I. Chronique universelle de Gnillaume de Nangis
Monnaie de Philippe IV
avec l'Église de Rome et avec le roi de France. S'il n'y pouvait réussir, il devait retourner à sa prison dans l'espace de trois ans, d'après le serment qu'on lui fit prêter. Vers ce même temps Tripoli, ville du pays d'outre-mer , fut prise par le Soudan de Babylone. Beaucoup de milliers de chrétiens y furent tués et d'autres faits prisonniers. Les habitants d'Acre, effrayés par la prise de Tripoli, demandèrent au soudan une trêve de deux ans, qu'il leur accorda.
En l'an de Notre-Seigneur 1289, quinze cents hommes d'armes,
engagés par le pape Nicolas et envoyés par lui à Acre pour le secours de la Terre Sainte, sortirent de la ville tout armés, malgré la volonté des Templiers et des Hospitaliers, et, rompant la trêve conclue avec le soudan , firent une incursion sur les villes des Sarrasins, où ils tuèrent sans miséricorde et sans distinction de sexe tout ce qu'ils rencontrèrent de Sarrasins, qui se croyaient en sûreté et en paix, à cause de la trêve.
Charles, prince de Salerne, délivré de prison, vint à Rome, où il fut, le jour de la Pentecôte, couronné roi de Sicile par le pape Nicolas, et absous du serment qu'il avait fait au roi des Aragonais.
Jacques, frère du roi Alphonse et usurpateur de la Sicile, entra alors avec une grande armée sur le territoire de la Calabre, et assiégea la ville de Gaëte. Le roi Charles quitta promptement Rome pour venir à sa rencontre, et délivra aussitôt les assiégés; car, comme on se préparait au combat de part et d'autre, survint un chevalier du roi d'Angleterre, qui par l'intervention de son maître fit conclure entre eux une trêve de deux ans.
Le Soudan de Babylone, ayant appris la manière dont les chrétiens avaient traité les siens aux environs d'Acre, manda aussitôt aux habitants de cette ville que, s'ils ne lui livraient dans le cours de l'année ceux qui avaient fait périr ses sujets, il exterminerait et ruinerait leur ville, comme il avait fait de
I. PHILIPPVS DEI GRA FRANCHORVM REX. Le roi assis sur un trône. — Chaise d'or.
PHILIPPE LE BEL
Tripoli. Les gens d'Acre, n'ayant pu satisfaire à sa demande, l'irritèrent et offensèrent gravement.
Aussi, le terme étant venu auquel il avait menacé d'attaquer les gens d'Acre, le Soudan de Babylone sortit de sa ville capitale et marcha vers Acre avec une innombrable multitude d'infidèles.
Sceau de Philippe le Bel.
Il était déjà à moitié chemin, lorsqu'il fut attaqué d'une grave maladie ; mais, couché sur son lit de mort, il n'oublia pas d'envoyer à Acre sept émirs, dont chacun commandait quatre mille cavaliers et vingt mille hommes de pied. Ces émirs abordèrent à Acre vers le milieu du mois de mars et tourmentèrent la ville par différents assauts jusqu'à la moitié du mois suivant; mais ils ne firent rien qui soit digne de mémoire. Cependant le Soudan, voyant que sa mort était proche, appela ses amis et les émirs de toute l'armée, fit élever en sa place au gouvernement et à la
dignité souveraine de Soudan, son fils, présent à ses derniers moments; il expira peu de temps après. Le nouveau Soudan, après les obsèques de son père, se mit en marche vers Acre avec une armée innombrable, et, s'en étant approché, il campa à la distance d'un mille de la ville, faisant dresser ses machines et autres instruments de guerre. Les Sarrasins assiégèrent alors les chrétiens pendant dix jours consécutifs à partir du 4 mai, et, lançant à la main de grosses pierres dans la ville, ils y firent beaucoup de dégât et ne laissèrent pas aux citoyens un instant de repos; c'est pourquoi les habitants effrayés firent transporter à Chypre par des vaisseaux les vieillards, les femmes, les enfants et tous ceux qui ne pouvaient servir à la défense, avec les trésors, les marchandises et les saintes reliques. Beaucoup de chevaliers et d'hommes de pied, voyant que des discordes s'élevaient entre les citoyens, se retirèrent également avec tous leurs biens; en sorte qu'il ne resta à Acre que douze mille hommes environ : cinq cents chevaliers, et le reste en hommes d'armes, tous vaillants et exercés à la guerre.
Le 15 du mois de mai, les perfides Sarrasins assaillirent si vigoureusement les soldats qui gardaient les remparts, que la garde du roi de Chypre fut sur le point de céder; sans le secours de l'épaisse obscurité de la nuit et de quelques renforts qui vinrent d'un autre côté, ceux-ci fussent entrés dans la ville. La nuit suivante , le roi de Chypre, ayant remis au commandant des troupes allemandes la défense du point des remparts qu'il était chargé de garder, promit de revenir le lendemain matin, mais il s'enfuit honteusement par mer pendant la nuit avec tous ses chevaliers et près de trois mille hommes d'armes. Le lendemain, les Sarrasins, s'approchant pour combattre, virent une poignée de défenseurs sur les remparts confiés à la garde du roi de Chypre; accourant aussitôt de toutes parts vers cet endroit, ils comblèrent le fossé avec des fascines et du bois, et s'ouvrirent bientôt un passage à travers la muraille. Se précipitant alors impétueusement dans l'intérieur de la ville, ils repoussèrent vigoureusement les chrétiens presque jusqu'au centre de la place, non sans un grand carnage de part et d'autre. Vers le soir de ce jour et le jour suivant, ils furent repoussés de la ville par le grand maître
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des chevaliers de l'Hôpital. Mais, le troisième jour, revenant plus nombreux à la charge, les Sarrasins s'emparèrent de la porte de Saint-Antoine, et, en venant aux mains avec les Templiers et les Hospitaliers, ils les défirent entièrement. Enfin, s'emparant de la ville, ils la détruisirent de fond en comble : remparts, tours, maisons, églises, tout fut démoli. Le patriarche et le grand maître de l'Hôpital, blessés à mort, furent entraînés par les leurs sur un navire et périrent sur mer. Ainsi, en punition de nos péchés, la ville d'Acre, seul asile de la chrétienté dans le pays d'outremer, fut détruite par les ennemis de la foi, faute d'un seul roi parmi les chrétiens qui lui portât secours dans sa détresse.
Le pape Nicolas cependant, ayant appris la ruine d'Acre, consulta par lettres les prélats du royaume de France, afin qu'ils le conseillassent sur ce qu'il y avait de plus utile à faire pour secourir et recouvrer la Terre Sainte, et il les pria très humblement d'engager le roi de France, les barons et chevaliers, le clergé et le commun peuple du royaume à porter secours aux chrétiens d'outre-mer. Les prélats accueillirent avec zèle ses ordres et ses prières, chaque métropolitain rassembla dans son diocèse les évêques, les abbés, les prieurs et les plus sages parmi les prêtres. Des conciles ayant ainsi été tenus de tous côtés, les prélats mandèrent au pape ce qu'ils avaient fait et lui conseillèrent de commencer par ramener à la concorde les princes et les barons de toute la chrétienté qui étaient divisés entre eux, et d'abord les Grecs, les Siciliens et les Aragonais. Ils promirent qu'après cette pacification, si le souverain pontife le jugeait nécessaire, la croisade serait prêchée en son nom par toute l'étendue de la chrétienté. Mais, peu de temps après, mourut le pape Nicolas, en sorte que l'église de Rome fut deux' ans et plus privée de pasteur.
En l'an de grâce suivant 1292 S Edouard, le roi d'Angleterre, par la malice et la fraude qu'il avait, disait-on, dès longtemps conçues, fit de grands préparatifs comme s'il voulait hâtivement aller en Terre Sainte, attaqua traîtreusement les sujets du roi Philippe de France en Normandie et autres lieux, en massacrant un grand nombre et prenant foison de leurs nefs, qu'il rompait et dépeçait. En même temps les hommes du roi d'Angleterre assiégeaient vilaine-