Chronique anglaise de Mathieu Paris
Sur quoi le comte, touchant son cheval, sortit au galop avec sa femme et ses hommes d'armes, qui sur son ordre mirent le feu au logis donné au comte de la Marche par les sénéchaux du comte Alphonse, et ainsi sortirent-ils de Poitiers.
Le comte de la Marche n'avait pas ainsi parlé et agi sans s'être assuré bons soutiens et secours. Et ce qu'il avait fait savoir au roi Henri d'Angleterre, son beau-fils, celui-ci le fit savoir à tous ses barons, leur disant que mieux valait-il aller sus au roi de France qu'aux Sarrasins* en Terre Sainte, puisque ledit roi voulait enlever la terre du comte de la Marche, sans droit ni raison, que c'était de telle manière et par telle méchanceté que le roi Jean avait perdu la Normandie, et les barons d'Angleterre les châteaux et forteresses qu'ils y possédaient, et qu'ainsi les barons d'Angleterre devaient prendre peine à recouvrer la terre que leurs devanciers avaient tenue et possédée.
Les barons et les chevaliers dirent que le roi Henri avait bien parlé et qu'ils ne lui feraient défaut tant qu'ils pourraient le soutenir. Le roi d'Angleterre fit donc ses préparatifs pour passer la mer et manda des soldats d'Allemagne, de Norvège et de Danemark, si bien qu'il débarqua en grand équipage et avec foison de bonnes gens au port où l'attendait la comtesse sa mère, qui vint au-devant de lui, le baisant doucement, et dit : « Beau doux fils, vous êtes de bonne nature, puisque vous venez secourir votre mère et vos frères, que les fils de Blanche d'Espagne veulent méchamment abattre et fouler sous leurs pieds; mais, s'il plaît à Dieu, il n'en sera pas comme ils pensent. »
Ils demeurèrent ainsi quelque temps ensemble, mais le roi de France avait assemblé les hommes sages de son royaume et tenait parlement à Paris, où se trouvaient les pairs de France. Le roi leur demanda ce qu'on devait faire d'un vassal qui voulait tenir terre sans seigneur et qui allait contre la foi et l'hommage qu'il avait tenu, lui et ses devanciers? A quoi ils répondirent que le seigneur devait reprendre à soi son fief. « Par mon nom, dit le roi, le comte de la Marche veut de cette manière tenir une terre qui est des fiefs de France depuis le temps du puissant roi Clovis, lequel con-
I Chroniques de Saint-Denis.
quit toute l'Aquitaine sur le roi Alaiic, qui était païen et sans foi ni croyance, voire même qu'il s'empara de toute la terre jusqu'aux monts Pyrénées.» Le roi ayant ainsi parlé, il assembla tous ses gens et entra dans la terre du comte de la Marche avec une si grande multitude à pied et à cheval, que la terre en était couverte, et ne tarda guère qu'il vînt près d'un des plus forts châteaux du comte, qu'il fit abattre et jeter par terre jusqu'aux fondements.
Pour lors la femme du comte de la Marche vit bien que le roi avait plus grande force que son baron. Elle appela donc deux hommes, qui étaient ses serfs, et leur conseilla et pria qu'ils empoisonnassent le roi et tous ses frères, car, s'ils le pouvaient faire, elle les enrichirait et leur donnerait bonnes terres. Eux donc s'accordèrent à faire tout leur pouvoir et elle leur bailla venin tout appareillé, qu'il suffisait de mettre au vin et à la viande pour aussitôt mettre à mort celui qui en tâterait.
Les serfs se mirent en route et vinrent vers l'armée du roi de France, commençant à s'approcher des cuisines du roi et si près qu'ils purent des viandes, si bien que ceux qui les gardaient en eurent soupçon et les saisirent comme ils voulaient jeter le venin aux viandes du roi.
Quand ils furent pris, on demanda ce qu'il en fallait faire, et le roi dit qu'ils eussent le guerdon et la récompense du présent qu'ils apportaient. Ainsi furent-ils menés au gibet et pendus.
La nouvelle en vint à la comtesse, qui fut si courroucée, qu'elle prit un couteau et s'en voulait frapper par le corps ; quand ses gens le lui ôtèrent et qu'elle vit qu'elle ne pouvait pas faire sa volonté; elle déchira sa robe et arracha ses cheveux, et mena tel bruit, qu'elle en fut longtemps au lit sans se réconforter.
Cependant le roi de France s'en allait conquérant villes et châteaux, jusqu'à ce qu'il rejoignit l'armée du roi d'Angleterre, qui se tenait auprès d'un marais bien entouré de fossés larges et profonds. Le roi de France fit lever un pont sur la rivière de Charente et passa près de Taillebourg à grand combat et bataille, joignant non loin de la cité de Saintes l'armée du roi d'Angleterre, et là fut la bataille âpre et dure et le massacre si grand, que les Anglais ne le purent souffrir ni endurer, de sorte que le roi Henri tourna vers la cité. En ce combat furent pris vingt-deux chevaliers,
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trois clercs riches et de grand renom, avec cinq cents sergents d'armes sans les gens de pied. Qiiand le roi de France eut la victoire, il fit rappeler ses gens, qui trop âprement poursuivaient les Anglais, lesquels ne sautèrent pas en la ville, mais tournèrent leur chemin tout droit sur Blois. Le lendemain matin, quand le jour parut, les gens de Saintes virent que ceux qui les devaient défendre s'en étaient fuis; ainsi vinrent-ils au roi et lui rendirent la ville : ce que firent aussi plusieurs gardiens de places et de châteaux.
En ce même jour l'aîné fils du comte de la Marche vint vers le roi et lui demanda à faire accommodement: ce que le roi lui accorda, le retenant pour otage jusqu'à ce que son père fût venu. Lequel comte ne tarda guère, car dès le lendemain il voulut rendre ferme et stable ce que son fils avait promis, et amena avec lui sa femme et ses enfants. Ils s'agenouillèrent devant le roi et lui crièrent merci, pleins de soupirs et de larmes, et commencèrent à dire : « Très doux roi débonnaire, pardonne-nous ta colère et ton mécontentement, car nous avons agi méchamment et par orgueil contre toi, beau sire ; mais, selon grande franchise et miséricorde qui est en toi, pardonne-nous notre méfait. »
Qiiand le roi vit le comte de la Marche si humblement lui crier merci, il ne put retenir sa colère en son cœur et le prit en pitié. 11 fit lever le comte, son cousin, lui pardonnant débonnairement après l'accommodement qui avait été fait, et jurèrent le comte de la Marche, sa femme et ses enfants qu'ils tiendraient leurs engagements sans jamais y contrevenir, en sorte que tous les barons des environs firent hommage au roi et au comte Alphonse.
Cependant le roi d'Angleterre se demandait comment il pourrait s'accorder de la paix avec le roi de France, car plus d'un baron parmi les Anglais l'avait déjà quitté et s'en retournait en son pays, étant las de la guerre. Le seigneur llertold de Merchian', qui était son vassal, le vint trouver en la ville de Blaye et lui dit : « Mon seigneur roi, votre seigneurie voit bien que la fortune vous est partout contraire; moi, malheureux, que dois-je faire? Pouvez-vous me secourir dans un si grand péril et me délivrer