages des montagnes; ils se mirent donc en retour et revinrent parmi les tentes des Sarrasins, qui furent pillées des gens à pied et y trouvèrent des bœufs, des moutons, du pain et de la farine avec beaucoup d'autres choses profitables.

Ils trouvèrent aussi des Sarrasins malades et enfermés qui ne pouvaient fuir comme faisaient les autres ; ils les tuèrent, puis ils mirent le feu aux tentes et pavillons, et brûlèrent tous ceux qui y étaient demeurés, en sorte que les Sarrasins qu'ils avaient tués furent rôtis. Les Sarrasins qui avaient fui furent grandement courroucés quand ils virent le feu à leurs pavillons, parce qu'ils savaient bien que leurs amis étaient tous brûlés et détruits. Quand les chrétiens eurent ainsi fait, ils s'en retournèrent droit à leur camp, bien rangés et serrés, et tous contents de ce qu'ils n'avaient point eu de bataille.

Une grande pestilence de maladies commença à cette heure parmi l'armée des chrétiens; les uns avaient la dysenterie et les autres la fièvre ; quelques-uns mouraient soudainement et ceux qui échappaient étaient si languissants, qu'ils ne se pouvaient soutenir. La maladie attaquait les Sarrasins aussi bien que les chrétiens, en sorte qu'ils gisaient comme des pourceaux fumés et morts dans

leur camp, et, disaient les ennemis Sarrasins, que l'air était corrompu par les corps des chevaux et des gens morts qui gisaient sur la côte, en sorte que le roi de Tunis quitta son camp pour échapper à cette pestilence de peur d'y perdre la vie. Aussi se conseilla-t-il auprès des gens qu'il croyait être les plus sages, leur demandant comment il pourrait se délivrer des Français qui lui avaient gâté son pays et tué ses gens, puisqu'il ne pouvait repousser par force une si grande armée, et il lui fut conseillé de mander au roi de France qu'il ferait volontiers la paix avec lui par traités ou autrement. Et ainsi fit-il, envoyant un messager qui fut mené jusqu'à la cour du roi.

Le roi de France et les autres barons entendirent ce qu'il avait à dire, et regarda le roi de France qu'il ne pouvait pas faire grand profit en demeurant dans ce pays, puisque les Sarrasins ne voulaient pas attendre la bataille et ne cessaient de crier et d'abo3''er comme des chiens pour fatiguer ses gens et fuir ensuite vers les montagnes. En outre il regarda que, s'il prenait la cité de Tunis par force, il serait obligé d'y laisser nombre de ses barons et de ses gens qui seraient en grand péril, étant environnés de leurs ennemis, tandis que son armée en serait fort affaiblie, puisqu'il avait propos d'aller outre Syrie afin de délivrer la foi chrétienne de ses ennemis. Or disaient tous les barons que la cité de Tunis devait être détruite et tous les Sarrasins que l'on pourrait trouver céans.

A ceci ne s'accordaient point le roi de Sicile ni le roi de Navarre à cause de la grande foison de besants d'or qui leur était due sur le tribut que le roi de Tunis leur devait payer, lequel était détenu depuis longtemps. C'était ce que disait Je menu peuple, qui ne savait comment on doit exploiter en telle besogne. Cependant à la fin le roi de France s'accorda à prendre en manière de paix des trêves, qui devaient durer dix ans. Et furent convenues et accordées de grandes richesses d'or fm pour le roi et les barons, afin de payer les dépenses de voyage d'outre-mer, et grandes facilités pour les marchands, qui furent bien joyeux, car jusqu'alors ils devaient payer la dixième partie de tout ce qu'ils menaient dans le port de Tunis. Aussi fut assuré le tribut au roi de Sicile, qui devait être payé par le roi de Tunis chaque année sans faillir, ainsi que l'avaient fait ses devanciers. Et promit le roi de Tunis de délivrer

de prison les chrétiens qu'il y avait fait jeter quand il avait appris la venue du roi de France.

Ainsi fut la paix criée par l'armée, et commandé que nul ne fît de mal aux Sarrasins au péril de sa vie, et, sitôt que la paix fut faite, le roi de France et ses barons ne voulurent plus demeurer et prirent conseil pour savoir où ils iraient. Ils considérèrent qu'ils ne

Sceau de Philippe le Hardi, (Archives nationales, n" 44. )

pouvaient bien accomplir leur pèlerinage, leurs gens étant trop affaiblis et languissants des maladies qu'ils avaient souffertes devant Tunis, et le légat mort qui les devait conduire en Terre Sainte. En outre, le roi avait eu avis par divers messagers de la part de monseigneur Simon de Nesle, gardien du royaume de France, et de messire Mathieu, abbé de Saint-Denis, qu'il se hâtât de revenir en sa terre. Aussi bien promirent-ils, quand il serait fortifié et réconforté, d'accomplir son vœu et son pèlerinage, et retourner en Terre Sainte.

50b HISTOIRE DE FRANCE.

Quand ils eurent ainsi pris conseil ensemble, il fut commandé d'apprêter la flotte qui était dans le port de Carthage, là où était la reine de France avec grande foison de nobles dames. Les nefs étant bien appareillées, le roi Philippe de France et le roi Thibaut de Navarre et messire Alphonse de Poitiers, avec foison d'autres nobles hommes, entrèrent en mer et vinrent paisiblement jusqu'au port de Trapani, sans que le vent leur fût en aucune façon contraire, et là attendirent les autres nefs qui étaient encore demeurées au port de Carthage.

Ceux-ci ne trouvèrent pas si bon voyage, car à peine étaient-ils en haute mer, que Neptune, un des maîtres d'enfer, enflé et plein de colère de ce qu'ils avaient tant séjourné sans avoir eu aucune tempête ni accident de mer, émut et souleva tous les esprits de tempête et leur commanda de se jeter sur les nefs et de les faire heurter aussi violemment qu'ils pourraient. Le vent se mit donc tantôt à soulever les ondes si fort, qu'il semblait que ce fussent des montagnes qui voulaient atteindre jusqu'au ciel. Les nautoniers virent bien qu'il leur venait une tempête, et coururent au gouvernail et aux avirons, et commencèrent à se défendre des vents et de l'ouragan du mieux qu'ils purent ; mais chose qu'ils fissent ne leur put valoir ni aider, car les mauvais esprits soulevaient des tourbillons contre leurs nefs, rompant les mâts et les cordes, les avirons et les gouvernails, en sorte que les nefs montaient parfois si haut, qu'il semblait qu'elles dussent toucher les nues, et puis elles descendaient si bas, qu'il semblait qu'elles dussent descendre aux abîmes, et dans cette descente la mer entrait de toutes parts dans les nefs, si bien que les gens qui étaient dedans se noyaient, disant à Notre-Seigneur qu'il eût merci de leurs âmes.

Neptune ne se tint pas pour satisfait sans envoyer une partie de sa suite au port de Trapani, où ils rompirent les cordes et désarmèrent les nefs, qu'ils firent saillir sur la mer comme s'ils jouaient à la balle, puis ils faisaient retourner les vaisseaux et heurter si violemment l'un contre l'autre, qu'ils se rompirent en pièces. Une nef, qui était grande et forte parmi les autres, appelée Porte-Joie^ et qui avait été faite spécialement pour le roi de France, eut les cordes rompues et désancrées, en sorte qu'elle commença à courir par la mer comme une bête enragée qui court sus aux autres, se.

jetant sur les autres nefs et leur portant de si grands coups, qu elle les faisait fendre et plonger en la mer comme si les diables l'eussent à conduire.

En cette tempête périrent environ quatre mille personnes ; dixhuit grandes nefs furent perdues, sans compter les petites, qui étaient remplies de chevaux, de richesses et de fournitures sans nombre.

Pendant que le roi de France séjournait en la cité de Trapani, où Tarmée se reposait après la grande tempête qu elle avait subie en mer, le roi Thibaut de Navarre se coucha dans son lit de mort, et, après que la maladie l'eut pris, il ne se passa guère qu'il ne mourût. De sa mort fut atteinte et affaiblie grandement l'armée de France, et les barons courroucés et dolents, car c'était le principal seigneur de l'armée et le plus puissant après le roi de France ; il était sage et de bon conseil, large et généreux à donner à tous ceux qui en avaient besoin, et spécialement il n'oubliait point les pauvres. La reine Marie sa femme prit si grande douleur au cœur de la mort de son mari, comme de la mort du roi saint Louis son père et de ses autres amis, qu'elle ne vécut que peu de temps et n'eut jamais de joie en son cœur. Elle fut enterrée à Provins avec le roi son seigneur, et le comté de Champagne avec le royaume de Navarre revinrent à monseigneur Henri, frère du roi Thibaut.

Le roi Philippe et son armée, s'étant reposés à Trapani, prirent le chemin de Palerme, ensuite celui de Messine ; ils passèrent parla terre de Calabre sans y séjourner et entrèrent dans la Pouille, où ils demeurèrent jusqu'à ce qu'ils vinssent à une cité qui a nom Martorano. Là advint-il que madame Isabelle, femme du roi Philippe, passait à cheval le fleuve qui se trouve au-dessous de la

Sceau d'Henri de Navarre.

(Archives nationales, n" 11 379. )

Monnaie d'Alphonse de France, comte de Toulouse '.

ville; le cheval qui la portait trébucha si fortement, qu'elle tomba, et se blessa si rudement, qu'étant grosse et près de son terme, de la douleur et de l'angoisse qu'elle eut, elle passa de vie à trépas : ce dont le roi fut moult dolent et courroucé, et les barons de France troublés, qui firent célébrer son service avec grande dévotion.

Après le service le roi chemina tant, qu'il vint à Rome, y séjournant un peu de temps pour prier les apôtres et les saints. Quand il vint à Viterbe où était la cour, il n'y avait point de pape, et les cardinaux étaient en grand désaccord pour en élire un. Pour cette

cause on les enferma bien resserrés en une salle, et il leur fut dit qu'ils n'en sortiraient pas qu'ils n'eussent fait un nouveau pape. Le roi Philippe les pria et admonesta au nom de Dieu et sur leurs âmes qu'ils nommassent honnêtement tel pasteur qui fût profitable pour le gouvernement de la sainte Eglise ; et il baisa chacun sur la bouche en souvenir de paix et de franchise et afin qu'ils n'oubliassent pas les recommandations qu'il leur avait faites.

Ainsi le roi et les barons traversèrent la Lombardie et vinrent au mont Cenis, qu'ils passèrent à grand peine et labeur, et chevauchèrent par toute la terre de France jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Paris.

Pendant que le roi Philippe^ était encore en Italie, en l'an du Seigneur 1271, Alphonse, frère du feu roi saint Louis, comte de Poitiers et de Toulouse, et sa femme, la dame Jeanne, fille de feu le seigneur Raymond, dernier comte de Toulouse, moururent sans enfants à Savone, cité maritime, à peu de jours de distance l'un de l'autre. Si l'on avait encore quelque espoir de voir naître un héritier de la comté de Toulouse, il fut alors entièrement enlevé, et cette race parut tout à fait détruite et anéantie. Tous les droits et la seigneurie du comté revinrent aux mains de l'illustre roi de France, à qui elle était directement dévolue.

1. A COMES FIL REG FRAN. Monogramme d'Héribert du Mans. Au revers, TOLOSA CIVITAS. Croix cantonnée d'un lis, d'une rosace et de deux besants. — Denier, billon.

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