I. Chroniques de Saint-Denis
ment une ville du royaume de France qu'on appelle la Rochelle, faisant mourir quelques-uns de la ville et y causant plusieurs dommages. Lorsque cette chose vint à la connaissance du roi de France, il manda au roi d'Angleterre et à ses lieutenants en Gascogne qu'ils envoyassent en sa prison de Périgueux les méchantes gens qui avaient maltraité et occis les siens avant qu'il en pût faire droit et justice. Le roi d'Angleterre et ses gens ayant négligé d'obéir à ce commandement, le roi de France fit saisir toute la Gascogne par son connétable Raoul de Nesle, comme son fief appartenant à son royaume, et fit sommer Edouard, roi d'Angleterre, devenir à son parlement : ce à quoi il ne voulut obéir, mais contredit et repoussa l'appel du roi de France. D'ailleurs, voulant par fraude et fausse conscience se trouver libre de parfaire l'iniquité qu'il avait commencée, ledit roi Edouard manda au roi de France qu'il lui quittait toutes les terres qu'il tenait de lui en fief, car il comptait et espérait en acquérir davantage par force d'armes, qu'il tiendrait dorénavant sans aucun hommage.
En cette même année, dans la cité de Rouen en Normandie, à la suite des exactions qu'on appelle maltôte, par lesquelles le peuple était rudement grevé, les gens s'émurent et se soulevèrent contre les maîtres de l'échiquier, ministres du roi de France; ils battirent les receveurs de ces impôts et répandirent leurs deniers par les places, repoussant dans le château de la ville les ministres et les maîtres. Cependant, par les bons offices du bailli et des plus riches hommes de la ville, le trouble s'apaisa et le peuple se retira, parmi lesquels il y en eut plusieurs de pendus et un grand nombre emprisonnés en diverses prisons du royaume de France.
Sceau d'Edouard, roi d'Angleterre.
(Archives nationales, n° 10016.)
PHILIPPE LE BEL
Monnaie d'Edouard I'^' roi d'Angleterre '.
Ce fut l'année d'après (1294) que le roi Edouard d'Angleterre s'éleva ouvertement et puissamment contre le roi de France, envoyant sur sa flotte très grande foison de gens contre la ville de la Rochelle en Poitou, qui la détruisirent et la brûlèrent, faisant mourir les habitants. De là les Anglais naviguèrent vers Bordeaux et s'emparèrent du château de Blaye avec trois autres villes et châteaux sur la mer, dont ils chassèrent et emmenèrent les gens du roi de France, en tuant quelques-uns par la trahison des Gascons. Et comme ils ne pouvaient rien faire à Bordeaux où se tenait le seigneur de Nesle, connétable de France, ils retournèrent avec leur flotte vers la cité de Bayonne, où ils furent reçus traîtreusement par ceux de la ville, assaillant longuement les Français qui défendaient le château, dont ils finirent par les jeter hors.
En ce même temps Guy de Dampierre, comte de Flandre, s'allia, occultement et secrètement, avec le roi d'Angleterre contre son seigneur le roi de France, car il voulait marier sa fille Philippine avec le fils aîné dudit roi d'Angleterre. Le roi de France, qui était
de tout informé, manda le comte de se rendre^ à Paris en un certain jour pour avoir conseil avec lui et les autres barons sur l'état du royaume. Le comte n'était guère en pensée d'obéir; il se résolut cependant d'y aller et prit avec lui ses fils Jean et Guy pour assister à l'assemblée des barons. Là étant en la présence du roi, le comte s'approcha de lui moult humblement et dit que sa fille Philippine était promise au prince Edouard d'Angleterre, mais que pour ce il ne manquerait pas de le servir loyalement, ainsi que prudhomme doit faire à son suzerain. Mais le roi était grandement irrité et courroucé et regarda le comte d'un mauvais
Monnaie de Guy de Dampierre, comte de Flandre '.
1. EDW ANGL REX. Buste couronné. Au revers, LONDRl. Croix cantonnée de douze besants trois par trois. — AR.
2. G COM FLAND MARCH NAMVC. Aigle à deux têtes. Au revers, MONETA VILLE DE IPRE. Croix cantonnée de IPRE — AR
3 Lettre du comte de Flandre au roi, i;g6.
visage, répondant aussitôt : « Au nom de Dieu, sire comte, il n'en ira ainsi. Vous avez fait alliance avec mon ennemi à mon insu; c'est pourquoi vous demeurerez ici auprès de moi. » Et alors montra le roi au comte des lettres d'alliance qu'il avait, disait-on, baillées au roi d'Angleterre, mais le comte Guy soutint que c'étaient lettres fausses, faussement scellées de son sceau.
Le comte Guy de Dampierre fut détenu en la prison du Louvre durant une demi-année, et eut grand peine son fils aîné, Robert de Béthune, à lui faire rendre la liberté en laissant à sa place comme otage entre les mains du roi Philippe sa sœur, qui n'avait jamais en rien méfait, mais qui devait cependant mourir en captivité. Le comte retourna dans son pays, mais jamais ne se remit en confiance ni amitié avec le roi, et bientôt vit que sa fille ne lui serait pas rendue, quoi qu'il fît. Aussi, comme il ne voulait laisser perdre l'alliance du roi Edouard et qu'il avait encore d'autres filles qui étaient belles et sages princesses, fit-il savoir au roi Edouard que volontiers lui donnerait sa plus jeune fille, Isabelle de Flandre, pour la marier à son fils le prince Edouard en place de la princesse Philippine, retenue au Louvre par le beau roi Philippe : ce que ce dernier ayant appris, car il savait tout ce que faisaient ses ennemis, il assembla' aussitôt ses pairs et leur montra l'injure que le comte de Flandre avait faite à la couronne de France ; aussi jugèrent-ils qu'il fût ajourné en propre personne, par main mise, à comparaître pour amender l'outrage qu'il avait fait. Tantôt lut donc mandé le prévôt de Montreuil, qui avait nom Simon le Moine, et un lieutenant du roi à Beauquesne, qui s'appelait Jean le Borgne, auxquels furent baillées les commissions; ils quittèrent le roi et vinrent à Winedale, où ils trouvèrent le comte Guy et ses enfants avec foison d'autres nobles hommes. Comme le comte Guy sortait de sa chapelle, où il avait ouï la messe, les sergents le saluèrent et firent lire devant lui leurs pouvoirs, mettant en même temps la main sur le comte et ils lui commandèrent qu'il livrât son corps en prison au Châtelet de Paris, sous quinze jours, pour répondre de ses méfaits. Qiiand sire Robert, le fils du comte, et son frère virent que les