Le 13 octobre
maudissant les jours qui lui restaient à vivre, prêta cependant l'oreille aux avis des hommes sages et pieux, et ouvrit son cœur aux consolations. Nous tous qui étions ses intimes et ses familiers, craignant qu'il ne vînt à nous être enlevé subitement par suite de l'infirmité toujours croissante de son corps affaibli, nous lui conseillâmes de faire ceindre du diadème royal et oindre de l'huile sainte son fils Louis, enfant charmant, et de l'associer ainsi à sa couronne, afin de déjouer les perfides projets de ses ennemis. Entrant dans cette idée, le vieux monarque se rendit à Reims avec sa femme, son fils et les grands du royaume; là, dans un concile général et solennel qu'avait convoqué le seigneur pape Innocent, il éleva son fils à la dignité de roi par l'onction de l'huile sainte, mit sur sa tête la couronne royale, et pourvut aux besoins de l'État en s'assurant un digne successeur. Ce jeune prince reçut alors d'abondantes bénédictions d'une foule d'archevêques, évêques de tous pays. Français, Allemands, Aquitains, Anglais, Espagnols, et ce fut pour beaucoup de gens un présage certain que sa puissance ne pouvait que s'accroître. Lorsque son père; plein d'une joie qui adoucissait ses douloureux regrets, fut de retour à Paris, le seigneur pape congédia le concile et alla habiter Auxerre.
Quelque temps après, trouvant une occasion favorable pour retourner dans son pays en la compagnie de l'empereur Lothaire qui lui avait promis de le conduire à Rome et de déposer Pierre- Léon, il se rendit dans cette ville avec ce prince ; mais, comme il l'avait proclamé Auguste empereur malgré la résistance des Romains, il ne put obtenir aucun repos tant que Pierre-Léon vécut. Lorsque enfin celui-ci fut sorti de ce monde, l'Église, après une longue agitation et des souffrances prolongées, retrouva la paix par la protection de Dieu, et le seigneur pape occupa heureusement le saint-siège et l'illustra par son zèle pour ses devoirs, ainsi que par les mérites de sa vie.
Déjà depuis quelque temps, le seigneur Louis, affaibli par sa corpulence et les fatigues continuelles de ses travaux guerriers, perdait les forces de son corps, sans cependant que celles de son âme fussent atteintes, comme il est ordinaire à la nature humaine. Alors même, si dans tout le royaume il se faisait quelque chose qui blessât la majesté royale, il ne pouvait en aucune manière
Monnaie de Louis VII. (Paris ' .)
supporter l'idée de n'en pas tirer vengeance. Quoique sexagénaire, il était d'une telle science et d'une telle habileté militaire, que, sans l'incommodité continuelle de son embonpoint, il aurait encore écrasé partout ses ennemis par sa supériorité ; aussi lui arrivait-il souvent de se plaindre et de gémir avec ses amis, disant : ^(. Hélas! quelle misérable nature que la nôtre ! Savoir et pouvoir tout ensemble lui est jamais permis.» Quoique accablé par sa corpulence au point d'être obligé de se tenir tout droit dans son lit, il résista si fermement au roi d'Angleterre, au comte Thibault et à tous
ses ennemis, que ceux qui étaient témoins de ses belles actions, ou les entendaient raconter, célébraient hautement la noblesse de son âme et déploraient la faiblesse de son corps. Épuisé pour ainsi dire par sa maladie, et pouvant à peine se soutenir par suite d'une blessure à la jambe, il marcha contre le comte Thibault, brûla Bonneval, à l'exception d'un couvent de moines qu'il épargna. La dernière expédition qu'il fit en personne fut de conduire une belle armée contre le château de Saint-Briçon sur la Loire et de le détruire par les flammes; il contraignit ainsi le seigneur à se rendre à discrétion, en punition de sa rapacité et des déprédations qu'il exerçait sur les marchands. Au retour de cette guerre, il fut pris d'une violente maladie d'entrailles. En homme sage, pensant à son âme et agréable à Dieu, il pourvut à son salut par de fréquentes confessions et des prières ferventes. Ce qu'il désirait surtout de toute l'ardeur de son cœur, c'était d'être transporté auprès de ses protecteurs les saints martyrs Denis et ses compagnons, et d'échanger là son diadème et sa dignité royale contre l'humble habit du bienheureux Benoît.
Cependant sa maladie augmentait toujours, et les médecins le persécutaient par des drogues nauséabondes. Mais lui, au milieu de ces ennuis et d'autres semblables, ne perdait rien de sa douceur naturelle, admettant tout le monde, faisant amitié à chacun, et se montrant aussi bienveillant et caressant pour tous que s'il n'eût
I. LVDOVICVS KEX. A et w suspendus à deux pals. Au revers, PARISII CIVI. Croix cantonnée de l'A et de l'to. — Billon, denier.
éprouvé nulle douleur. Epuisé par son fâcheux état et par le long affaiblissement de son corps amaigri, mais résolu à ne point mourir sans préparation, il appela autour de lui des hommes pieux, des évêques, des abbés et un grand nombre de prêtres; puis, rejetant toute mauvaise honte, et pénétré de respect pour Dieu et ses saints anges, il demanda à se confesser dévotement devant tous et à se prémunir contre la mort par le secourable viatique du corps et du sang du Seigneur. Pendant qu'on dispose tout, ce prince se lève tout à coup, s'habille, sort tout vêtu de sa chambre, à la grande admiration de tous, va au-devant du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; puis, en présence de tous, tant clercs que laïques, il se dépouille de la royauté, se démet du gouvernement de l'Etat, confessant qu'il Ta souvent mal administré, et remet à son fils Louis l'anneau royal. Alors, prenant les mains du jeune prince, il lui fait promettre, sous serment, de protéger l'Église de Dieu, les pauvres et les orphelins, de respecter les droits de chacun et de ne retenir aucun homme prisonnier dans sa cour, à moins que son crime n'eût été commis dans cette cour même. A l'instant et par amour pour Dieu, il distribua aux églises, aux pauvres et aux indigents, l'or, l'argent, les vases précieux, les vêtements et tout le mobilier qu'il possédait, ne se réservant ni manteaux ni habits royaux, ni même sa propre chemise. Sa précieuse chapelle contenait un livre d'Évangiles enrichi d'or et de piei'res précieuses, un encensoir d'or du poids de quarante onces, des candélabres d'or qui en pesaient cent soixante, un calice d'or tout brillant de pierres précieuses, dix chapes d'une riche étoffe et une magnifique hyacinthe qui lui venait de son aïeule Anne, fille du roi des Russes, et qu'il remit de sa propre main dans les miennes, avec ordre de l'attacher à la couronne d'épines de Notre-Seigneur; ce fut par mes mains qu'il envoya toutes ces richesses aux saints martyrs, promettant de se rendre lui-même auprès d'eux, si sa santé le lui permettait. Après s'être donc ainsi déchargé des choses de ce monde, ce monarque, rempli de la grâce de Dieu, s'agenouilla très humblement devant le corps et le sang sacré de Notre- Scigneur Jésus-Christ; puis, se confessant à haute voix, de bouche et de cœur comme un véritable catholique, il s'exprima en ces termes, dignes, non seulement d'un guerrier, mais du plus docte
ii6 • HISTOIRE DE FRANCE.
théologien : « Moi Louis, misérable pécheur, je confesse un seul et vrai Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; je confesse qu'une personne de cette Trinité, le Fils unique, consubstantiel et coéternel à Dieu, son Père, incarné dans le sein de la très sainte Vierge Marie, a souffert, est mort, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, est monté au ciel, où il s'est assis à la droite de Dieu le Père, et d'où il viendra pour juger les vivants et les morts au jour du grand et dernier jugement. Je crois que cette Eucharistie de son très sacré corps est ce même corps qu'il a pris dans le sein de la Vierge et qu'il donna à ses disciples pour qu'ils demeurassent unis en lui. Je crois fermement, et je confesse de bouche et de cœur, que ce vin est le même sang sacré qui a coulé de son côté quand il était attaché à la croix. Je désire enfin que ce viatique, comme un secours assuré, me fortifie à l'heure de ma mort et me défende, par sa protection irrésistible, de toute puissance infernale.» Après avoir, à l'admiration de tous, fait la confession de ses péchés, il reçut dans la communion le corps et le sang de Jésus-Christ et, paraissant, de ce moment, moins souffrant, il retourna dans sa chambre, où il s'étendit sur un simple lit de toile. Il s'aperçut que je pleurais sur lui, devenu si petit et si faible de si grand et si puissant qu'il était. Alors il me dit : << Ne pleure pas sur moi, très cher ami, mais plutôt triomphe et réjouis-toi de ce que la miséricorde de Dieu m'a donné, comme tu le vois, les moyens de me préparer à me présenter devant lui. »
Cependant, éprouvant peu à peu quelque mieux, il se fit transporter jusqu'à Melun, sur le fleuve de Seine, au milieu d'un immense concours de peuples dévoués, auxquels il avait conservé la paix, et q-ui tous abandonnaient les châteaux, les bourgs, les charrues pour accourir sur les chemins au-devant de lui, en le recommandant au Seigneur. Ce fut encore au milieu de ce même concours que, pressé par sa dévotion pour les saints martyrs, comme du désir de les visiter et de leur exprimer sa pieuse reconnaissance, il se mit promptement en route pour Saint-Denis, et put, avec l'aide de Dieu, y arriver à cheval.
Reçu par les moines et presque tous les gens du pays, avec une pompe solennelle, comme le plus tendre père et le plus noble défenseur de l'Église, il se prosterna humblement devant les saints
IL DISTRIBUA AUX ÉGLISES ET AUX PAUVRES l'oR, l' ARGENT, LES VASES PRECIEUX.
Composition de D. Maillart.
martyrs et les supplia dévotement de continuer à lui être favorable. De là le seigneur Louis se rendit au château de Béthisy; à peine y fut-il arrivé, qu'il reçut des députés d'Aquitaine, qui lui annoncèrent que leur duc Guillaume, parti pour le pèlerinage de Saint-Jacques, était mort en chemin, mais qu'avant de se mettre en route, et de nouveau lorsqu'il se sentit mourir, il lui avait légué sa fille, la très noble demoiselle Éléonore, ainsi que tout le pays qui lui appartenait pour devenir sien à toujours. Le roi, ayant pris conseil de ses familiers, accepta gracieusement les offres qui lui étaient faites et promit de marier Éléonore à son cher fils; puis, formant sur-le-champ une noble escorte destinée à accompagner le jeune prince en Aquitaine, il plaça à la tête de cette brillante suite le comte du palais Thibault et le fameux comte de Vermandois, Raoul son cousin; il m'envoya aussi avec eux, ainsi qu'un certain nombre de gens sages en conseil. Au moment où son fils partit, le vieux roi lui fit ses adieux en ces termes : « Puisse, mon très cher fils, le Dieu tout-puissant, qui règne sur les rois, te protéger de sa divinité à qui tout cède; car si, par quelque infortune, je venais à perdre et toi et ceux qui t'accompagnent, ni ma propre vie ni mon royaume ne seraient plus rien pour moi. » Remettant ensuite au jeune prince d'abondants trésors, il défendit avec toute l'autorité de sa majesté royale que l'on prît quoi que ce fût dans tout le duché d'Aquitaine, et qu'on fît le moindre tort, soit au pays, soit aux pauvres du pays; afin d'assurer l'observation de cette discipline, il ordonna que sa troupe reçût chaque jour, sur son propre trésor, une indemnité considérable.
Après avoir traversé le Limousin, nous arrivâmes sur les frontières du pays de Bordeaux, et nous dressâmes nos tentes en face de cette cité, dont nous séparait le grand fleuve de la Garonne ; ensuite nous passâmes dans la ville sur des vaisseaux.
Le dimanche suivant, le jeune Louis épousa et couronna du diadème royal la noble demoiselle Eléonore, en présence de tous les grands de Gascogne, de Saintonge et de Poitou. Revenant ensuite par le pays de Saintes, et détruisant sur notre passage ce qui se trouvait de rebelles, nous arrivâmes à la cité de Poitiers, au milieu des transports de tout le pays.
Les chaleurs de l'été furent alors plus violentes et plus nuisibles
que d'ordinaire ; aussi le seigneur Louis en fut-il cruellement éprouvé et bientôt fut repris à Paris, mais plus dangereusement que jamais, de la maladie qui l'avait déjà atteint; il s'affaiblit tout à fait- Toujours prompt à pourvoir aux besoins de son âme, il appela auprès de lui le vénérable évêque de Paris, Etienne, et le pieux abbé de Saint-Victor, Gildoin, auquel il se confessait d'autant plus volontiers qu'il avait construit son monastère depuis les fondations, renouvela sa confession et s'empressa dévotement de se munir, pour l'heure de la mort, du viatique du Seigneur. Il voulait se faire transporter à l'église des saints martyrs pour acquitter le vœu que, dans son humilité, il avait souvent répété; mais, arrêté dans ce dessein par les douleurs de sa maladie, ce qu'il ne put effectuer de fait il l'accomplit par volonté en intention. En effet, ordonnant qu'on étendît un tapis par terre, et que sur ce tapis on jetât des cendres en forme de croix, il s'y fit étendre par ses serviteurs ; puis, réunissant ses dernières forces pour faire le signe de la croix, il rendit l'âme le jour des calendes d'août, dans la trentième année de son règne et la soixantième de son âge. Son corps fut à l'heure même enveloppé de riches étoffes pour être transporté et enterré dans l'église des saints martyrs. Mais alors arriva une chose qui ne paraît pas devoir être passée sous silence. Le prince, en causant avec moi, m'avait souvent entretenu de la sépulture des rois; il me disait alors que celui-là serait bienheureux qui obtiendrait d'être enterré entre l'autel de la sainte Trinité et celui des saints martyrs, parce que le secours des saints et les prières de ceux qui entreraient dans l'église lui assureraient le pardon de ses péchés; il me faisait ainsi connaître ses désirs sans les exprimer formellement. Avant donc de partir avec son fils, j'avais prévenu le vénérable Hervée, prieur de Saint-Denis, de faire enterrer le roi devant l'autel de la sainte Trinité, du côté opposé au tombeau de l'empereur Charles, de manière que l'autel séparât ce tombeau du sien. Mais la place était remplie par la sépulture du roi des Français Carloman, et comme il n'est point d'usage de déplacer les cendres des rois, ce que j'avais réglé ne put se faire. A force de recherches et contre l'opinion de tous les assistants qui croyaient occupé l'endroit qu'on fouillait, on trouva dans le lieu même que ce monarque avait désigné, un espace vide,
ni plus ni moins grand qu'il ne fallait pour la longueur et la largeur de son corps. On l'y déposa donc avec le cérémonial d'usage pour les rois. C'est là qu'il attend la résurrection, d'autant plus prêt à se réunir en esprit à la troupe des esprits célestes, que son corps est plus voisin des corps des saints martyrs et plus assuré de leur protection.
Caveaux de Saint-Denis, d'après une photographie
Les caveaux et les cuisines de Philippe-Auguste, découverts dans les fouilles du Louvre.