C/ifoniqttes de Saint-Denis
PHILIPPE LE BEL. 551
achevaient à coups d'épée. Le bon et vaillant comte Robert d'Artois, entouré de ses ennemis, se combattit vigoureusement à tous venants, jusqu'à ce qu'il fut couvert de plaies, aimant mieux mourir avec ses nobles hommes qu'il voyait tomber devant lui que de se rendre vif à ce vil et vilain peuple. Quand les autres compagnies qui étaient dans l'armée des Français, tant à cheval qu'à pied, virent cela, environ deux mille hauberts avec le comte de Saint-Pol, le comte de Boulogne et Louis, fils de Robert de Clermont, prirent la fuite très laide et très honteuse, laissant le comte d'Artois avec les autres honorables et nobles bataillons. Dieu, quel dommage et quelle douleur être ainsi taillés en pièces et abattus par les vilains! Lorsque les Flamands virent inespérément fuir les chevaliers, le courage s'accrut à ceux qui auraient aisément fui comme eux, et, courant aux tentes des fugitifs, ils prirent et pillèrent tout. Et certes il y avait grande foison d'armes et d'appareils batailleurs. Les Flamands, par ce enrichis et ayant dépouillé les corps de ceux qui avaient été occis, s'en revinrent à Bruges en grande joie. Ainsi à grande douleur les corps nus des nobles hommes demeurèrent sur le champ de bataille, sans que nul leur donnât sépulture ; les bêtes des champs, les chiens et les oiseaux les mangèrent, laquelle chose tourna en dérision et en moquerie contre le roi de France, et en reproche perpétuel à tout le lignage des morts. Cependant, le troisième jour après la bataille, le gardien des frères camériers d'Arras vint sur le champ et recueillit Te corps du noble comte d'Artois, dépouillé de vêtements et percé de trente plaies, et déposa ledit corps comme il put dans la chapelle d'un couvent de moines, où il le mit en sépulture quand il eut le service célébré.
Guy de Namur et les Flamands, étant excités et enorgueillis par leur victoire, embrasèrent leur courage jusqu'à vouloir occuper toute la Flandre, et apprirent tantôt que le roi Philippe le Beau faisait faire grand appareil pour marcher contre eux et si meiveilleux qu'on pouvait compter jusqu'à cent fois et quarante fois mille de gens armés chacun selon son pouvoir. On eût pu croire que si belle et si grande armée eût dû facilement détruire toutes les Flandres, mais je ne sais par quel conseil notre roi Philippe fit tendre ses tentes et passa tout le mois de septembre à dépenser et
ravager sans rien faire. Et, bien qu'il eût les Flamands assez près de lui tout ce temps, qui y avaient fiché leurs tentes et étaient logés sous ses yeux, il ne leur livra aucun assaut, ni ne fit assiéger ou assaillir aucune ville de ses ennemis. Assez tôt même le roi donna congé à ses nobles de partir et se retirer, eux qui auraient pu facilement soumettre tout le monde s'ils avaient été noblement et droitement gouvernés, et s'en revint en France sans profit et sans gloire, n'ayant rien fait ni combattu, laquelle chose fut en honte et douleur aux chevaliers, de voir que les ennemis du roi de France se moquaient d'eux. Quand les Flamands apprirent le départ du roi, ils se jetèrent sur les villes prochaines et les garnisons du comté d'Artois, qu'ils brûlèrent et mirent en feu. Cependant quelquesuns disaient que le roi de France avait été déçu par la tricherie d'Edouard, le roi d'Angleterre, lequel soutenait le parti des Flamands. Car ce renard, par perfidie anglaise, avait feint de ressentir une très grande douleur de se voir malade et infirme, ne pouvant secourir son beau-frère le roi Philippe de France, lequel devait être trahi par ses gens et livré à ses ennemis, s'il advenait qu'il leur donnât bataille; il savait bien, disait-on, en contant ces contes à sa femme, qu'elle les ferait savoir à son frère le roi Philippe de France : ce pourquoi il se départit sans combattre avec la merveilleuse et invulnérable armée qu'il avait assemblée.
Comme le roi revenait à son pays sans avoir rien fait, les gens de Bordeaux en Gascogne le surent, qui jusqu'alors s'étaient paisiblement tenus en repos sous le pouvoir du roi de France ; aussitôt ils déboutèrent et chassèrent hors de Bordeaux tous ses gens, prenant et usurpant par folle présomption la seigneurie de la ville, car ils craignaient, la paix étant faite entre le roi de France et le roi d'Angleterre, s'ils étaient soumis au roi Edouard, qu'il ne leur fît comme il avait fait jadis à la cité de Londres, où il avait fait pendre les bourgeois à leur porte. Ne tarda guère, en effet, que le roi Philippe, qui longuement avait tenu et occupé la terre de Gascogne, ne la remît au roi d'Angleterre Edouard, rétablissant ainsi amicalement la paix qui avait été rompue au sujet de ladite terre.
En cette même année (1303)', Philippe, roi de France, ayant appris