‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 53 sur 138 · Guillaume de Puylaurens, Histoire des Albigeois · texte numérisé non relu

Guillaume de Puylaurens, Histoire des Albigeois

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HiiT- DE FRANCE PAR LES CHRONlCili EURS. — U.

aller donner secours à Muret au roi dit d'Aragon. Le cri ayant été fait, on eût vu s'armer et apprêter tous ceux qui étaient alors dans Toulouse, et vous auriez cru que le monde allait périr et prendre fm, tant était grand le bruit qui se faisait à cette heure. Quand tout le monde fut armé et mis en point, le comte Raymond fit charger tous les engins qui étaient dans la ville, pour les porter à Muret. A cette réunion se trouvèrent le comte de Foix, celui de Comminges et tous leurs gens, et tant de monde était alors assemblé, que personne n'aurait pu compter ni estimer tout ce qui était là réuni; et ils s'en allèrent droit à Muret. Quand toute l'armée que menait le comte Raymond fut arrivée, vous les auriez vus se faire grande chère les uns aux autres, savoir les gens du roi d'Aragon et ceux des comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix; et lesdits seigneurs se firent aussi grand accueil. Quand ils se furent ainsi bien accueillis et festoyés, on tint conseil pour savoir comment se devait gouverner l'affaire, et il fut conclu qu'on donnerait l'assaut à Muret. On fit donc dresser les pierriers et autres engins, et on les fit tirer nuit et jour sans cesser contre ledit Muret, tant que c'était grande pitié de voir le mal qu'ils faisaient; ceux qui étaient dedans la place commencèrent à s'en ébahir et à avoir grand peur. Les assiégeants étant venus donner l'assaut à une des portes, ceux du dedans se défendirent bien et vaillamment ; mais, nonobstant leur résistance, les gens du comte Raymond entrèrent dans la ville et commencèrent de frapper et tuer tous ceux qu'ils pouvaient rencontrer. Ceux qui purent se retirèrent dans le château, lequel était fort et de défense, ainsi qu'on le put voir en cette occasion.

Alors vint le roi d'Aragon, qui fit lui-même reculer les assiégeants. Les consuls vont vite dire au conseil principal de faire sortir de Muret l'ost de la commune', de faire cesser la destruction des barrières et des palissades, qu'on les laisse entières et debout et que chacun vienne retrouver son logis au camp, car le bon roi d'Aragon au cœur magnanime leur fait savoir que Simon viendra à Muret avant le soir et il aime mieux le prendre là que nulle part ailleurs. Les barons de Toulouse, ayant reçu cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont chacun vers son foyer. Petits et grands se

I Chanson de la croisade contre les Albiveois.

3o8 HISTOIRE DE FRANCE.

mettent à manger. Quand ils eurent mangé, ils virent venir par un coteau le comte de Montfort avec sa bannière, suivi de nombreux Français tous achevai. La campagne resplendit des heaumes et des épées comme s'ils eussent été de cristal. Je dis, par saint Martial, que jamais entre si peu de gens on ne vit tant de bons vassaux. Ils entrent à Muret par le marché, et vont, montrant la contenance de vrais barons, aux logis, où ils trouvent en abondance pain, vin et viande. Le lendemain au jour, le bon roi d'Aragon et tous ses capitaines vont tenir conseil dehors, en un pré, avec le comte de Toulouse, celui de Foix, celui de Comminges au cœur vaillant et loyal, et maints autres barons, Ugo le sénéchal, les bourgeois de Toulouse et tous les artisans. Le roi parla le premier.

Le roi parla le premier, car il savait bien parler : « Seigneurs, leur dit-il, écoutez ce que je veux vous montrer. Simon est venu dans la ville et ne peut échapper. C'est pourquoi je veux vous faire savoir que la bataille aura lieu avant la nuit ; et vous, soyez prêts à conduire vos troupes. Sachez frapper et donner de grands coups. Seraient-ils dix fois plus nombreux, nous les ferons battre en retraite. » Le comte de Toulouse prit la parole : «Sire, roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon sentiment et ce qu'il est bon de faire. Faisons élever les barrières autour des tentes, de façon qu'aucun cavalier n'y puisse pénétrer, et, si les Français viennent nous assaillir, nous, avec les arbalètes, nous les atteindrons tous; lorsqu'ils auront la tête baissée, nous pourrons les poursuivre, et ainsi les déconfire entièrement. » Miquel de Luzia parla ainsi : « Il ne me semble pas bon que le roi d'Aragon commette cette indignité, et c'est grand péché, quand vous avez la place pour combattre, de vous laisser dépouiller par votre lâcheté. — Seigneurs, dit le comte, je ne puis rien de plus. Qu'il en soit à votre volonté ! Avant la nuit on verra bien qui sera le dernier à lever le camp. » Là-dessus on crie : « Aux armes! » et tous vont s'armer. Jusqu'aux portes ils vont piquant des deux, tellement qu'ils ont forcé les Français de s'enfermer. A travers la porte ils jettent leurs lances, si bien que ceux du dedans et ceux du dehors se battent sur le seuil et se jettent dards et lances, et s'assènent de grands coups. De part et d'autre on fait jaillir le sang : vous eussiez vu la porte toute rougie. Ceux de dehors, ne pouvant pas entrer, s'en retournent

droit aux tentes : les voilà assis tous ensemble au dîner. Mais Simon de Montfort fait crier par Muret, par toutes les maisons, de faire seller et de faire jeter les couvertes sur les chevaux, afin de voir s'il sera possible de prendre ceux de dehors au dépourvu. Il les dirige sur la porte de Salles et, une fois dehors, les harangue ainsi : « Seigneurs, barons de France, je n'ai rien à vous dire, sinon que nous sommes venus ici pour risquer notre vie. De toute cette nuit je n'ai fait que réfléchir et mes yeux n'ont pu dormir ni reposer, et j'ai trouvé à force d'étudier que par ce sentier il nous faudra passer, pour aller droit aux tentes comme pour livrer bataille, s'ils sortent dehors disposés à nous assaillir... et si nous ne pouvons les faire sortir de leurs tentes, il ne nous restera plus qu'à fuir tout droit à Autoillars. » Dit le comte Baudouin : ^< Allons essayer! et, s'ils sortent dehors, tâchons de bien frapper, car mieux vaut mourir honorablement que vivre en mendiant. » Là-dessus l'évêque Folquet les bénit, Guillaume de la Barre les ordonna: il les forma en trois corps, toutes les enseignes au premier rang, et ils marchent droit vers les tentes.

Tous s'en vont vers les tentes à travers les marais, enseignes déployées, pennons flottants. Des écus et des heaumes garnis d'or battu, de hauberts et d'épées toute la place reluit. Le bon roi d'Aragon, lorsqu'il les aperçoit, se dirige vers eux avec un petit nombre de compagnons. Les hommes de Toulouse y sont tous accourus, sans écouter ni comte ni roi. Ils ne se doutèrent de rien jusqu'à ce que les Français arrivèrent, se dirigeant vers l'endroit où le roi avait été reconnu. Il s'écria : « Je suis le roi. » Mais on n'y prit pas garde et il fut si durement blessé et frappé, que le sang coula jusqu'à terre; alors il tomba mort tout étendu. Les autres à cette vue se tiennent pour trahis. Qui fuit çà, qui fuit là : pas un ne s'est défendu; et les Français leur courent sus et les ont tous taillés en pièces, et les ont combattus de telle sorte, que celui qui échappe vivant se tient pour miraculeusement sauvé. Le carnage dura jusqu'au Rivel, et les hommes de Toulouse qui étaient restés au camp se tenaient tous ensemble terriblement éperdus. Dalmatz de Creixell s'est jeté à l'eau en criant : ''< Dieu nous aide ! grand mal nous est advenu, car le bon roi d'Aragon est vaincu et mort. Jamais si grande perte n'avait été éprouvée ! » Alors il sortit delà Garonne,

et le peuple de Toulouse, le grand et le menu, s'est comme un seul homme mis à courir vers l'eau ; passe qui peut, mais il en est resté bon nombre : l'eau, qui est rapide, en a emporté et noyé beaucoup, et dans le camp reste tout leur bagage. Alors retentit par le monde la nouvelle de ce grand désastre, car il y resta maint homme étendu mort, dont le dommage fut grand.

Grand fut le dommage et le deuil de la perte, quand le roi d'Aragon demeura mort et sanglant, avec beaucoup d'autres barons, et ce fut grande honte pour la chrétienté et pour tout le monde. Et les hommes de Toulouse, tristes et dolents, ceux qui ont échappé et qui ne sont pas restés sur le champ de bataille, rentrent à Toulouse dans les retranchements, tandis que Simon de Montfort, allègre et joyeux, reste maître du champ de bataille, où il recueille quantité d'équipements et fait le partage du butin. Le comte de Toulouse est triste et dolent, et dit au Capitole,et cela secrètement, de traiter dans les meilleures conditions qu'ils pourront; que pour lui il ira porter sa plainte au pape, lui remontrant que Simon de Montfort par ses menées coupables l'a chassé de sa terre en lui infligeant de cruels tourments. Puis il quitta le pays avec son fils'. Or l'histoire dit que, quand le comte Raymond fut parti de Toulouse, les capitouls et habitants de cette ville tinrent conseil pour voir comment ils se devaient gouverner en cette affaire, vu que leur seigneur et les autres les avaient ainsi laissés sans aucun chef ni gouverneur pour les garder ou défendre et que le comte de Montfort était si proche. Il fut conclu dans ledit conseil que, puisque leur seigneur les avait ainsi abandonnés et s'en était allé, ce que pour l'avantage de la ville et des habitants ils avaient de mieux à faire était d'envoyer vers le comte de Montfort à Muret, où il était et se tenait à cette heure, cinq ou six des plus apparents de la ville, pour lui dire et montrer comment le comte Raymond et les autres seigneurs s'en étaient allés et les avaient laissés sans leur rien dire, ce pourquoi la ville et ses habitants se voulaient donner à lui, et qu'il lui plût les recevoir à merci et tenir et garder sans leur rien faire perdre du leur et qu'ils promettaient de lui être dorénavant bons et loyaux sujets.

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