I. Chronique de Mathieu Paris
du siège, si le roi de France le met devant mon château, ou me trouverai-je comme mes voisms obligé de subir le joug des Français, que mes aïeux ont toujours repoussé ?—Herto]d, lui dit tristem.ent le roi, tu vois que mes forces suffisent à peine à me tirer
Château de Taillebourg, d'après la photographie de M. A. Bouchon.
moi-même de péril. Notre-Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ a été trahi par son disciple Judas; où être en sûreté? Le com.te de la Marche, que j'aimais comme mon frère, vous a donné à tous un pernicieux exemple. Je me suis appuyé sur un roseau brisé, qui m'a percé la main. Toi seul tu as agi honorablement en me consultant à cette heure; ce que tu tiens de moi comme vassal, je te le donne librement pour le posséder en toute propriété. Fais donc ce que tu
jugeras bon. » Le seigneur Hertold, tout pleurant, alla trouver le roi de France ; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux rougis par les larmes. « Mon seigneur roi, dit-il, Dieu dans sa colère a fait tomber sur moi tant de maux, que je suis contraint bien malgré moi de me réfugier dans l'asile de votre miséricorde et de votre protection. Je suis sans appui, je viens donc en gémissant offrir à votre seigneurie mes châteaux et l'hommage de mon service. » Le roi de France lui répondit avec bonté : « Ami, je sais comment tu es allé trouver ton seigneur le roi d'Angleterre, et ce que tu lui as dit. Toi seul t'es conduit fidèlement. Je te reçois volontiers en ma garde, toi et tout ce qui t'appartient, comme je ferai toujours pour les hommes tels que toi. » Hertold remit donc ses châteaux au roi de France, qui les lui donna à garder. A son exemple toute la contrée, à l'exception de Montauban, se rendit au roi des Français, lequel ne tarda pas à conclure la paix avec le roi Henri d'Angleterre, ainsi que le lui demanda le comte Richard (de Cornouailles), lequel était fort aimé des barons de France, parce qu'il leur avait fait grande bonté en la terre d'outre-mer.
La guerre étant ainsi finie et le pape de Rome * venu en France jusqu'à Lyon sur le Rhône, par la crainte qu'il avait de l'empereur Frédéric d'Allemagne, lequel il avait excommunié à la suite de leurs discordes et querelles, le roi Louis s'en voulait aller vers ie saint-père, lorsqu'il fut pris d'une maladie que les médecins appellent dysenterie. Il fut bien longuement malade- en la ville de Pontoise. La nouvelle alla par le pays que le roi était gravement malade : ce dont furent tous courroucés grands et petits. Les prélats et les barons vinrent en hâte à Pontoise, qui eurent grand pitié du roi quand ils le virent en si pauvre état. Aussi ordonnèrent-ils qu'on priât Notre-Seigneur, qui peut tout, de vouloir rendre la santé au roi. Ce fut mandé par toutes les églises et cathédrales, et le peuple admonesté de faire des aumônes, prières et processions. Cependant la maladie ne cessa d'augmenter, tellement qu'on le croyait mort et que la nouvelle s'en répandit dans la ville et par le palais et tous commencèrent à crier et à pleurer, regrettant leur seigneur, qui était prud'homme et tant aimait les