‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 54 sur 138 · I. Guillaume de Puylaurens, Histoire des Albigeois · texte numérisé non relu

I. Guillaume de Puylaurens, Histoire des Albigeois

Quand donc le conseil eut été tenu et conclu, comme on vient de le dire, on donna charge à six des plus considérables de la ville d'aller à Muret en message au comte de Montfort. Ils s'acheminèrent donc vers Muret, en belle et noble compagnie, et trouvèrent le comte de Monfort, et, étant arrivés devant lui, la salutation faite par eux audit comte, ils lui déclarèrent de point en point leur commission et ambassade comme ils en étaient chargés. Le comte de Montfort écouta bien au long tout ce qu'ils voulurent lui dire, et, lorsqu'ils eurent dit et exposé toute leur affaire, le comte leur répondit qu'il ferait savoir à son conseil l'offre qu'ils étaient venus apporter et qu'après avoir pris l'opinion des siens, il leur ferait réponse. Il ordonna donc aux ambassadeurs de ne pas bouger de Muret sans avoir sa réponse, qu'il promit de leur donner à un jour marqué.

Quand le comte de Montfort eut fait aux députés cette réponse qu'on vient de dire, et, tandis qu'il les retenait, il envoya incontinent ses messagers en France vers le fils du roi qui régnait alors et lui fit savoir, par ses lettres et messagers, comment le comte Raymond et le roi d'Aragon et autres seigneurs avaient été déconfits et défaits par lui à Muret; il lui manda comment après cette déconfiture le comte Raymond et ses alliés s'en étaient allés et enfuis, laissant et abandonnant la ville de Toulouse et ses habitants ; que ceux-ci avaient envoyé une députation devers lui à Muret, le priant et suppliant de les prendre en merci eux et leur ville et d'avoir pitié d'eux; le comte Simon priait et suppliait donc le fils du roi qu'il lui plût venir, car il retenait les ambassadeurs à Muret jusqu'à ce qu'il eût sa réponse

Le fils du roi, ayant ouï ces nouvelles, fit, sans autre retard et sans délibérer, apprêter tout son train et vint dans le pays avec une grande et belle compagnie. Arrivé à Muret, il y reçut grand accueil et fut le très bien venu du comte de Montfort et autres qui se trouvaient avec lui et, après que ledit fils du roi se fut reposé, ils tinrent conseil sur la réduction de Toulouse et sur la réponse à faire aux députés qui avaient été longtemps à Muret à l'attendre. Après donc avoir tenu conseil, on fit réponse aux ambassadeurs, que le comte de Montfort consentait, d'après le désir du fils du roi de France qui s'était trouvé à Muret, à prendre à merci la ville de Toulouse et ses

habitants et à venir vers eux. Cette réponse faite, les députés eurent congé de s'en retourner à Toulouse, où ils rapportèrent tout ce qu'ils avaient fait, annonçant aussi le jour où le comte de Montfort devait venir vers eux en la compagnie du fils du roi de France qu'il avait envoyé chercher, afin qu'il fût à la prise et à la réduction de la ville. Quand vint le jour marqué et déterminé où le comte de Montfort devait se rendre à Toulouse, les plus considérables de la ville allèrent au-devant de lui pour le recevoir et lui faire honneur. Le comte entra donc dans Toulouse avec toutes ses forces et toute sa compagnie et y fut fort bien accueilli tant des petits que des grands. Quand le comte eut pris possession de Toulouse et qu'il vit que tous ses gens étaient logés dans la ville et qu'il fut maître de tout, il assembla son conseil, auquel assistèrent le fils du roi de France, le légat et l'évê-que de Toulouse, appelé Foulques. On y débattit la condition demandée par ceux de Toulouse quand leurs députés étaient venus rendre leur ville, à savoir qu'on ne leur enlèverait aucun de leurs biens et qu'on les traiterait humainement et bénignement sans extorsion ni violence. Sur quoi l'évêque de Toulouse déclara pour son opinion que, le comte étant maître de la ville et des habitants, qui lui avaient fait tant de mal au temps passé, il était d'avis de mettre le feu aux quatre coins de ladite ville, en telle sorte qu'il n'y demeurât pierre sur pierre et qu'on en gardât mémoire à tout jamais. La plupart de ceux du conseil furent de cette opinion, excepté le comte de Montfort, lequel dit qu'il fallait seulement combler et aplanir les fossés de la ville, raser les murailles jusqu'à terre, ainsi que toutes les fortifications qui étaient dans la ville, en sorte qu'elle n'eût plus aucune défense que le château de Narbonnois, où lui-même faisait sa demeure et résidence. Cette opinion fut tenue pour la meilleure, et ainsi fut fait et exécuté tout incontinent. Ce fut grande perte et dommage que cette démolition et destruction tant des murailles que des fortifications. La démolition finie et quand le comte de Montfort eut fait tout ce que bon lui sembla, le fils du roi s'en alla et retourna vers son père, prenant congé du comte de Montfort, du légat et des autres seigneurs qui étaient avec eux. On lui donna de grandes richesses sur le pillage qui avait été fait dans Toulouse, et, quand il fut revenu en France, après s'être reposé quelques jours, il s'en alla devers son père, avec

qui étaient à cette heure de grands princes, et il leur conta toute l'affaire du comte deMontfort et ce qui était advenu du comte Raymond. Le roi partit et se retira en son logis sans faire semblant de rien; il dit seulement aux barons et aux princes : « Seigneurs, j'ai encore espérance qu'avant qu'il soit longtemps le comte de Montfort et son frère, le comte Guy, qui est venu l'aider en son entreprise, mourront à la peine, car Dieu est juste, et il permettra que ces comtes périssent, parce que leur querelle n'est ni bonne, ni juste. » Mais, malgré les paroles que le roi dit aux princes et barons touchant cette affaire, ils étaient grandement courroucés et indignés contre le roi et contre son fils ; aussi le roi eut-il grand peur qu'il n'en résultât beaucoup de mal, car il voyait tous ces princes courroucés et furieux de ce que son fils avait dit et conté du comte Raymond et des habitants de Toulouse, comment le comte Raymond s'en était allé et enfui, et qu'on ne savait où il était allé ni par où il avait tourné; comment ceux de Toulouse s'étaient donnés au comte de Montfort, et la grande destruction qu'avait faite le comte après cette reddition. Quand le roi de France eut ouï ainsi parler son fils, il fut grandement marri, dolent et courroucé de ce que son fils lui avait conté, et principalement de ce qu'il s'était trouvé en cette affaire, comme il l'avait dit devant les princes et barons, lesquels étaient pour la plupart parents et alliés.

Maintenant revenons au pieux comte, qui s'en est allé banni '. Par terre et par mer grandes ont été ses peines, mais néanmoins Dieu et le Saint-Esprit ont fait pour lui tant de miracles, qu'il est arrivé à bon point : lui et son jeune fils sans cortège sont

Sceau de Simon de Montfort.

(Archives nationales, n" 5614.)

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