I. Etienne ^Marcel
marchands et les conseillers de quelques bonnes villes, s'en vinrent au fort château d'Arieux en Pailluel, séant en Picardie, où le roi de Navarre était pour lors emprisonné, et le délivrèrent par ruse, puis le ramenèrent à Paris, où il fut reçu à grande joie; car le prévôt des marchands, qui l'aimait fort, avait obtenu et confirmé sa paix avec le duc de Normandie, lequel était bien obligé de dissimuler au gré dudit prévôt et des gens de Paris.
Quand Je roi de Navarre eut été quelque temps à Paris, il fit un jour assembler toutes sortes de gens, prélats, chevaliers, clercs de l'université, et tous ceux qui y voulurent être, et là il parla et remontra franchement en latin, bellement et sagement, en la présence du duc de Normandie, se plaignant des torts et griefs qu'on lui avait faits sans raison, et il dit que nul ne devait le craindre, car il voulait vivre et mourir en défendant le royaume de France. Et il le devait bien faire, car il en descendait de père et de mère et de droite ancienneté, et il donna assez à entendre
par ses paroles que, s'il voulait prétendre à la couronne de France, il montrerait bien par droit qu'il en était plus proche que le roi d'Angleterre. Et sachez que ses discours et ses raisons furent volontiers écoutés et fort recommandés. Ainsi petit à petit il entra dans la créance des gens de Paris, si bien qu'ils avaient plus de faveur et d'amour pour lui que pour le régent, le duc de Normandie, et il en était de même dans plusieurs autres bonnes villes et cités du royaume de France. Mais quelque bonne mine et quelque amour que le prévôt des marchands montrât pour le roi de Navarre, jamais monseigneur Philippe de Navarre n'y voulut consentir, ni venir à Paris; car il disait qu'on ne pouvait compter sur le peuple, sinon pour tout détruire.
Justement en ce temps-là, assez tôt après la délivrance du roi de Navarre, il advint une grande et merveilleuse tribulation dans
Sceau du duc de Normandie.
(Archives nationales, n"88i.)
plusieurs parties du royaume de France, comme en Beauvoisis, en Brie, et sur la rivière de Marne, en I.aonnais, en Valois, sur la terre de Coucy et autour de Soissons. Car certaines gens de campagne, sans chefs, s'assemblèrent en Beauvoisis. Et d'abord ils n'étaient pas cent hommes, qui disaient que tous les nobles du royaume de France, chevaliers et écuyers, trahissaient le royaume, et que ce serait un grand bien si on les détruisait tous. Chacun d'eux disait : « C'est vrai! c'est vrai! honni soit celui qui empêchera que tous les gentilshommes ne soient détruits! »
Alors ils se réunirent et s'en allèrent, sans autre conseil et sans autre armure que des bâtons ferrés et des couteaux, attaquer la maison d'un chevalier qui demeurait près de là; si forcèrent-ils la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et brûlèrent la maison. Ils en firent autant à plusieurs châteaux, et surtout les dames et les chevaliers faisaient-ils mourir en grand martyre. Et partout où ils venaient, leur nombre croissait, car ceux de leur espèce les suivaient ; si bien que les chevaliers, les dames, les écuyers, leurs femmes et leurs enfants prenaient la fuite quand ils pouvaient, laissant leurs maisons vides et leurs biens dedans. Certes jamais il n'advint entre chrétiens et Sarrasins de telles actions que faisaient ces méchantes gens ; car celui qui faisait le plus de mal ou de méchantes actions, telles qu'aucune créature humaine ne devait penser, imaginer ou regarder, celui-là était le plus prisé parmi eux et le plus puissant. Aussi avaient-ils fait un roi entre eux, qu'on appelait Jacques Bonhomme et qui était, disait-on, de Clermont en Beauvoisis, et qu'ils disaient le père des frères. Et les chevaliers, les écuyers et les dames qui avaient pu se sauver se tenaient à Meaux en Brie, avec la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orléans, et grand foison de hautes dames en grande crainte, et, si Dieu n'y eût mis remède par sa grâce, le mal se fût tellement multiplié, que tous les gentilshommes eussent été détruits, la sainte Eglise après et tous les gens riches par tous pays. Mais Dieu, par sa grâce, y mit bon remède : ce dont on l'en doit bien remercier.
Quand les gentilshommes du Beauvoisis, de Corbiois, de Vermandois et de Valois et des terres où ces méchantes gens faisaient les forcenés, virent ainsi leurs maisons détruites et leurs amis tués,
ils demandèrent du secours à leurs amis en Flandre et en Hainaut, en Brabant et en Hasbain, et il en vint tantôt assez de tous côtés. Alors les étrangers s'assemblèrent avec les gentilshommes du pays qui les conduisaient. Et ils commencèrent aussi à tuer et à massacrer ces méchantes gens sans pitié et sans merci, et ils les pendaient partout aux arbres où ils les trouvaient. Le roi de Navarre en détruisit en un jour plus de trois mille, assez près de Clermont en Beauvoisis. Mais ils étaient devenus si nombreux, que, s'ils eussent été tous ensemble, ils eussent bien été cent mille hommes. Et, quand on leur demandait pourquoi ils agissaient ainsi, ils répondaient qu'ils n'en savaient rien, mais qu'ils voyaient les autres en faire autant et qu'ils le faisaient aussi; car ils pensaient qu'ils devaient détruire tous les nobles et les gentilshommes du monde, afin qu'il n'y en eût plus.
En ce temps que les méchantes gens couraient, revenaient de Prusse le comte de Foix ^ et le captai de Buch, son cousin, et, quand ils entendirent parler de toutes les dames qui étaient enfermées à Meaux en Brie, et des horreurs que subissaient les gentilshommes, ils en eurent pitié et marchèrent avec leurs gens pour délivrer la ville, qui pour lors était entourée de bien neuf mille de ces méchantes gens.
Or, quand ceux-ci virent le comte de Foix, le captai et leurs troupes, qui étaient tout armés, se ranger contre eux, vilains, noirs, petits et mal armés, ils ne furent plus si forcenés qu'auparavant. Si commencèrent-ils à reculer, et les gentilshommes à les poursuivre et à lancer sur eux leurs lances et leurs épées et à les abattre; alors ceux qui étaient devant et qui sentaient ces horions ou qui craignaient de les recevoir, reculaient de peur tous à la fois et tombaient l'un sur l'autre.
Alors toutes sortes de gens armés sortirent des barrières et ils gagnèrent bientôt la place, se lançant contre ces méchantes gens, et ils les abattirent par troupes et par monceaux, et les repoussèrent hors de la ville, si bien qu'il n'y avait plus parmi eux d'ordonnance. Et ils en tuèrent tant, qu'ils étaient tous lassés et fatigués, et ils les faisaient sauter dans la rivière de Marne.