‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 22 sur 138 · EGLISE DE VEZEI. AY · texte numérisé non relu

EGLISE DE VEZEI. AY

d'après une photographie.

donc sur cette chaire avec le roi paré de sa croix, et lorsque cet orateur du ciel eut, selon son usage, répandu sur tous la rosée de la parole divine, tous firent entendre leurs acclamations, demandant des croix ! des croix ! Et, après que l'abbé eut semé, plus encore que distribué, un faisceau de croix qu'il avait fait préparer à l'avance, il fut forcé de couper ses propres vêtements pour en faire d'autres croix, qu'il répandit de même. Enfin, lorsqu'on eut publié qu'on partirait au bout d'une année, tous s'en retournèrent joyeusement chez eux. Mais l'abbé, portant un esprit intrépide caché sous un corps délicat et comme à demi mort, vola en tous lieux pour prêcher, et en peu de temps les croisés se multiplièrent en un nombre incalculable. L'empereur d'Allemagne, Conrad, prit la croix avec une grande multitude des siens. Il avait longtemps hésité, disant que l'Empire avait besoin de son chef. « Rassurezvous, lui dit le saint abbé, pendant que vous défendrez notre héritage. Dieu se chargera de défendre le vôtre. — Je sais ce que je dois à Jésus-Christ, s'écria alors l'empereur, et j'irai où sa voix m'appelle. »

Le roi et les seigneurs s'étaient rassemblés pour la troisième fois à Etanipes avant de partir pour la croisade. Le pape Eugène y était venu ; Bernard de Clairvaux y était aussi, ayant refusé d'accompagner les croisés en Orient. Les seigneurs assemblés invoquèrent d'abord la protection du Saint-Esprit et, ayant ensuite entendu un discours spirituel prononcé par le saint abbé, ils poursuivirent leurs travaux en s'occupant de la défense du royaume. Le roi, soumettant, selon son usage, sa puissance à la crainte de Dieu, accorda aux prélats de l'Église et aux grands du royaume la liberté d'élection. Ils se réunirent donc en conseil, et au bout de quelque temps, lorsqu'ils eurent décidé ce qu'il y avait de mieux à faire, le saint abbé, marchant en avant de ceux qui partaient, dit ces mots : « Voilà deux glaives : cela est suffisant, » montrant en même temps l'abbé Suger et le comte de Nevers. Cela plut en effet à tout le monde, excepté cependant au comte même, car celui-ci, s'étant dévoué à la Chartreuse, accomplit aussitôt après sa résolution, sans que les vives et longues prières du roi et des seigneurs pussent l'en détourner. Enfin le fardeau de deux hommes fut imposé à un seul, qui le porta en maintenant intacte la paix

publique, et qui prouva, par l'aisance avec laquelle il porta la charge, que c'était pour lui le fardeau du Christ.

Ce fut à Ratisbonne que le roi reçut les premiers envoyés de l'empereur des Grecs, Manuel Comnène. Les tentes ayant été dressées et le roi s'étant logé, les députés de l'empereur Manuel Comnène furent appelés et se présentèrent devant lui. L'ayant salué et lui ayant remis leurs lettres sacrées, ils demeurèrent debout, attendant la réponse, car ils ne se fussent point assis si on ne leur en eût donné l'ordre. Lorsqu'ils l'eurent reçu, ils déposèrent les sièges qu'ils portaient avec eux et s'assirent dessus. Nous vîmes là pour la première fois pratiquer cet usage, que nous avons appris par la suite être celui des Grecs, savoir, que lorsque les seigneurs sont assis, tous leurs clients demeurent debout. Vous verriez dans ce cas les jeunes gens, fermes sur leurs pieds, relevant la tête, fixer leurs regards sur leurs seigneurs et demeurer en silence, tout prêts à obéir au moindre geste. Les riches portent des vestes de soie, courtes et fermées, avec des manches étroites, en sorte qu'ils ont toujours l'air d'athlètes prêts au combat. Les pauvres s'habillent de la même manière, avec la seule différence de la richesse des étoffes.

Je ne veux point m'arrêter à traduire complètement les lettres que ces députés présentèrent; je puis dire que leur langage était tellement d'un sentiment humble et affectueux, que, ne provenant pas d'un cœur sincère, il convenait mieux à un histrion qu'à un empereur; aussi serait-il honteux pour celui qui a d'autres choses à dire de s'arrêtera de pareils écrits. Toutefois je ne puis m'empêcher de dire que les Français, tout flatteurs qu'ils sont, ne sauraient, en aucune mesure, égaler les Grecs sur ce point. Au commencement, le roi souffrait en rougissant qu'on lui dît toutes ces choses, mais sans pouvoir imaginer ce que signifiait un pareil langage. Enfin, lorsque, arrivé en Grèce, il vit plus souvent des députés de lempereur , comme tous leurs discours commençaient de la même manière, il en vint à les trouver insupportables. Or une certaine fois,révêque de Langres, Godefroy, homme religieux et plein de courage, prenant compassion du roi, et las pour son propre compte des longues phrases que répétaient l'orateur et l'interprète, leur dit: « Mes frères, veuillez ne pas parler si souvent de la gloire, de

la majesté, de la sagesse et de la religion du roi ; il se connaît, et nous le connaissons aussi ; dites-lui donc plus promptement et sans tant de détours ce que vous voulez. » Malgré cela, le proverbe antique : Timeo Danaos et dona fer entes, continua à être fréquemment répété parmi nous, même parmi les laïques.

Depuis le moment où nous entrâmes, par la Bulgarie, dans le territoire des Grecs, nos cœurs et nos forces eurent à supporter dé rudes épreuves.

Sur le point d'entrer dans le désert, nous nous chargeâmes de vivres dans la pauvre petite ville de Brunduse; les provisions nous vinrent principalement de Hongrie et nous les fîmes passer sur lé Danube. Il y avait là une grande quantité de navires que les Allemands avaient amenés, tellement que les citoyens purent s'en servir longtemps pour bâtir des maisons et pour faire du feu. Les nôtres prenaient donc les plus petits de ces bâtiments, et, traversant le fleuve, allaient chercher ce dont ils avaient besoin. Ce fut là que nous vîmes pour la première fois des monnaies de cuivre et d'étain : pour l'une de ces pièces nous donnions tristement ou plutôt nous perdions cinq deniers, et pour douze sous un marc. Mais à peine fûmes-nous entrés sur le territoire des Grecs, que ceux-ci se souillèrent d'un parjure. Les députés nous avaient juré, de la part de leur empereur, que nous trouverions de bons marchés et toute facilité pour les échanges. Au lieu de cela, et tandis que dans les autres contrées les habitants nous vendaient honnêtement ce dont nous avions besoin, les Grecs gardaient leurs villes ef leurs châteaux et nous faisaient passer ce qu'ils nous vendaient avec des cordes qu'ils glissaient le long des murailles. Cette manière lente et injurieuse de nous fournir des vivres ne pouvait satisfaire la multitude de nos pèlerins. Ceux-ci donc, éprouvant une grande pénurie au milieu de la fertilité du pays, se procuraient par le vol et le pillage ce qui leur était nécessaire.

Quelques-uns cependant pensaient que cette mauvaise grâce de la part des Grecs était due à la faute des Allemands qui nous précédaient, et qui pillaient tout ce qu'ils trouvaient, ayant même incendié quelques villages et faubourgs. Par exemple il y avait en dehors des murs de Philippopolis un joli bourg latin, qui avait

ouvert ses magasins à tous les besoins. Comme les Allemands avaient pris place dans des tavernes, survint un bateleur ignorant leur langage; il s'assit aussi, paya son écot, et se mit à boire; Lorsqu'il eut bien bu, il tira de son sein un serpent ensorcelé qu'il portait et, mettant un verre parterre, il posa le serpent auprès et se mit à faire toutes sortes de tours. Les Allemands, croyant voir des prodiges, se levèrent tout à coup en fureur et, se jetant sur le bateleur, le déchirèrent en mille pièces. Puis, portant sur tous les soupçons qu'un seul avait inspirés, ils dirent que les Grecs avaient conspiré de les empoisonner.

L'agitation répandue dans le faubourg passa dans la ville, et celui qui y commandait sortit alors sans armes, suivi de tous les siens, pour chercher à apaiser le tumulte. Troublés par le vin et par leur fureur, les Allemands ne regardèrent pas si les Grecs étaient armés, mais, les voyant accourir, ils se jetèrent sur ceux qui venaient apporter la paix, croyant qu'ils voulaient venger le meurtre du bateleur. Les autres alors se sauvèrent et se retirèrent dans la ville ; puis, saisissantleurs arcs, qui sont leurs armes accoutumées, ils mirent à leur tour en fuite ceux devant lesquels ils avaient fui, et en tuèrent un grand nombre jusqu'à ce qu'ils eussent chassé du faubourg tous les Allemands. Mais ensuite, revenant pour venger la mort de leurs compagnons, ils brûlèrent presque toutes les maisons qui se trouvaient en dehors des murs. C'est ainsi que ces insupportables Allemands, marchant devant nous, répandaient le trouble partout ; en sorte que les Grecs fuyaient devant notre armée qui s'avançait après eux, quelque pacifique qu'elle fût.

Notre roi recevait cependant presque tous les jours de nouveaux députés de l'empereur et se plaignait en même temps de ne pas voir revenir les siens et d'ignorer entièrement ce qu'on faisait à leur égard. Les députés de l'empereur donnaient toujours de bonnes nouvelles, mais ne les confirmaient pas par les faits ; et d'ailleurs nous en étions venus à ne plus les croire. Le roi recevait toujours leurs polychromes, mais sans en faire aucun cas. C'est ainsi qu'ils appellent les révérences qu'ils adressent non seulement aux rois, mais même indistinctement aux hommes les plus considérables, courbant très bas la tête et le corps , mettant les deux genoux en terre, ou même encore se prosternant de toute la Ion-

gueur de leur corps. Quelquefois aussi l'impératrice écrivait à la reine ; et tous les Grecs étaient comme brisés et semblaient changés en femmes, tant leur langage comme leurs cœurs avaient perdu toute force virile. Peu leur importait de tenir ce qu'ils nous promettaient, car c'était chez eux un principe que le parjure est permis lorsqu'il s'agit des intérêts de l'Empire.

Arrivés enfin à Constantinople, et la méfiance que nous inspirait les Grecs croissant tous les jours, l'évêque de Langres donnait au roi le conseil de s'emparer de la ville. Il représentait que les

Médaille de Manuel l" Comnène '

murailles étaient presque en ruines, que le peuple était lâche et impuissant, et qu'une fois maîtres de la capitale, nous recevrions l'hommage empressé de toutes les autres villes. L'empereur des Grecs ne méritait rien de nous, puisque naguère, loin de porter secours aux chrétiens, il avait lui-même attaqué Antioche. D'autres soutenaient que nous n'étions pas venus pour expier nos péchés en massacrant des chrétiens, et que nous ne devions pas juger sévèrement les mœurs des Grecs, ne connaissant point leur loi. Le roi d'ailleurs était pressé de marcher sur les traces des Allemands dont il avait appris les hauts faits avec joie, et il hâta ses conférences avec l'empereur, afin d'obtenir de lui des guides qui pussent diriger notre marche. Nous partîmes cependant sans les attendre, plus heureux même que les Allemands, qui venaient d'être conduits à leur perte par ces traîtres.

En effet, à peine avions-nous laissé Nicée sur notre gauche et

I. IC XC o EM.MAN8HA. Buste du Christ. Au revers, MAN8HA AECIIOTH. La Vierge couronnant l'empereur. Médaille concave. — AR.

HIST. DE FRANCE PAR LES CHRONIQUEURS. — II. l8

Monnaie de Conrad III (Magdeburg)

nous étions-nous établis sur les bords du lac de cette ville, que des bruits commencèrent à circuler, qui nous apprirent que les Allemands revenaient vers nous, poursuivis par les Turcs. Bientôt nous vîmes paraître des députés de l'empereur Conrad, qui, tout pleurant, nous racontèrent comment les Allemands s'étaient réfugiés à Nicée, fort diminués en nombre et après avoir cruellement souffert, car le guide qui devait les conduire de Nicée à Iconium les avait abandonnés au milieu des montagnes et s'était ensuite enfui vers les Turcs, les engageant à venir s'enrichir du butin sur

cette armée encore toute vivante et qu'il tenait déjà pour ensevelie.

Lorsque l'empereur Conrad avait été instruit de la fuite des traîtres, il avait fait appeler ses plus sages conseillers; il fallait avancer ou reculer, avancer dans un pays inconnu, par des chemins sans issue, au milieu des ennemis. Contre leur habitude, les Allemands se résolurent donc à rétrograder, mais ils se virent bientôt entourés d'une foule de Turcs, qui accablaient de leurs flèches le corps du brave comte Bernard, chargé de conduire l'arrière-garde. Les Turcs ne désiraient pas en venir aux mains et, de leur côté, les Allemands n'avaient pas d'armes qui pussent porter au loin; les chevaux épuisés d'inanition ne pouvaient plus avancer. Déplorable situation de cette brave jeunesse couverte de peaux de moutons en guise de boucliers, et s'élançant avec ardeur contre l'ennemi, le glaive à la main, pour rencontrer souvent la mort qui volait au-devant d'elle!

Lorsque le saint-père avait défendu aux chevaliers d'emmener des chiens et des faucons, réglant même la forme de leurs vêtements et de leurs armes, il avait agi avec sagesse, et les Allemands se fussent mieux trouvés d'avoir suivi ses conseils. Plût à Dieu qu'il eût également donné ses ordres pour les hommes de pied, et qu'il eût interdit aux faibles de faire ce voyage, en chargeant les forts du glaive et de l'arc au lieu de la besace et du bâton, car les faibles

I. . , NRADVS. Buste à droite. Au revers, MAG . . RG. Enceinte fortifiée — AR.

et les hommes sans armes sont toujours un fardeau pour les leurs et une proie facile pour les ennemis !

Ainsi, mourants de faim, épuisés de fatigue, leur arrière-garde entièrement détruite, les Allemands s'étaient réfugiés à Nicée, d'où leur empereur s'avança vers le roi, qui s'empressa à sa rencontre. Celui-ci, comme un homme échappant au naufrage et touchant le port. Se mit à parler au roi de ses malheurs. Il ne perdait cependant pas courage. « Sire roi, dit-il, mon voisin et mon parent, conservé par Dieu pour me protéger dans une grande nécessité, vous voyez mes maux, qui sont grands, sans doute, mais sachez bien que je ne m'irrite pas contre Dieu, mais contre moi-même. Dieu est juste, mon peuple et moi nous avons été insensés. Lorsque j'ai conduit hors de mon royaume une grande armée, si j'eusse rendu les actions de grâces que je devais à Celui qui m'avait accordé tant de biens, Dieu n'eût pas châtié mon insolence. Cependant je suis sain et sauf par sa grâce et je ne suis pas dépourvu de richesses; même je n'aurais pas échappé à tant de périls s'il ne jugeait pas que je puis être encore utile à son service. Je ne veux donc désormais vivre qu'en votre société, et je vous demande d'admettre mes compagnons d'armes parmi les vôtres. Je ne voudrais seulement être placé ni le premier ni le dernier, car je ne pourrais seul soutenir l'effort des ennemis que je rencontrerai ni protéger les derrières de l'armée sans faire tort aux troupes placées au centre. A cette seule condition près, placez mes tentes où vous voudrez.»

Le roi, à ces paroles, chérissant l'empereur pour lui-même et le respectant pour ses malheurs, convint avec lui qu'ils iraient ensemble pour accomplir de tout leur pouvoir la besogne de Notre-Seigneur ^ qu'ils avaient entreprise. Mais il y avait auprès de l'empereur des gens qui dirent avoir perdu tout ce qu'ils avaient apporté pour dépenser, en sorte qu'ils ne pouvaient aller plus avant, car ils étaient épouvantés par le péril de la guerre où ils s'étaient trouvés, et le long travail qui n'était pas encore achevé. Ils ne regardèrent plus au pèlerinage qu'ils avaient entrepris, ni à leur seigneur qu'ils abandonnaient, mais ils s'en retournèrent à Constantinople.

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