Vie de Louis le Gros, par Suger
2. HENRI REX. Busle de face. Au revers. SIGHAR ON LVND. Croix dans quatre arceaux. - AR, denier.
d'entrer en Normandie ; il se dirigea donc vers la frontière de ce pays avec une petite poignée de braves, afin de pouvoir conduire son entreprise avec plus de succès, et il envoya adroitement en avant quelques hommes déguisés; ceux-ci, couverts de leurs cuirasses et ceints de leurs épées en dessous de leurs capes, suivirent, comme de simples voyageurs, la voie publique, et gagnèrent la ville appelée le Gué-Nicaise (1118).
Cette place pouvait ouvrir aux Français une large porte pour entrer dans la Normandie ; la rivière d'Epte qui l'entourait de toutes parts en faisait un asile sûr pour ceux du dedans et fermait au loin, tant en amont qu'en aval, tout passage à ceux du dehors. Dès qu'ils y sont entrés, les nôtres jettent bas leurs capes et tirent leurs épées; les habitants, sans se laisser déconcerter, les pressent vivement; mais les hommes du roi résistent avec courage. Tout à coup le seigneur Louis, bravant tous les dangers, et descendant à pas précipités le penchant de la montagne, apporte aux siens un secours dont ils ont grand besoin; les soutenant au moment où ils commençaient à plier, il s'empare, non sans pertes, du centre même de la ville et de l'église que fortifiait une tour. Puis, apprenant que le roi d'Angleterre s'approchait avec une armée considérable, le roi, suivant son habitude constante, appelle à lui ses barons et les conjure de venir le rejoindre.
Le jeune Baudouin, comte de Flandre, le vaillant chevalier Guy, Foulques, comte d'Anjou, et beaucoup des grands du royaume, s'empressent d'accourir à la requête du roi et rompent sur ce point la barrière de la Normandie ; ensuite, pendant que les uns fortifient la place conquise , les autres portent la dévastation et l'incendie dans ce pays enrichi par une longue paix, et, ce qu'on n'avait point osé jusqu'alors, ils étendent de toutes parts le ravage et la plus cruelle confusion, jusque sous les regards du monarque anglais.
Celui-ci cependant prépare avec une grande activité tout ce qu'exige la construction d'un château ; il presse les travailleurs, et dès que le roi Louis quitte le fort qu'il vient de conquérir, non sans y laisser une bonne garnison, le roi Henri élève le sien sur une éminence voisine, en y plaçant une troupe nombreuse d'arbalétriers et d'archers destinés à repousser les nôtres, à leur
enlever les vivres et aies faire rentrer ainsi, par la nécessité, dans leur propre pays.
Mais le roi des Français, comme un habile joueur de dés, riposte à ce coup par un coup semblable, et, lui rendant la pareille sans tarder, il réunit une armée, et volant, au lever de Taurore, vers le nouveau château qu'on nommait vulgairement Mal-Assis, il l'attaqua avec vigueur. Après beaucoup d'efforts et de grands coups donnés et reçus (car, en tels marchés, c'est d'ordinaire ainsi qu'on se paye), Louis, à la gloire de son royaume et à la honte de son ennemi , renverse vaillamment sous ses pieds, brise, détruit et dissipe tout ce qui avait été préparé contre lui.
Ainsi donc , comme la puissante fortune n'épargne personne , le roi d'Angleterre , après les longs et admirables succès de la prospérité la plus douce, tomba du sommet de la roue de la fortune, et se vit surpris par de funestes et étonnants revers. En effet, d'un côté, le roi des Français, le comte de Flandre, sur ce point du Ponthieu qui touche à son pays, et Foulques, comte d'Anjou, du côté du Mans, l'attaquèrent à la fois de toutes parts, et par leur concert portèrent le trouble dans tous ses domaines. Ce n'étaient pas seulement des ennemis du dehors qu'il avait à se défendre ; au dedans Hugues de Gournay, les comtes d'Eu et d'Aumale ne cessaient de lui faire éprouver tous les maux de la guerre.
En proie aux chagrins domestiques et aux frayeurs que lui causaient les complots secrets de ses chambellans, le roi Henri se voyait partout trahi et menacé; souvent il changeait de lit; souvent tourmenté par ses craintes nocturnes, il multipliait les sentinelles armées, faisait placer à ses côtés son épée et son
Sceau d'Henri l". (Archives nationales, n" loooi.
bouclier pendant la nuit, ne se croyait en sûreté nulle part; il était toujours ceint de son glaive, même au logis, et ne souffrait pas que les hommes auxquels il se fiait le plus parussent armés devant lui, et, s'il les apercevait, il les punissait de quelque amende tout en ayant l'air de plaisanter. Vers ce temps, un certain Enguerrand de Chaumont, homme de cœur et entreprenant, s'avança audacieusement à la tête d'une troupe d'hommes d'armes vers un château nommé les Andelys; la poterne lui fut secrètement ouverte par trahison, et il en prit hardiment possession.
Fort des secours du roi Louis, Enguerrand mit dans le château une garnison d'hommes pleins de courage, et de là il accablait tout le pays environnant, d'un côté jusqu'à la rivière appelée Andelle, et de l'autre jusqu'au pont Saint-Pierre sur la rivière d'Epte. Bien plus, accompagné de beaucoup de gens qui lui étaient supérieurs par le rang, il se présentait en rase campagne contre le monarque anglais, et le poursuivait sans aucun égard quand il revenait en Normandie par cette route.
Du côté du Mans, ce même roi Henri ayant enfin résolu, d'accord avec le comte Thibault, de marcher au secours de leurs gens assiégés dans la tour du château d'Alençon, il fut repoussé par le comte Foulques et perdit par ce honteux échec la tour et le château. Avec un grand nombre des siens ainsi éprouvé par ces infortunes et d'autres semblables, le roi d'Angleterre était tombé dans le désespoir, lorsque la divine miséricorde daigna relever le monarque après l'avoir durement flagellé et corrigé. Contre toute espérance, il sortit donc du fond de l'abîme de l'adversité et se vit subitement reporté au faîte de la fortune. Les plus superbes de ses ennemis s'affaiblirent subitement, ou succombèrent tout à fait, moins sous sa main que sous celle de Dieu. Ainsi le comte de Flandre, Baudouin, qui avait durement désolé les terres dudit roi par ses funestes incursions en Normandie, attaqua un jour la côte maritime, et poussant avec ardeur le siège du château d'Eu, fut frappé d'un léger coup de lance à la face. Dédaignant de s'occuper d'une si petite plaie, il n'eut bientôt qu'à songer à mourir, et sa fm épargna bien des maux non seulement au monarque anglais, mais encore au pays tout entier. Ainsi encore Enguerrand de Chaumont. maître du château des
Andelys, homme rempli d'audace et l'un des plus hardis ennemis de ce monarque anglais, était parti pour ravager une terre d'Église appartenant à la bienheureuse Marie, mère du Seigneur et dépendant de l'archevêché de Rouen. Il fut attaqué d'une maladie très grave. Apprenant alors, quoique trop tard, ce qu'on doit à la reine du ciel, il perdit la vie après de longs tourments d'esprit et de corps. Enfin Foulques d'Anjou, qui s'était uni au roi Louis par la foi et l'hommage, par des promesses multipliées et la remise d'une foule d'otages, préférant l'avarice à la fidélité, donna sa fille Mathilde en mariage à Guillaume, fils du monarque anglais, et s'unit avec ce prince d'une si étroite amitié , qu'il rompit traîtreusement l'alliance conclue naguère contre lui et confirmée par tant de serments.
Cependant Louis employait tous ses efforts à réduire la Normandie sur les limites de ses propres Etats, et la désolait çà et là par d'horribles ravages, tantôt avec une poignée de gens, tantôt à la tête de troupes nombreuses. Enflé par une longue habitude de succès, il dédaignait le roi d'Angleterre non moins que ses chevaliers. Mais tout à coup, un certain jour, le roi ffenri, observant l'imprudente audace du seigneur Louis et rassemblant de grandes forces, marche secrètement contre lui à la tête d'une armée en bon ordre, dispose des feux destinés à éclater à l'improviste contre les nôtres, fait mettre pied à terre à ses chevaliers, afin qu'ils puissent combattre plus fortement, et ne néglige aucune des sages précautions que son adresse peut imaginer pour s'assurer la victoire. Louis, au contraire, sans daigner, non plus que les siens, faire aucun préparatif pour le combat, vole hardiment à l'ennemi *.
Les habitants du Vexin, ayant à leur tête Bouchard de Montmorency et Guy de Clermont, en vinrent les premiers aux mains avec les Anglais, semant le carnage dans leur premier rang, qu'ils rejetèrent hors du champ de bataille; mais les Français, qui devaient suivre ceux du Vexin, attaquant sans aucun ordre les bataillons qui les attendaient de pied ferme , ne purent, comme il arrive toujours en telle circonstance, soutenir l'effort bien
I Le 20 août II 19, dans la plaine de Brenneville, à trois lieues des Andelys.
combiné de l'ennemi, et ne tardèrent pas à lâcher pied. Le roi fut frappé d'étonnement à la vue de son armée repoussée; mais, suivant sa coutume dans l'adversité, ne prenant conseil que de sa constance, il rassembla sur-le-champ une nouvelle armée et invita tous les grands de son royaume à le rejoindre; puis il fit signifier au roi d'Angleterre que, à certain jour fixe, il entrerait sur ses terres et lui livrerait un combat terrible. Fidèle à cet engagement, Louis ne tarda pas à fondre sur la Normandie, qu'il ravagea à la tête de son armée. Il avait fait brûler un très fort château nommé Ivry, dont il s'était rendu maître après plusieurs vives attaques, et il était parvenu jusqu'à Breteuil; mais, ne voyant pas paraître le roi d'Angleterre et ne trouvant personne sur qui venger dignement l'affront qu'il avait reçu, Louis tourna vers Chartres, afin de faire retomber sa colère sur le comte Thibault, et assiégea vigoureusement cette ville. Il se préparait à la brûler, quand tout à coup le peuple et le clergé, faisant porter devant eux la tunique de la bienheureuse Mère de Dieu, vinrent supplier ce prince, suprême défenseur de l'Église, de leur accorder miséricorde et pitié et de ne pas venger sur les siens l'injure que lui avaient faite des étrangers. Le monarque, laissant la majesté royale fléchir devant leurs humbles prières, et craignant que la belle église de la bienheureuse Marie ne fût, en même temps que la ville, la proie des flammes, ordonna à Charles, comte de Flandre, de retirer l'armée et de faire grâce à la ville, par amour et par respect pour son église. Cependant Louis et les siens étant retournés ensuite dans leur pays ne cessèrent de tirer une longue et terrible vengeance de leur défaite d'un moment.
Vers ce temps , Pascal , de vénérable mémoire , souverain pontife de Rome, passa de la lumière du jour à la lumière éternelle *. Il eut pour successeur Jean de Gaëte, chancelier, créé pape sous le nom de Gélase " par une élection canonique; mais, fatigué des intolérables persécutions de Bourdin, archevêque de Prague, qui avait encouru la déposition et que l'empereur Henri avait placé par la violence sur le saint-siège apostolique, tourmenté par les Romains gagnés à prix d'argent au