‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 136 sur 138 · I. Gaston III, dit Phœlus · texte numérisé non relu

I. Gaston III, dit Phœlus

Enfin ils en tuèrent ou mirent à fm, ce jour-là, plus de sept mille, et aucun n'eût échappé, si on eût voulu les pourchasser plus avant. Et, quand les gentilshommes revinrent, ils mirent le feu à toute la basse ville de Meaux, et la brûlèrent tout entière avec les faubourgs et les vilains qu'ils y purent enfermer. Depuis cette déconfiture qui fut faite à Meaux, ils ne se rassemblèrent plus nulle part; car le sire de Coucy, qui s'appelait Enguerrand, avait grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettaient à mort partout où ils les trouvaient, sans pitié ni m.erci.

En ce temps-là le duc de Normandie était sorti de Paris sans que ceux de la ville le sussent, car il craignait le roi de Navarre, le prévôt des marchands et ceux de sa suite, qui étaient tous d'un accord. Et il s'en était venu au pont de Charenton-sur-Marne, marchant auprès de lui tous ses gentilshommes et défiant le prévôt des marchands et ceux qui le voulaient aider. Quand le prévôt des marchands apprit que le duc de Normandie était au pont de Charenton et qu'il faisait là son amas de gens d'armes, il craignit que de grands maux lui en advinssent et que de nuit on ne vînt saisir Paris, qui en ce temps n'était point fermé. Et il mit des ouvriers en œuvre tant qu'il en put avoir et trouver de toutes parts, et il fit faire de grands fossés autour de Paris, et puis des enceintes, des murs et des portes, et on y travaillait nuit et jour.

Pendant un an il y eut là trois mille ouvriers, et ce fut une grande chose d'enclore en une année et d'environner de défense une cité comme Paris et d'un si grand circuit. Et je vous dis que ce fut le plus grand bien que le prévôt des marchands fît dans toute sa vie , car autrement elle eût été depuis lors ravagée, pillée et assaillie trop de fois et par diverses personnes, comme vous l'entendrez plus tard dans cette histoire; mais cette fois cela n'empêcha pas le duc de Normandie de venir assiéger

Sceau d'Enguerrand de Coucy, (Archives nationales, n° 1906.)

la ville, et il y avait bien avec lui trois mille lances, en sorte que rien n'entrait à Paris ni par la Seine, ni par la Marne, car le duc tenait les deux rivières et personne n'osait sortir de Paris, tant on craignait le duc de Normandie. D'autre part, le prévôt des marchands, qui se sentait sous le péril de la haine et de l'indignation du duc de Normandie, retenait tant qu'il pouvait le roi

Bataille de Meaux.

(Archives nationales, Ms., n" 2643.)

de Navarre en son amour et son conseil, et envoyait grandes sommes d'argent en sa garde à Saint-Denis, où le roi de Navarre se tenait pour lors, et il entretenait en ladite cité de Paris grand foison de gens d'armes et soldats, navarrais et anglais, archers et autres compagnons, pour être plus assuré contre ceux qui l'attaquaient. Il y avait bien dans Paris des gens considérables, comme Jean Maillard et Simon Maillard, son frère, et plusieurs autres de leur famille, auxquels la colère du duc déplaisait gran-

dément et qui eussent voulu y porter remède. Mais nenni, car le prévôt des marchands avait attiré toutes sortes de gens de son parti, en sorte que nul n'osait contredire ce qu'il disait, s'il ne voulait être occis sans merci.

Or le prévôt des marchands de Paris et ceux de sa suite, sentant bien qu'ils ne pouvaient par aucun moyen trouver merci ni remède auprès du duc de Normandie, jugèrent qu'il valait mieux pour eux demeurer en vie et en bonne prospérité que d'être détruits, et qu'il était meilleur d'occire que d'être occis. Ils traitèrent donc secrètement avec les Anglais qui guerroyaient contre ceux de Paris, et promirent de leur ouvrir à minuit la porte Saint-Antoine et la porte Saint-Honoré; et les Anglais avec les Navarrais devaient venir si bien pourvus, qu'ils pussent tout passer au fil de l'épée dans Paris, sauf dans les maisons qui porteraient un certain signe que l'ennemi devait connaître.

Cette même nuit oii la chose devait arriver. Dieu inspira et réveilla certains bourgeois de Paris qui avaient toujours été du parti du duc de Normandie, et desquels Jean Maillard et Simon, son frère, étaient les chefs. Ils furent informés, à ce qu'on pense, par l'inspiration divine que Paris devait être envahi et détruit. Aussitôt ils s'armèrent et firent armer ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en divers lieux, afin d'avoir plus de partisans. Ainsi Jean Maillard et son frère, bien pourvus d"amis et de compagnons, bien instruits de ce qu'ils devaient faire, s'en vinrent un peu avant minuit à la porte Saiiit-Antoine, et y trouvèrent ledit prévôt des marchands, les clefs de la porte à la main.

Le premier mot que Jean Maillard lui dit fut de l'appeler par son nom : « Etienne, Etienne, que faites-vous ici à cette heure? » Le prévôt répondit : «Jean, en quoi cela vous regarde-t-il de le savoir? Je suis ici pour prendre garde à la porte et à ceux de la ville dont j'ai le gouvernement. — Par Dieu, repartit Jean Maillard, il n'en va pas ainsi, mais vous n'êtes pas ici à cette heure pour le bien, et je vous montre, dit-il à ceux qui étaient avec lui, comment il tient les clefs de la porte entre ses mains pour trahir la ville. » Le prévôt des marchands s'avança et dit : «Vous mentez! — Par Dieu, repondit Jean Maillard, c'est

MORT DETIENNE MARCEL.

Composition de D. Maillart.

vous, traître, qui mentez. » Et aussitôt il le frappa, disant à ses gens : « A la mort tous ceux de son côté, car ce sont des traîtres ! »

Alors s'éleva entre eux une grande bataille, et le prévôt des marchands eût bien voulu fuir; mais il fut tellement poursuivi, qu'il ne put, car Jean Maillard le frappa d'une hache à la tête et rabattit à terre, quoique ce fût son compère, et ne partit pas de là qu'il ne fût mort et six de ceux qui étaient avec lui; les autres furent pris et envoyés en prison; sur quoi les gens commencèrent à se réveiller et à s'émouvoir dans les rues de Paris. Alors Jean Maillard et ceux de son parti s'en allèrent jusqu'à la porte Saint- Honoré, et ils y trouvèrent des gens de la suite du prévôt, qu'ils accusèrent de trahison, et toutes les excuses qu'ils en firent ne leur servirent à rien. Il y en eut là plusieurs de pris et envoyés en diverses prisons. Ceux qui ne se laissèrent pas prendre furent tués sans merci. Cette même nuit, on arrêta dans leurs maisons plus de soixante personnes, qui furent toutes accusées de trahison et du crime pour lequel le prévôt était mort; car ceux qui étaient pris confessèrent tout le complot.

Le lendemain au matin, Jean Maillard fit assembler la plus grande partie du peuple de Paris sur le marché des Halles, et, quand ils furent tous venus, il monta sur un échafaud et raconta publiquement pourquoi il avait tué le prévôt des marchands, en quel forfait il l'avait surpris, et comment la noble cité de Paris aurait été cette même nuit-là ravagée et détruite, si Dieu par sa grâce n'y eût mis remède en les réveillant et leur inspirant de reconnaître la trahison.

Quand le peuple qui était présent ouït ces nouvelles , ils furent tous émerveillés et ébahis du péril où ils avaient été, et plusieurs louèrent Dieu à mains jointes de la grâce qu'il leur avait faite. Là furent jugés à mort, par la sûre sentence du conseil des prud'hommes de Paris, tous ceux qui avaient été de la secte du prévôt, et tous furent exécutés en divers tourments mortels. En suite de quoi Jean Maillard envoya aussitôt vers le duc de Normandie, qui s'accorda sans peine à rentrer dans la bonne ville de Paris, car tous ses adversaires étaient morts; et, lors de son entrée à grande joie, Jean Maillard se tenait

à côté du duc, en sa grande grâce et faveur, comme il l'avait bien mérité.

Quand le roi de Navarre sut la vérité sur la mort du prévôt des marchands son grand ami, et de tous ceux de sa suite, il fut rudement troublé et courroucé; aussi se résolut-il à combattre le royaume de France, et en particulier ceux de Paris, qui lui avaient fait tant de déplaisir. Aussitôt envoya un défi au duc de Normandie, aux Parisiens et à tout le corps du royaume de France, et réunit autour de lui tous les gens d'armes qu'il put mander : Allemands, Hongrois, Brabançons, qui le venaient servir volontiers et étaient bien payés, car il avait conservé des amis sans nombre, tant à l'aide du prévôt des marchands que de ceux de Paris et des villes voisines. Si commença-t-il, lui et ses gens, à courir et à ravager tout le pays, et particulièrement pourchassait les gens de Paris, car il était maître des rivières de Seine, de Marne, d'Oise et d'Aisne. Et partout guerroyait-on rudement, et se faisaient grands exploits d'armes, car de tous côtés le pays était ravagé, pillé et dévasté. On ne pouvait nulle part chevaucher sans qu'on se jetât sur vous. En sorte que le duc de Normandie, qui se tenait pour lors à Paris, ne pensait qu'à mander le plus de gens d'armes qu'il pouvait, pour défendre et protéger le noble royaume de France dont il était héritier.

En ce temps-là expiraient les trêves qui avaient été conclues entre les rois de France et d'Angleterre, jusqu'au premier jour de mai 1339, et point n'avait été trop la vie heureuse, car les forteresses anglaises et navarraises avaient toujours guerroyé et guerroyaient encore au nom du roi Edouard. Cependant le roi d'Angleterre et le prince de Galles son fils, d'un côté, et, de l'autre, le roi de France et messire Jacques de Bourbon, étaient venus à Westminster, en la cité de Londres, et sans autre entremetteur ils avaient tenu à eux quatre un conseil secret et fait un certain accord de paix sur certains points et articles qu'ils ordonnèrent; et, quand ils les eurent tous proposés, ils les firent écrire en une lettre ouverte, et les deux rois, les ayant scellés de leur sceau, mandèrent le comte de Tancarville et messire Arnould d'Audrehen, qu'ils chargèrent de porter cette lettre au duc de Normandie, à ses frères et à tout le conseil de France.

Donc le comte de Tancarville et le maréchal passèrent la mer et vinrent à Boulogne, chevauchant ensuite jusqu'à Paris. Là ils trouvèrent le duc et le roi de Navarre qui s'étaient récemment mis d'accord, et ils leur montrèrent les lettres susdites. Alors le duc de Normandie demanda au roi de Navarre ce qu'il convenait de faire. Le roi de Navarre fut d'avis que les prélats et les barons de France et les conseils des cités et bonnes villes fussent mandés, car il convenait de faire passer cette affaire par leur opinion; et ainsi fut fait, en sorte que le comte de Tancarville et messire Arnould d'Audrehen pussent eux-mêmes montrer leur besogne à tous les gens dessus dits quand ils furent arrivés à Paris. Là furent les lettres lues et relues, et bien ouïes et entendues, et de point en point considérées. Sur quoi les conseillers du royaume de France ne purent être d'accord, et il leur sembla que les conditions étaient trop dures, et ils répondirent d'une voix aux deux messagers qu'ils aimaient mieux endurer et porter encore la grande souffrance et la misère où ils étaient, que de voir le noble royaume de France ainsi amoindri et déchiré, et que le roi Jean demeurât encore en Angleterre, afin que, quand il plairait à Dieu, il y pût mettre remède et adoucissement.

Ce fut toute la réponse que le comte de Tancarville et messire Arnould d'Audrehen en purent avoir. Ils partirent là- dessus et retournèrent en Angleterre, où ils allèrent promptement voir le roi leur seigneur, et lui contèrent qu'ils n'avaient rien pu obtenir. Le roi de France fut bien-courroucé de ces nouvelles, et ce fut raison, car il désirait sa délivrance, et il dit : «Eh! Charles, beau fils, vous êtes conseillé par le roi de Navarre, qui vous trompe et en tromperait bien d'autres que vous. »

Qiiand le roi d'Angleterre eut entendu les nouvelles que lui rapportaient le comte de Tancarville et le maréchal , il entra dans une grande colère et dit, dev,ant tous ceux qui le pouvaient ouïr, qu'avant que l'hiver fût venu, il entrerait si puissamment au royaume de France et y demeurerait si longtemps, qu'il aurait la fin de la guerre ou une bonne prise à son plaisir et à son honneur. Et si fit commencer le plus grand appareil qu'on ait jamais vu faire en Angleterre pour la guerre. Mais ne se put faire son

mandement sitôt qu'il avait compté et espéré, en sbrte que lo mois d'octobre (1360) était déjà avancé quand il passa la mer et débarqua à Calais, et sitôt chevaucha avec ses batailles au travers de l'Artois et du Cambrésis, brûlant et ravageant tout sur son passage, et s'en vint mettre le siège devant Reims, où il se tint sept semaines sans rien faire. Cependant le roi de Navarre se tenait à Mantes-sur-Seine, et avait renouvelé sa haine et mécontentement contre le duc de Normandie, qu'il envoya défier, en sorte que tout le royaume de France se demandait à quel titre cette guerre était recommencée.

Si leva le roi d'Angleterre le siège de Reims, où il commençait à s'ennuyer et ses gens à perdre leurs chevaux, et s'en allèrent vers Touraine, et il pensait de là entrer en Bourgogne pour y pas'ser le carême; mais le grand chancelier de Bourgogne et les seigneurs bourguignons traitèrent avec lui pour deux cent mille francs, qu'il dut avoir tout payés, si bien que le roi d'Angleterre se détourna de Bourgogne, qu'il assura pour trois ans, et, entrant dans le Gâtinais, il fit tant, qu'il vint loger au Bourg-la- Reine, à deux petites lieues de Paris, toute son armée s'étendant vers Montlhéry.

Tandis que le roi anglais se tenait au Bourg-la-Reine, il envoya vers le duc de Normandie à Paris, pour lui demander bataille; mais le duc n'y consentit point, en sorte que les messagers revinrent sans avoir rien fait : ce dont le roi Edouard fut courroucé; aussi permit-il à messire Gauthier de Mauny de faire une chevauchée jusqu'aux portes de Paris. Et il y eut là forte et drue' escarmouche et il y avait dans Paris beaucoup de bons chevaliers étrangers qui fussent volontiers sortis, si le duc de Normandie y eût consenti; toutefois ces gentilshommes gardèrent si bien les portes et barrières, qu'il n'y eut aucun dommage, et le lendemain le roi d'Angleterre se délogea, prenant le chemin de Montlhéry, et il y eut ericore là une escarmouche de chevaliers français qui poursuivaient l'armée avec une embuscade qu'avait posée le captai de Buch, et il y eut là plusieurs seigneurs français faits prisonniers.

L'intention du roi Edouard d'Angleterre était d'entrer dans le beau pays de Beauce et de se retirer bellement sur la belle, douce

et bonne rivière de Loire, et qu'il y passerait tout l'été pour s'en aller après août se rafraîchir en Bourgogne. Après les vendanges, qui étaient de très belle apparence, il comptait revenir en France et remettre le siège devant Paris, car il ne voulait point retourner en Angleterre, comme il l'avait dit avant de partir, qu'il n'eût en sa volonté ledit royaume; aussi voulait-il laisser ses gens dans les forteresses en Brie, en France, en Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vimeux, en Vexin et en Normandie, afin qu'ils fissent la guerre pour lui et qu'ils foulassent et tourmentassent les cités et bonnes villes jusqu'à ce qu'elles fissent accord avec lui.

Cependant le duc de Normandie et ses deux frères étaient à Paris avec le duc d'Orléans leur oncle et tous les plus grands conseillers de France , qui devinaient bien le voyage du roi d'Angleterre, et comment lui et ses gens foulaient et appauvrissaient le royaume de France : ce qui ne se pouvait longuement soutenir ni souffrir, car les revenus des seigneurs et des églises allaient se perdant partout. Or le chancelier de France était alors un homme sage et très vaillant, messire Guillaume de Montagu, évêque de Thérouanne, par le conseil duquel presque tout se faisait en France, et il le méritait bien sous tous les rapports, car ses conseils étaient bons et loyaux. Il y avait aussi avec lui deux clercs d'une grande prudence, dont l'un était abbé de Cluny et l'autre maître des Frères prêcheurs, qu'on appelait frère Simon de Langres, maître en théologie. Ces deux derniers clercs, à la grande requête et ordonnance du duc de Normandie, partirent de Paris avec certains articles de paix, accompagnés par messire Hugues de Genève, seigneur d'Autun, et s'en vinrent vers le roi d'Angleterre, qui cheminait en Beauce, allant toujours plus avant; et ces deux prélats et le chevalier parlèrent au roi d'Angleterre, et commencèrent à traiter de la paix, auquel traité le prince de Galles, le duc de Lancastre, le comte de la Marche et plusieurs hauts barons d'Angleterre furent appelés.

Si ne fut ce traité sitôt conclu, quoiqu'il fût entamé, et traîna longtemps; car le roi d'Angleterre chevauchait toujours, cherchant le gras pays. Et les négociateurs, qui étaient bien avisés, ne le voulaient pas lasser;, ni faire tort à leur projet; car ils voyaient

le royaume de France en si pauvre état et si accablé, qu'il eût été en trop grand danger s'ils eussent attendu encore un été. D'autre part, le roi d'Angleterre demandait et requérait des offres si grandes et si préjudiciables pour tout le royaume de France, qu'à grand regret les seigneurs s'y accordaient-ils sur leur honneur. Il fallait bien cependant, par pure nécessité, en venir là ou à peu près, si on voulait arriver à la paix; en sorte que tous leurs traités et conférences durèrent dix-sept jours, toujours en poursuivant le roi d'Angleterre. Là-dessus les prélats ci- dessus nommés et messire Hugues de Genève, qui était volontiers ouï et écouté dans la cour du roi d'Angleterre, renvoyaient tous les soirs, ou de jour à autre, leurs traités et leurs propositions au duc de Normandie et à ses frères dans la ville de Paris, disant en quelle forme et situation ils étaient pour avoir réponse, et les choses qui étaient bonnes, et comment ils se maintiendraient sur le surplus. Ces projets et ces paroles étaient examinés et discutés secrètement dans la chambre du duc de Normandie; après quoi les intentions du duc et l'avis de son conseil étaient justement et parfaitement écrits aux négociateurs, en sorte que rien ne se passait de part ou d'autre qui ne fût bien signifié et dûment confirmé.

Or donc les traiteurs français mettaient en avant leurs grandes offres en la chambre du roi d'Angleterre, dans son logis, où qu'il se trouvât et s'arrêtât sur son chemin, en la cité de Chartres ou ailleurs, et désiraient venir à la fm de la guerre et à la conclusion de la paix; mais le roi d'Angleterre était dur à y entamer, car son intention était de demeurer roi de France, bien qu'il ne le fût pas, et de mourir roi de France, et il voulait s'établir cet été en Bretagne, à Blois et en Touraine, comme je l'ai dit. Et si le duc de Lancastre son cousin, qu'il aimait et croyait fort, lui eût déconseillé de faire la paix au lieu de la conseiller, il n'y eût jamais consenti; mais ledit duc lui remontrait fort ses besognes et disait : « Monseigneur, cette guerre que vous tenez au royaume de France est merveilleuse, mais trop lourde pour vous. Vos gens y gagnent, et vous y perdez et dépensez votre temps. Tout considéré, si vous guerroyez selon votre opinion, vous y laisserez votre vie, et il est douteux que vous en arriviez

à vos intentions. Je vous conseille donc d'en sortir pendant que vous le pouvez faire à votre honneur, et que vous acceptiez les offres qu'on vous fait; car, monseigneur, nous pouvons plus perdre en un jour que nous n'avons conquis en vingt ans. »

Ces paroles et plusieurs autres, belles et subtiles, que le duc de Lancastre répétait fidèlement à bonne intention pour le roi d'Angleterre, convertirent enfin ledit roi par la grâce du Saint- Esprit, qui y opéra aussi; car il lui advint, à lui et à ses gens, étant devant Chartres, un grand miracle, qui l'humilia fort et brisa son courage; car, pendant que les négociateurs français pressaient ledit roi et son conseil, sans avoir encore reçu aucune réponse agréable, un orage, une tempête et des coups de foudre tombèrent du ciel sur l'armée du roi d'Angleterre, si grands et si terribles, qu'il semblait proprement à tous ceux qui étaient là que le monde dût finir, car il tombait de l'air des pierres si grosses, qu'elles tuaient hommes et chevaux : ce dont les plus hardis furent tout effrayés. Alors le roi d'Angleterre regarda vers l'église Notre-Dame de Chartres, et se rendit à Notre-Dame , se vouant à son service, et il promit, comme il le dit et le confessa depuis, qu'il accorderait la paix. Et il était à cette heure logé dans un village, non loin de Chartres, qui s'appelle Brétigny, et ce fut là qne furent entamées ordonnances et compositions faites et réglées qui s'appellent la Charte de la Paix, et, quand elles furent bien entendues entre les négociateurs, le roi d'Angleterre, l'ayant ouï lire en son conseil, dit : « Cela nous plaît bien ainsi. » Et ne pouvaient faire autrement que de s'y accorder le duc de Normandie et ses frères, quelque dures que fussent ces conditions; aussi reçurent-ils les négociateurs avec grande joie, et par-dessus le traité fut accordée une trêve d'un an pour régler tous les articles de la paix plus à loisir.

Or revinrent bientôt lesdits négociateurs à l'armée du roi d'Angleterre, et demandèrent au roi et à son conseil que quatre barons d'Angleterre vinssent à Paris comme ses procureurs, pour jurer la paix en son nom, afin de mieux tranquilliser le peuple. Le roi d'Angleterre y consentit volontiers , et là furent envoyés le sire de Stafford, messire Regnault de Cobham, messire Guy de Bryarre et messire Roger de Beauchamp, baronnet. Ces quatre

seigneurs, sur l'ordre de leur seigneurie, se mirent en chemin avec l'abbé de Cluny et monseigneur Hugues de Genève , et chevauchèrent tant, qu'ils vinrent jusqu'à Montlhéry.

Quand ceux de Paris surent leur venue, par le commandement du duc de Normandie, tous les religieux et le clergé, en grande réunion et procession, sortirent de la ville et vinrent bien avant, par les champs, au-devant des barons d'Angleterre, qu'ils amenèrent honorablement dans Paris. Et avec eux vinrent plusieurs grands seigneurs et barons de France, qui pour lors se tenaient à Paris, et toutes les cloches de Paris sonnèrent à leur arrivée; les rues étaient tendues de drap d'or, et ainsi furent-ils conduits au Palais, qui était richement appareillé pour les recevoir. Et là furent-ils accueillis par le duc de Normandie et ses frères, par leur oncle le duc d'Orléans, et par grand foison de seigneurs et prélats du royaume de France; à la suite de quoi, en présence de tout le peuple, les quatre barons anglais jurèrent au nom du roi leur seigneur et de ses enfants, sur le corps sacré de Jésus- Christ et sur les saints Evangiles, de tenir et accomplir le traité de paix. Si furent-ils menés en la Sainte-Chapelle du Palais, où leur furent montrés les plus belles reliques et les plus dignes joyaux du monde, qui étaient là et y sont encore, et même la sainte couronne dont Dieu fut couronné en son très saint travail. Et le duc de Normandie donna à chacun des chevaliers unedes plus grandes épines de ladite couronne : ce que chacun des chevaliers prisa grandement et tint pour le plus noble joyau qu'on pût lui donner. Ils furent à Paris ce jour-là et le soir et le lendemain jusqu'après dîner, et, quand ils prirent congé, le duc de Normandie encore leur fit donner à chacun un très beau et très bon coursier, richement paré et sellé, et plusieurs autres beaux joyaux, dont ils le remercièrent grandement.

Après ceci se passa-t-il peu de temps avant que le roi d'Angleterre délogeât de Chartres, où il avait passé une nuit et fait de grandes offrandes à l'église de Notre-Dame, d'où il chevaucha jusqu'à Honfleur en Normandie, et passa bellement en Angleterre,' Sitôt qu'il y fut, il alla à Londres et fit mettre hors de prison le roi de France, qu'on amena directement au palais de Westminster, et ils se trouvèrent dans la chapelle du palais. Là

Monnaie de Galéas II Visconti

le roi d'Angleterre remontra au roi de France tous les traités de paix et comment son fils, le duc de Normandie, avait juré et scellé en son nom, à savoir quelle chose il en dirait. Le roi de France, qui ne désirait que sa délivrance, à quelque prix que ce fût, pour sortir de sa prison, ne l'eût jamais contredit ni mis empêchement à ses ordonnances; mais il répondit : « Que Dieu soit loué que la paix soit entre nous ! » Et ne tarda guère le roi Jean à prendre congé du roi et de la reine d'Angleterre, à passer vers Calais, où l'accompagnèrent le prince de Galles, le duc de Lancastre, le comte de Warwick, messire Jean Chandos et plusieurs autres seigneurs. Ils y arrivèrent environ vers la Saint- Jean-Baptiste , attendant là les messagers du duc de Normandie, qui devaient apporter le premier payement de six cent mille francs

pour la rançon du roi Jean, et pendant quatre ans encore devait-on payer chaque année six cent mille francs à cet effet. Or la finance n'était pas si facile à trouver, bien que messire Galéas, seigneur de Milan, et plusieurs autres, se fussent engagés à la payer, pourvu que le roi de France donnât sa fille pour femme à un sien fils. Et tant tarda la chose, que le roi Edouard passa à son tour jusqu'à Calais avec grand appareil. Et là y eut grand parlement des conseils des deux rois, qui par l'ordonnance de la paix s'appelaient frères. Là furent derechef lues, avisées et bien examinées les lettres qui s'appelaient chartes de paix, et pour plus grande sûreté on en ajouta d'autres, qui furent appelées confédération et alliance et chartes des renonciations. Rien n'y fut définitivement fait et décidé sur les affaires de Bretagne; car le roi d'Angleterre et les siens n'y avaient pas grande affection : ils pensaient au temps à venir, quand il faudrait faire vider à toutes manières de gens d'armes, de leur côté, les garnisons et forteresses qu'ils tenaient à présent au royaume de France; il serait lors plus profitable que ces guerriers et pilleurs se pussent

I. s ABRO MEDIOLAN. Saint Ambroise assis. Au revers, GALEAZ VICECOES D MEDIOLANI C. Dans quatre arceaux, guivre accostée de GZ. — Argent.

retirer au duché de Bretagne, qui est un des bons et gras pays du monde pour tenir les gens d'armes, que s'ils revenaient en Angleterre, car leur pays en pourrait être perdu et ravagé.

Quand toutes ces choses furent si bien jurées et ordonnées que nul n'y devait ni ne pouvait par raison rien y amender ni corriger, et qu'on ne croyait pas que la paix se pût jamais rompre, à cause des grandes alliances et obligations que les deux rois et leurs enfants avaient acceptées, tous ceux qui devaient être otages pour le roi de France vinrent à Calais, et les six cent mille francs furent payés au roi d'Angleterre ; après quoi ledit roi Edouard donna au roi de France, au château de Calais, un grand souper bien ordonné. Et y servirent ses enfants et le duc de Lancastre avec les plus grands barons d'Angleterre à tête nue, et le lendemain matin le roi de France partit de Calais avec tous ceux de son côté qui devaient partir. Le prince de Galles et ses deux frères l'accompagnèrent à pied, en pèlerinage, à Notre-Dame de Boulogne, et là était le duc de Normandie, qui les attendait. Si furent ce jour-là les enfants du roi d'Angleterre en l'abbaye de Boulogne, auprès du roi de France, en grande fête, et le lendemain s'en retournèrent à Calais vers le roi leur père. Ainsi ils repassèrent la mer avec les otages de France, qui étaient en grand foison et de haut lieu, tandis que le roi Jean chevauchait vers Paris, où il fut reçu à grande joie.

Aussitôt après que le roi de France fut rentré en son royaume, les commissaires établis par le roi d'Angleterre, desquels était chef et régent messire Jean Chandos, passèrent la mer poui prendre possession du duché d'Aquitaine, de la comté de Ponthieu et de toutes les terres qu'il devait avoir au royaume de France, telles qu'elles lui étaient données et accordées par l'ordonnance des traités. Ce ne fut pas sitôt fait, car plusieurs seigneurs de la Langue d'Oc ne voulurent pas d'abord obéir ou se rendre au roi d'Angleterre, quoique le roi de France les tînt quittes de foi et hommage; car il leur était trop contraire de devenir Anglais, et disaient-ils qu'il n'appartenait pas au roi de les abandonner et que par droit il ne le pouvait faire ; car ils avaient en Gascogne des chartes et des privilèges trop anciens

du grand Chaiiemagne, qui fut roi de France et d'Allemagne et empereur de Rome, en sorte que nul roi de France ne pouvait transférer leur hommage à une autre cour que la sienne. Mais le roi de France, qui voulait tenir et accomplir selon son pouvoir ce qu'il avait juré et scellé, y envoya son cher cousin, messire Jacques de Bourbon, lequel apaisa la plus grande partie de ces seigneurs, qui obéirent à la requête du roi de France, quelque regret qu'ils en eussent.

De l'autre côté aussi sur la mer, en Poitou, en Rochelois, en Saintonge, les barons, les chevaliers et les bonnes villes étaient en trop grand déplaisir qu'il leur fallût être Anglais. Et en particulier ceux de la ville de la Rochelle ne s'y voulaient accorder et s'excusèrent bien des fois, tardant pendant plus d'un an à laisser entrer les Anglais dans leur ville. On se pourrait émerveiller de toutes les douces, aimables et piteuses paroles qu'ils écrivaient et récrivaient au roi de France, le suppliant au nom de Dieu de ne les pas dégager de leur foi, ni éloigner de son domaine pour les mettre en des mains étrangères, et qu'ils aimaient mieux payer tous les ans la taille de la moitié de leur revenu plutôt que de passer aux Anglais. Sachez bien que le roi de France, qui voyait leur bonne volonté et leur loyauté, avait grand pitié d'eux; mais il leur mandait et écrivait affectueusement qu'il fallait obéir, sans quoi la paix serait rompue et brisée : ce qui serait trop grand dommage pour le royaume de France. Si bien que, lorsque les gens de la Rochelle virent sa détresse, et que les excuses ni les prières ne serviraient de rien, ils obéirent; mais ce leur fut trop dur, et disaient les plus notables de la ville de la Rochelle : « Nous avouerons les Anglais des lèvres, mais le cœur n'en sera jamais. »

Or, pendant que les commissaires du roi d'Angleterre prenaient possession et saisie des terres qui leur étaient dévolues par le traité, il y avait d'autres commissaires également établis par le roi d'Angleterre, d'accord avec ceux du roi de France, qui faisaient vider toutes sortes de gens d'armes des forteresses qu'ils tenaient : ce qui n'était pas chose facile, car les uns disaient qu'ils faisaient la guerre au nom du roi de Navarre, et d'autres étaient de pays étrangers, grands capitaines et grands pilleurs qui ne voulaient

partir des lieux où ils étaient; et, quand les capitaines remettaient ce qu'ils tenaient et donnaient congé à leurs gens , ceux-ci, qui avaient appris à piller et qui point ne se souciaient de retourner en leur pays, parce qu'il n'y avait point de profit à en tirer ou par quelque vilaine action dont ils étaient accusés, nommaient de nouveaux capitaines, prenant par élection le pire des leurs, et puis chevauchaient en avant, se suivant l'un l'autre. Ainsi se formaient les compagnies qui allaient de lieu à lieu, pillant et ravageant le pays; et entre autres en Champagne et en Bourgogne une grande

troupe, qui s'appela les Tard-

Sceau du comte de Forez.

venus^ parce qu'ils avaient jus-

qu'alors peu pillé le royaume de France ; ceux-là prirent d'assaut plusieurs villes et châteaux, et toujours croissait leur nombre, si bien qu'en armée ils se trouvèrent bien quinze mille combattants, dont ils formèrent plusieurs corps, et aussi résolurent-ils d'aller vers le Pape et les cardinaux à Avignon, et ils se mirent en marche pour entrer dans le Forez, qui est un bon et gras pays, et à Lyon sur le Rhône, et en chemin, étant vers la ville de Brinay, ils combattirent monseigneur Jacques de Bourbon, que le roi avait envoyé contre eux avec grand foison de gens d'armes, lequel fut navré à mort ainsi que messire Pierre son fils, et le jeune comte de Forez tué : ce dont le roi fut durement courroucé. En sorte que chacun frémissait sur les marches des pays où se tenaient ces compagnies, et il n'y eut château si bon ni si fort qui parût assuré contre elles, et les hommes qui gardaient les petits forts ne les savaient défendre contre tels gens d'armes. Aussi avaient-ils formé entre eux une sorte d'alliance, et, ayant attaqué le pont Saint-Esprit, ils étaient maîtres du Rhône et de ceux d'Avignon, et ils avaient élu un capitaine souverain de toutes les compagnies, qui se faisait communément appeler Ami de Dieu et ennemi de tout le monde.

Or, tandis que le royaume était en interdit, pillé et ravagé par

les gens d'armes, qui faisaient plus de mal que n'en avait fait toute la guerre des Anglais, le roi de France rassembla son conseil à Amiens, disant qu'il voulait retourner en Angleterre pour voir le roi Edouard son frère et la bonne dame sa femme. Il était fort

Funérailles du roi Jean. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., n° 77.)

conseillé du contraire, car plusieurs fidèles et barons de France disaient qu'il entreprendrait une grande folie s'il voulait encore se mettre en danger par le roi d'Angleterre; mais il répondait à cela et disait qu'il avait trouvé chez le roi d'Angleterre et les siens tant de loyauté, d'honneur, d'amour et de courtoisie, qu'il ne s'en

pouvait trop louer et que rien ne redoutait d'eux qu'ils ne lui fussent courtois, loyaux et amis en tout temps. Et aussi voulait-il excuser son fils le duc d'Anjou, qui était sans congé revenu en France. A cette parole nul n'osa parler du contraire, car on vit qu'il l'avait arrêté et décidé en son esprit. Si ordonna-t-il derechef son fils le duc de Normandie pour être régent et gouverneur de France jusqu'à son retour; puis il s'embarqua à Boulogne, d'où il vint en Angleterre, où le roi Edouard le reçut à grande joie et le logea à l'hôtel de Savoie, à Londres. Là le roi Edouard et ses enfants venaient souvent visiter le roi de France, qui y passa une partie de l'hiver fort amoureusement, avec les gens qu'il avait amenés avec lui, et avec ses otages, son frère le duc d'Orléans, son fils le duc de Berry, son cousin le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, Guy de Blois et beaucoup d'autres.

Si ne tarda guère cependant que le roi de France ne tombât malade en Fhôtel de Savoie et trépassât de ce siècle : ce dont le roi d'Angleterre, la reine et tous leurs enfants furent bien courroucés à cause de l'honneur et du grand amour que le roi de France leur avait témoignés depuis que la paix était faite. Dès que le duc de Normandie sut la mort du roi son père, il en fut courroucé : ce qui fut raison; mais, comme il se sentait successeur de l'héritage de France et de la couronne, et qu'il était informé des faits du roi de Navarre, il s'écria qu'il y pourvoirait de remède s'il pouvait.

Sceau du duc d'Orléans (Archives nationales, n° q^S. )

TABLE DES GRAVURES

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