I. Histoire de saint Louis, par Joinville
le débat de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en lui, il commença à soupirer, étendit les bras et les jambes et dit d'une voix creuse, comme s'il fût ressuscité du sépulcre : «k II m'a visité par la grâce de Dieu, celui qui ^•ie^t d'en haut, et il m'a rappelé d'entre les morts. » A peine eut-il ainsi recouvré la parole, car il était comme mort et ne pouvait parler, le bon roi fit appeler en sa présence révoque de Paris * et l'évêque de Meaux et leur demanda la croix d'outre-mer. Les évoques le lui déconseillaient à cette heure, mais le bon roi dit qu'il ne voulait manger ni boire jusqu'à ce qu'il eût reçu la croix. Voyant donc qu'il en était en si grand désir, l'évêque de Paris lui bailla la croix d'outre-mer; il la reçut avec grande dévotion et grande joie et, la baisant, il mit la croix sur sa poitrine bien doucement. Aussi, quand il fut guéri de cette maladie, fit-il assembler les prélats et les barons de son ro3''aumc à Paris et y fit prêcher plusieurs fois le voyage d'outre-mer par monseigneur de Tusculan, alors légat du siège de Rome : à la suite de quoi ses frères avec beaucoup de prélats et de barons et chevaliers prirent la croix, bien que la reine Blanche, sa mère, lorsqu'elle- apprit qu'il s'était croisé, en eût mené aussi grand deuil que si elle l'eût vu mort
Ainsi s'écoula le temps que le roi Louis de France s'était croisé depuis trois ans sans se mettre en mer, et pensaient la reine sa mère et les évêques qu'il renoncerait à son voyage. Un jour qu'il était à Paris, l'évêque de ce lieu lui dit : « Mon seigneur roi ', rappelez-vous que, lorsque vous avez pris la croix et que nous avons cédé à votre désir de prendre tout à coup ce vœu redoutable, vous étiez faible et pour dire le vrai d'un esprit troublé : ce qui ôtait à vos paroles le poids de la vérité et de l'autorité. Le seigneur pape, qui connaît les nécessités de votre royaume et la faiblesse de votre corps, vous accordera volontiers une dispense. Voilà, nous avons à redouter la puissance du schismatique Frédéric, les pièges du riche roi des Anglais, les trahisons naguère réprimées des Poitevins, les querelles subtiles des Albigeois ; l'Allemagne est agitée, l'Italie n'a pas de repos, l'accès de la Terre Sainte est
I. Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite, a. Histoire de saint Louis, par Joinville. 3. Chroniques de Mathieu Paris.
difficile, à peine y pourriez-vous être reçu ; derrière vous resteront les haines implacables du pape et de Frédéric, à qui nous laisserezvous tous faibles et désolés ? » Entendant ainsi parler l'évêque, la reine Blanche, qui ne désirait rien tant que de voir son fils renoncer au voyage d'outre-mer, disait à son tour que le roi la devait écouter, car elle ne lui avait jamais donné que sages conseils, comme il le savait bien, et que Dieu prenait plaisir à voir un fils croire sa mère ; d'ailleurs, s'il restait en son royaume, la Terre Sainte n'en aurait
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Saint Louis malade prenant la croix.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 5716.)
pas à souffrir, car on y enverrait plus d'hommes et d'argent qu'il n'en pourrait amener lui-même. Le roi, entendant tout ceci, dit à l'évêque ; « Vous dites que je n'étais pas en possession de mon esprit quand j'ai pris la croix ; eh bien, comme vous le désirez, la voici, je vous la rends; je vous remets, seigneur évêque, la croix que j'avais revêtue. » L'évêque tendit la main pour recevoir la croix, que le roi venait de détacher de son épaule, et tous les assistants se réjouissaient, quand le seigneur roi, changeant tout à coup de visage, leur dit : « Mes amis, maintenant à coup sûr je ne manque pas de sens et de raison ; je ne suis ni faible, ni troublé dans mon esprit, je demande qu'on me rende ma croix. Celui qui sait toutes choses sait qu'aucun aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à
Monnaie de Frédéric II '.
ce qu'elle soit replacée sur mon épaule. » A ces mots tous les assistants déclarèrent qu'il y avait là le doigt de Dieu, et personne n'osa plus élever contre le dire du roi aucune objection.
Le roi, étant donc croisé de nouveau, se mit en chemin pour aller outre mer dans l'an de grâce 1248' et il sortit de Paris en grande procession, qui l'accompagna jusqu'à Saint-Antoine, le
vendredi après la Pentecôte ; il entra en l'église de l'abbaye et requit les nonnes de prier pour lui et de l'avoir en mémoire. Depuis ce jour il ne voulut plus se vêtir de robes d'écarlate,ni de vair, ni de gris, ni de couleur qui fût de grande apparence, mais il portait des robes de camelot brun ou bleu, et ne chaussait plus d'éperons dorés, ni ne voulait avoir selle dorée ou que le poitrail et le frein de son cheval fussent de soie ;
mais, comme sa selle, son frein et le reste de son harnais étaient de moindre prix qu'auparavant, il ordonna que l'aumônier prît le surplus de Targent pour les pauvres. En la compagnie du roi étaient Robert, comte d'Artois , et Charles , comte d'Anjou, et le cardinal de Rome et grand nombre d'autres prélats, avec foison des barons de France. Son frère, messire Alphonse, demeura en la compagnie de la reine Blanche sa mère, pour garder le royaume; il s'était croisé, mais il fut convenu par le roi et les barons qu'il demeurerait cette année-là en France, et était la reine Blanche comme femme désespérée, baisant le roi son fils et répétant : « Beau très doux fils, beau tendre fils, je ne vous verrai jamais plus, le cœur me le dit bien. » Et deux fois se pâma en lui disant ses adieux. La reine Marguerite, femme du roi, s'en allait avec lui au voyage d'outre-mer.
Le roi et son armée s'en allèrent donc par Bourgogne, passant
Sceau de Frédéric d'Allemagne.
( Archives nationales, n° 10886.)