Gélase II
parti de l'antipape, et chassé du saint-siège par la tyrannie de ses ennemis, le nouveau pape s'enfuit pour venir, comme l'avaient fait autrefois plusieurs de ses prédécesseurs, se mettre sous la protection du sérénissime roi Louis et solliciter la compassion de l'Église française. La pauvreté qui le pressait le força de se
Portion du voîle enveloppant la tunîque de îa Vierge, conservée à l'église de Notre-Dame de Chartres, D'après L. Merlet, Histoire des relations du Canada avec Notre-Dame de Chartres. )
rendre par mer dans la petite ville de Maguelonne, défendue par une muraille contre les attaques des Sarrasins, qui sans cesse courent les mers.
Envoyé tout exprès vers lui par le roi, qui déjà était informé de son arrivée dans cette île, je m'acquittai de ma mission, et, en retour des présents que je lui offris au nom du royaume, je rapportai joyeusement sa bénédiction et la promesse d'une conférence qui devait, à certain jour fixé, s'ouvrir à Vézelay. Au
moment où le monarque se hâtait d'aller au-devant de ce souverain pontife, on lui annonça que, après avoir longtemps souffert de la goutte, il était mort' et avait ainsi, en quittant la vie, épargné une querelle aux Français et aux Romains. Beaucoup d'hommes religieux et de prélats de l'Eglise s'empressèrent de se trouver à ses obsèques, qui furent célébrées comme il convenait pour un successeur des apôtres. On y remarqua Guy, archevêque de Vienne, vénérable entre tous les hommes, distingué par sa descendance directe du noble sang des empereurs et des
rois, mais plus distingué encore par ses vertus. La nuit précédente, ce prélat vit dans un songe miraculeux un être puissant qui portait la lune cachée sous son manteau et qui la lui donnait à garder; il reconnut bientôt le sens de cette vision quand ceux de l'Eglise romaine, réfugiés alors en France, l'élurent bientôt après souverain pontife, afin que les intérêts de l'Eglise ne souffrissent pas de la vacance du siège apostolique. Une fois élevé à une si haute dignité, il soutint les droits de l'Eglise avec humilité, mais aussi avec gloire et courage, et par amour ainsi que par dévouement pour le seigneur Louis roi et la noble reine Adélaïde, sa propre nièce, il pourvut soigneusement aux affaires de l'Église de France.
Ce pape tint donc à Reims un concile solennel; puis, sans prendre aucun repos, il alla sur la frontière, jusqu'à Mousson, à la rencontre des députés de l'empereur Henri, espérant ainsi rendre la paix à l'Église, depuis si longtemps désolée par ses querelles avec l'Empire. Mais, n'ayant pu réussir à rien gagner sur eux, il suivit l'exemple de ses prédécesseurs et chargea l'empereur des liens de l'excommunication dans un concile que remplissaient les Français et les Lorrains. Il partit alors pour
Sceau de l'abbaye de Vézelay.
(Archives nationales, n°8436.)
ï. Le 29 Janvier 1119.
ROYAUTÉ FRANÇAISE. 6i
Rome, enrichi des dons que lui avait prodigués le dévouement des églises; le peuple et le clergé romain lui firent la réception la plus honorable. Plus habile que beaucoup de ses prédécesseurs, il administra heureusement les affaires de l'Eglise. Aussi, à peine eut-il séjourné quelque temps dans la ville du saint-siège, que les Romains, charmés de sa grandeur et de sa libéralité, se saisirent du schismatique Bourdin, créature de l'empereur, en résidence à Sutri. Là, plaçant en travers, sur un chameau, animal tortu, ce tortueux antipape, ou plutôt cet ante christ, ils le revêtirent d'un manteau de peaux de bouc; puis, pour venger sur lui, avec la plus grande publicité, la honte de l'Eglise, ils le conduisirent par la route royale à travers la ville de Rome et le jetèrent, par l'ordre du seigneur pape Calixte, dans une prison du monastère de Saint-Benoît, sur la montagne; condamné à finir là ses jours, il fut représenté par un tableau placé dans une salle du palais pontifical comme foulé aux pieds par le pape. Le seigneur Calixte, ainsi glorieusement établi sur le saint-siège, réprima les brigands de l'Italie et de la Fouille, qui désolaient l'État romain, ne se cacha point sous le boisseau, mais, placé sur le haut de la montagne, il brilla du plus vif éclat, et les Romains, heureux sous la douce protection d'un maître si grand, recouvrèrent les revenus et les biens que la ville de Rome avait depuis longtemps perdus. Envoyé par le seigneur roi Louis auprès de ce pontife pour certaines affaires du royaume, je le trouvai à Bitonte, dans la Fouille. Cet homme apostolique m'accueillit honorablement, tant par égard pour le seigneur roi que pour le monastère auquel j'appartenais, et il m'aurait gardé plus longtemps auprès de lui si je n'avais été rappelé en France par mon attachement à mon église et à mes frères, ainsi que par les sollicitations de l'abbé de Saint -Germain, mon collègue dans cette mission et mon condisciple , et les prières de quelques autres personnes.
Ayant terminé les affaires dont j'étais chargé, je me hâtai joyeusement, comme font tous les voyageurs, de retourner dans mon pays. Accueilli avec hospitalité dans une certaine maison de campagne, je m'étais jeté tout habillé sur un lit, après avoir dit matines, et j'attendais ainsi le jour. Plongé dans un demi-
sommeil, je crus me voir seul dans un petit bateau, errant dans la vaste étendue des mers , entraîné par le mouvement rapide des ondes, tantôt soulevé, tantôt précipité par les vagues, flottant çà et là au milieu des plus affreux dangers, frappé par la tempête d'une horrible terreur et fatiguant de mes cris les oreilles de la divinité. Tout à coup il me sembla que, grâce à la bonté secourable de Dieu, un vent doux et tranquille, s'échappant d'un ciel serein, remettait dans le droit chemin la proue de ma misérable nacelle qui déjà tremblait sous moi et allait périr; le vent la poussa plus vite que la pensée et la fit entrer dans le port, à l'abri des orages. Réveillé par. le crépuscule, je me remis en route; mais, tout en cheminant, je méditais profondément sur cette vision, et je me fatiguais à en chercher l'explication, craignant fort que ce soulèvement des flots ne m'annonçât quelque grave infortune. Tout à coup arrive à ma rencontre un serviteur fidèle qui, reconnaissant mes compagnons et moi et sanglotant tout à la fois de joie et de douleur, m'annonça la mort de mon seigneur et prédécesseur, l'abbé Adam, d'heureuse mémoire, et l'honneur que m'avait fait l'assemblée générale en me nommant pour le remplacer*; mais il ajoutait que, cette élection ayant eu lieu sans l'assentiment du roi, ce prince avait accablé de ses reproches les plus distingués et les plus pieux des moines, ainsi que les plus nobles des chevaliers, lorsqu'ils s'étaient présentés pour lui soumettre leur choix et solliciter son approbation. Les délégués étaient donc à cette heure en prison dans le château d'Orléans.
Fondant alors en larmes et payant au père spirituel, qui m'avait nourri et élevé, un tendre tribut de reconnaissance, je pleurai sincèrement sa mort temporelle, en suppliant la miséricorde divine de l'arracher à la mort éternelle. Rendu à moi-même par les consolations de mes compagnons de voyage et par ma propre raison, je me sentis tourmenté d'un triple eYnbarras : devais-je accepter une élection faite suivant les principes rigoureux de l'Eglise romaine , et par l'amicale autorité du seigneur pape Calixte, mais contre la volonté royale? Le poids de la colère du
I, En 1123.
prince accablerait ainsi à mon occasion l'Eglise qui me servait de mère. Pouvais-je laisser mes frères et mes amis languir honteusement, par amour pour moi, dans une prison royale? Enfin, fallaitil renoncer à mon élection et supporter l'opprobre de me voir si durement repoussé par le roi? Je songeais à envoyer quelqu'un des miens consulter le seigneur pape sur toute cette affaire, quand tout à coup se présenta devant moi un prêtre romain, homme de noble naissance et mon ami intime, qui s'offrit, par dévouement, à remplir la mission que je voulais confier à l'un des miens. Je chargeai donc quelqu'un à moi de se rendre auprès du roi avec le messager qui m'était venu trouver, afin de me rapporter quelle fm il entreverrait à cette affaire si pleine de trouble et de confusion; quant à moi, j'étais décidé à ne pas m'exposer imprudemment au mécontentement du monarque.
Je suivais donc les miens de près, mais triste, incertain de l'événement, et aussi cruellement tourmenté que si j'eusse erré seul dans une nacelle sur le sein d'une mer immense; mais, semblable à ce vent léger qui, dans mon songe, avait conduit ma barque au port, la grande bonté du Dieu tout-puissant permit que mes messagers, revenant tout à coup, m'apportassent d'heureuses nouvelles : la colère du roi s'était calmée, les prisonniers avaient été relâchés et mon élection était confirmée. Voyant dans tout cela une preuve évidente de la volonté de Dieu, qui certes pouvait seul faire arriver si promptement ce que je souhaitais, je me rendis, avec l'aide du Seigneur, à l'église qui me servait de mère. Elle accueillit avec une bonté douce son enfant vagabond et j'eus le bonheur de trouver dans son sein le seigneur Louis; il était venu jusqu'à Saint-Denis au-devant de moi avec un visage sur lequel la colère avait fait place à la sérénité, et m'attendait là avec l'archevêque de Bourges, l'évêque de Senlis et plusieurs autres dignitaires de l'Eglise. Tous me reçurent avec empressement au milieu de mes frères assemblés, qui faisaient éclater leur amour pour moi. Le samedi suivant, celui de la mi-carême, on m'ordonna prêtre, moi, indigne, et, le dimanche suivant, celui de Isti siuit dies, je fus, malgré mon peu de mérite, consacré abbé devant le très saint corps du bienheureux Denis. Par un effet habituel de la toute-puissance divine, plus le Seigneur daigna m'élever.
me tirant de ma profonde pauvreté pour me faire asseoir au milieu des princes, plus aussi sa main, non moins douce que forte, me rendit humble et dévoué à tous, autant que le permet la fragilité humaine. Le Seigneur connaissait l'insuffisance de ma naissance et de ma science, mais il voulut bien, dans sa clémence, seconder mon incapacité et me permettre de recouvrer les anciens domaines de mon église, d'en acquérir de nouveaux, de restaurer et d'augmenter ses bâtiments. C'est encore lui qui, dans sa miséricorde, daigna, par une grâce extraordinaire, me donner la force de réformer le saint ordre de mes religieux, en sorte que je parvins à y établir paisiblement la règle de la sainte religion, qui seule mène à Dieu, sans qu'il y eût trouble ni scandale parmi les moines, quoique toutes leurs habitudes fussent contrariées. Une grande abondance de liberté, de bonne réputation et de richesses terrestres suivit bientôt ces preuves de la bonté divine; on me vit, dès le temps présent, comblé de récompenses terrestres : les papes, les rois, les princes, se firent un plaisir de contribuer à la prospérité de mon église; ils me prodiguèrent les pierres précieuses, l'or, l'argent, les étoffes et les ornements sacrés de tout genre, en sorte que je pus dire à bon droit : « Tous les biens me sont arrivés avec elle » (cette sainte règle). Après une telle expérience de la gloire de Dieu, je supplie ceux de mes frères qui me succéderont, je les adjure, au nom de la miséricorde du Seigneur et de son terrible jugement, de ne plus souffrir le relâchement dans cette sainte règle religieuse qui unit les hommes à Dieu, raffermit les cœurs, relève les ruines et enrichit l'indigence. Rien ne manque, en effet, à ceux qui craignent le Seigneur; mais ceux qui ne le craignent pas, fussentils rois, sont privés de tout bien et se manquent aussi à euxmêmes.
Ayant toujours été comblé de faveurs par l'Eglise romaine et ne voulant pas me faire taxer d'ingratitude, je me hâtai d'aller visiter le seigneur pape Calixte, l'année qui suivit mon ordination. Je fus reçu par lui et par toute sa cour avec la plus grande bonté et j'assistai à l'illustre concile de Latran, composé de plus de trois cents évêques, et assemblé pour apaiser la querelle des investitures. Je me disposais, quelques années plus tard, à
Monnaie de Henri V, empereur ' .
retourner auprès du même seigneur pape, et sur son appel, lorsque j'appris avec certitude la nouvelle de sa mort à Lucques. Je me hâtai donc de revenir sur mes pas, afin de ne pas exciter la jalousie des Romains. Il eut pour successeur le pape Honorius, évêque d'Ostie, homme grave et austère, entouré d'une générale estime.
Cependant l'empereur Henri avait toujours conservé au fond de son cœur un vif ressentiment contre le seigneur Louis de ce que dans son royaume, à Reims, en plein concile, le seigneur Calixte l'avait frappé, lui Henri, d'anathème. Avant donc que ledit seigneur pape Calixte fût mort, cet empereur avait rassemblé une armée (en 1124) aussi nombreuse qu'il put, de Lorrains, d'Allemands, de Bavarois, de Souabes et de Saxons , quoiqu'il eût à se
plaindre des brigandages de ces derniers ; puis, par le conseil du monarque anglais Henri, dont il avait épousé la fille, et qui de son côté faisait la guerre au roi français, il feignit de menacer d'autres frontières, mais il projetait d'attaquer à l'improviste la cité de Reims, se proposant ou de la détruire d'un seul coup, ou du moins de lui faire subir tous les maux d'un siège qui durât autant de temps que la session du concile dans laquelle le seigneur pape avait procédé contre lui. Le seigneur Louis, bien informé de ce dessein par des gens dévoués, pressa ses levées de troupes, appela à lui tous les barons et publia la cause de ses mesures. Sachant de plus, pour l'avoir souvent ouï, pour l'avoir éprouvé lui-même, qu'après Dieu le bienheureux saint Denis est le patron et le protecteur le plus particulier de la France, il se rendit en hâte à ses pieds et le sollicita du fond du cœur, tant par ses prières que par ses offrandes, de défendre le royaume, de préserver sa personne et de s'opposer, comme de coutume, aux efforts des ennemis. En outre, et suivant le privilège que les Français ont obtenu de saint Denis de faire descendre sur l'autel les reliques de ce pieux et miraculeux défenseur de la France,
T. HEINRICVS REX. Buste de face. Au revers, MINTEONA. Croix cantonnée de quatre points. — AR, denier.
comme pour les emmener au secours du royaume lorsqu'un Etat étranger ose tenter une incursion dans celui des Français, le monarque ordonna que cette cérémonie se fît en sa présence avec une grande pompe. Enfin, prenant sur l'autel la bannière appartenant au comté du Vexin, pour lequel il relevait de Téglise de Saint-Denis, le roi vola, avec une poignée d'hommes, au-devant des ennemis pour parer aux premiers besoins de ses affaires; en même temps il invitait toute la France à le suivre. La France donc, indignée de l'audace inaccoutumée des ennemis, et s'élançant aA^c son ardeur ordinaire, mit partout en mouvement l'élite de ses chevaliers, des hommes qui n'avaient oublié ni l'antique valeur ni les victoires de leurs ancêtres.
Quand, de tous les points du royaume, notre puissante armée fut réunie à Reims, il se trouva une si grande quantité de chevaliers et de gens de pied, qu'on eût dit une nuée de sauterelles couvrant la surface de la terre, non seulement sur les rives des fleuves, mais encore sur les montagnes et dans les plaines avoisinantes. Le roi, ayant attendu là une semaine tout entière l'arrivée des Allemands, les grands du royaume disaient entre eux : <■< Marchons hardiment aux ennemis, qu'ils ne rentrent pas dans leurs foyers sans avoir été punis, qu'ils ne puissent pas dire qu'ils ont eu l'orgueilleuse présomption d'attaquer la France, la maîtresse de la terre. Que leur arrogance obtienne ce qu'elle mérite, non dans notre pays, mais dans le leur même ; les Français l'ont subjugué naguère, il devait leur rester soumis en vertu du droit de suzeraineté; ce qu'ils projetaient d'entreprendre furtivement contre nous, rendons-le-leur ouvertement. » Mais l'expérience de quelques gens âgés conseillait d'attendre que les ennemis fussent entrés sur notre territoire, de leur couper la retraite et de tomber alors sur eux, pour les massacrer sans miséricorde, comme des Sarrasins, en abandonnant leur sépulture aux loups et aux corbeaux.
Cependant les comtes admiraient déjà dans le palais, et sous les yeux du roi, la marche des diverses troupes de guerriers. Ceux de Reims et de Châlons, qui sont plus de soixante mille, tant fantassins que cavaliers, forment le premier corps ; les gens de Soissons et de Laon, non moins nombreux, composent le second; au
^E ROI PRENANT LA BANNIEKE SUR. l'AUTEL DE SAINT-DENIS.
Composition de E Zier.
troisième sont les Orléanais, les Parisiens, ceux d'Étampes et la nombreuse armée du bienheureux saint Denis, si dévouée à la couronne. Le roi, plein d'espoir et comptant sur l'aide de son saint protecteur, décide de se placer lui-même à la tête de cette troupe.
« C'est avec ceux-ci, dit-il, que je combattrai courageusement et sûrement; outre que j'y serai protégé par le saint mon seigneur, j'y trouve ceux de mes compatriotes qui m'ont élevé avec une amitié particulière, qui certes me soutiendront vivant ou me rapporteront mort, arrachant mon corps aux ennemis. » Le comte du palais, Thibault, qui, bien qu'il fît alors la guerre au seigneur Louis avec son autre oncle le roi d'Angleterre, était venu, sur la sommation de la France, avec son oncle Hugues, comte de Troyes, conduisait la quatrième division; à la cinquième, composant l'avant-garde, étaient placés le duc de Bourgogne et le comte de Nevers. Raoul, comte de Vermandois, renommé par son courage, illustre par sa parenté avec le roi, et que suivaient une foule d'excellents chevaliers et une troupe nombreuse de gens bien armés venus de Saint-Quentin, fut destiné à former l'aile droite. Louis approuva que ceux de Ponthieu, Amiens et Beauvais fussent placés à l'aile gauche; on mit à l'arrière-garde le très noble comte de Flandre avec dix mille soldats d'élite, dont il eût triplé le nombre s'il eût été prévenu à temps; près de lui combattirent Guillaume, duc d'Aquitaine, le comte de Bretagne, et Foulques, comte d'Anjou, qui rivalisaient entre eux d'ardeur, d'autant plus que la longueur du chemin qu'ils avaient eu à parcourir et l'urgence de l'appel ne leur avaient pas permis d'amener des forces considérables, en état de venger durement sur l'ennemi l'injure faite aux Français. On ordonna aussi que, lorsque l'armée en viendrait aux mains avec les Allemands, des charrettes chargées d'eau et de vin formassent une espèce de forteresse, où les hommes blessés et épuisés pourraient aller se rafraîchir, resserrer les bandages de leurs plaies, et reprendre des forces avant de reparaître sur le champ de bataille et de disputer de nouveau la palme de la victoire. Ces dispositions si redoutables et la réunion d'une armée si courageuse furent bientôt publiques (en 1124). Dès que l'empereur en
eut connaissance, dissimulant sa crainte, il couvrit sa fuite de quelque prétexte, marcha vers d'autres lieux et préféra la honte de se retirer lâchement au risque d'exposer son empire et sa personne à la cruelle vengeance des Français et au danger d'une ruine certaine. Ce fut à grand peine et à force de prières que les archevêques et les évêques parvinrent à empêcher les Français de porter à leur tour la dévastation dans les États de l'empereur.
Après cette importante victoire, d'autant plus grande que l'on n'avait pas eu besoin de triompher sur le champ de bataille, les Français retournèrent chacun chez eux. Le roi, plein de joie et incapable de se montrer ingrat envers les très saints martyrs ses protecteurs, vint humblement dans leur église ; là il rendit ses actions de grâces à Dieu et aux saints et leur restitua pieusement la couronne du roi son père qu'il avait retenue injustement et qui leur appartenait de droit, comme celle de tous les rois défunts; il ajouta à ce don, et de son propre mouvement, les droits de foire qui se percevaient à l'extérieur sur la place, car les droits dus à l'intérieur étaient déjà la propriété des saints; en outre, il leur concéda solennellement, par charte royale, les droits sur les chemins de toute espèce, sur lesquels furent élevés de place en place des colonnes et des statues de marbre capables, comme autant de colonnes d'Hercule, de résister à tous les ennemis de la France. Enfin, et dans sa profonde piété filiale, le roi reporta luimême jusqu'à leur place ordinaire, sur ses épaules, les vénérables châsses d'argent qui contenaient les corps des saints martyrs, car, pendant tout le temps qu'avait duré le rassemblement des troupes pour la guerre, les reliques des saints patrons de la France étaient restées sur le maître-autel, honorées nuit et jour de continuelles et solennelles prières par les religieux et par un peuple de gens pieux qui accouraient en foule, afin de solliciter le secours des saints pour notre armée.
Cependant l'empereur d'Allemagne , décrié par cette affaire, et déclinant de plus en plus dans l'opinion publique, vit son dernier jour avant que cette môme année eût terminé son cours, et vérifia ainsi ce vieux dicton de nos ancêtres : « Noble ou non noble, celui qui troublera l'Église ou l'État, et dont la révolte aura forcé de déplacer les reliques des saints, ne passera pas
l'année et mourra avant qu'elle soit finie. » Dans ce même temps, le roi d'Angleterre, qui connaissait bien la perfide entreprise de l'Allemand et faisait encore alors, avec le comte Thibault, la guerre au roi Louis, forma le projet de profiter de l'éloignement du monarque français pour ravager complètement et occuper la frontière limitrophe de la Normandie ; mais un seul baron, Amaury de Montfort, homme d'une valeur éprouvée dans
Sceau de Louis le Gros. (Archives nationales, n" 75.)
les combats, avec les courageuses troupes du Vexin, suffit pour repousser ce prince, qui ne recueillit de son expédition que peu ou point de profit, et se retira frustré de ses vaines espérances. Jamais dans les temps modernes ni même dans les jours anciens la France n'a plus glorieusement démontré l'étendue de sa puissance qu'à ce moment où son roi triompha ainsi, présent, de l'empereur d'Allemagne, absent, du monarque d'Angleterre. La terre se tut devant la France, l'orgueil de ses ennemis fut écrasé, et tous ceux qu'elle pouvait atteindre, s'empressant de rentrer en grâce avec elle, lui tendirent la main en signe d'amitié. Cependant le roi, délivré de ses ennemis étrangers, était encore
obligé de combattre les rebelles de l'intérieur du royaume et du château, ceux qui commettaient des actions criminelles. Le comte d'Auvergne opprimait l'Église de Dieu et le peuple de sa contrée, ce qui obligea l'évêque à s'enfuir de Clermont et à se réfugier auprès du roi, dont il implora le secours. Le seigneur Louis, ayant rassemblé ses troupes, contraignit le comte à rendre la paix au pays et à l'Église. Il venait de rentrer glorieusement dans ses États, lorsque les troubles qui éclatèrent en Flandre et qui désolèrent cette contrée, le forcèrent d'y marcher pour mettre fm aux crimes et aux désordres qui scandalisaient l'Église et le monde.
Lorsque Baudouin, comte de Flandre, était venu à mourir, il avait transmis ses domaines à son neveu Charles, en le recommandant à l'amitié de ses grands. Depuis lors, le pieux comte avait gouverné ses pays avec sagesse et prudence, y rétablissant l'ordre et la paix, fournissant aux besoins des pauvres lorsque la famine désolait la contrée, et si fort honoré de tous ses voisins, qu'au moment de la mort de l'empereur Henri les princes de l'empire lui firent offrir la couronne impériale par des députés propres à cette mission. De même quelques années plus tard, les chrétiens de Jérusalem, voyant leur roi Baudouin II tombé en la captivité des Sarrasins, envoyèrent une lettre au comte de Flandre, pour le prier de venir prendre possession du royaume de Judée et de recevoir dans le lieu saint et la sainte cité la couronne de l'empire catholique et la dignité royale. Le pieux Charles refusa toutes ces propositions et dédaigna toutes ces grandeurs, à la prière de ses sujets et par pitié pour leurs larmes. Il ne voulut point abandonner sa patrie bien -aimée qu'il avait si bien gouvernée, et qu'il eût gouvernée mieux encore sans les abominables traîtres qui devaient le faire mourir en martyr. Voici à quelle occasion ;
Lorsque la famine eut cessé de désoler la terre de Flandre* et que Dieu eut rendu à la terre sa fécondité ordinaire, le pieux comte, voulant rétablir l'ordre dans son royaume, rechercha soigneusement dans les terres de sa domination quels étaient les hommes qui appartenaient à ses domaines et quels étaient les