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I. Vt'e de Stiger, par Guillaume, moine de Saint-Denis

efforcé de le prévenir dès son principe, voyant qu'il ne pouvait arrêter l'ardeur du roi, il crut sage de céder, pour éviter de blesser la piété de Louis et d'encourir inutilement la responsabilité de l'avenir.

Le roi était d'ailleurs soutenu dans son ardeur par l'autorité supérieure du pieux abbé de Clairvaux, Bernard, chargé par le pape Eugène de prêcher la croisade à l'assemblée de Vézelay, et plus puissant sur tous les hommes par sa seule présence que les plus grands prélats et les rois eux-mêmes. Qu'avait-il besoin du sceau

royal, de la mitre ou même de la tiare, celui dont toutes les paroles étaient, pour ses contemporains, des oracles, toutes les actions des modèles, qui savait presque infailliblement se faire croire et obéir? Jeune encore, ses parents, à l'exception de sa mère, combattent sa vocation pour la vie monastique ; il la suit contre leur gré, et bientôt après son oncle, puis ses cinq frères, puis son père, puis enfin sa sœur, entraînés par ses exhortations, entrent dans le cloître comme lui. Un schisme s'élève dans l'Église ; tandis qu'Anaclet règne à Rome, Innocent II se réfugie en France ; le roi d'Angleterre, Henri I", hésite à le reconnaître ; Bernard se rend en Normandie et l'y décide en quelques entretiens. L'empereur Lothaire, qui s'est rangé aussi du parti d'Innocent, veut en profiter pour reconquérir le droit d'investiture. A cette demande, les Romains pâlirent, plus effrayés du danger qu'ils rencontraient à Liège, que de ceux qu'ils avaient fuis en quittant Rome ; mais Lothaire cède aux instances de Bernard ce que ses prédécesseurs avaient défendu contre les foudres du Vatican au péril de leur couronne. Le pape retourne en Italie, où une foule de villes, de monastères, de princes refusent encore de le reconnaître ; Bernard passe les Alpes et entreprend de lui tout conquérir : la cité de Milan se rend la première, puis les moines du Mont-Cassin, puis le cardinal de Pise, jusque-là le plus ferme défenseur d'Anaclet, qui en meurt de chagrin ; puis enfin le nouvel antipape lui-même, Victor, qui vient déposer entre ses mains toutes ses prétentions; Bernard le con-

Sceau de saint Bernard.

{Bulletin de la Société libre de Rouen, 1838. )

duit aux pieds du pape, et le schisme, qui durait depuis huit ans, est éteint. L'abbé de Clairvaux revient en France ; des évêchés, des archevêchés, les plus grands honneurs de l'Église lui sont offerts ; il les refuse et son empire s'en accroît. Les opinions d'Abailard se répandent, fortes du génie de leur auteur, et aussi de cet invincible et légitime besoin d'examen et de liberté que l'esprit humain ne saurait abdiquer. Bernard les blâme rudement, car ce sont des innovations, et, quoiqu'il dédaigne d'exercer le pouvoir, il ne peut souffrir qu'on l'ébranlé. Abailard sollicite la décision d'un concile ; Bernard s'y rend après quelque hésitation, redoutant peut-être la lutte avec un tel rival. A son aspect, à ses premières paroles, sous le poids de son despotique ascendant, Abailard se trouble, renonce à se défendre et se laisse condamner sans débat.

Un autre théâtre s'ouvre à l'éloquence de Bernard : il prêche la croisade au milieu des champs, à d'immenses multitudes, d'abord en France, puis en Allemagne; et entraînés par son accent, ses gestes, ses regards, des milliers d'hommes, qui ne comprennent pas sa langue, obéissent à sa voix. Des dissensions éclatent à Trêves entre la noblesse et la bourgeoisie : il s'y rend à la prière de l'archevêque et parvient à les apaiser. L'Europe se couvre de monastères de son ordre, trente-cinq en France, onze en Espagne, dix en Angleterre et en Irlande, six en Flandre, quatre en Italie, deux en Allemagne, deux en Suède, un en Hongrie, un en Danemark. Soit qu'il faille calmer ou exciter les passions populaires, réprimer les petits ou tancer les grands, c'est lui qu'on appelle, c'est en lui qu'on a foi. Partout et toujours, avec les mêmes armes, l'autorité de son nom et de sa parole, il obtient les mêmes succès.

Il en fut ainsi à Vézelay, lorsque le saint abbé parut dans la chaire et lut à l'assemblée les lettres du pape en faveur de la croisade. « Si l'on venait, dit-il, vous annoncer que l'ennemi a envahi vos châteaux, vos cités, vos terres, ravi vos épouses et vos filles, profané vos temples, qui de vous ne courrait aux armes? Eh bien ! tous, ces malheurs et des malheurs plus grands encore sont arrivés à vos frères, à la famille de Jésus-Christ qui est la vôtre. Qu'attendez-vous pour réparer tant de maux, pour venger tant d'outrages ? Guerriers chrétiens. Celui qui a donné sa vie pour vous demande aujourd'hui la vôtre; illustres chevaliers, généreux défen-

seurs de la Croix, rappelez-vous l'exemple de vos pères qui ont conquis Jérusalem et dont le nom est écrit dans le ciel ; le Dieu vivant m'a chargé de vous annoncer qu'il punira ceux qui ne l'auront pas défendu contre ses ennemis. Volez aux armes et que

Saint Bernard prêchant la croisade. (Bibliothèque nationale, Ms. fr., 5594.)

le monde chrétien retentisse des paroles du prophète : <■< Malheur à celui qui n'ensanglante pas son épée ! »

A la voix du saint abbé, le roi le premier reçoit la décoration de la Croix que lui avait envoyée le souverain pontife, et beaucoup de grands^ la reçurent avec lui, et comme il n'y avait pas assez de place dans le château pour contenir une si grande multitude, on construisit en dehors et dans la plaine une machine en bois, afin que l'abbé pût parler de haut à toute l'assemblée. Celui-ci monta

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