I. La subvention du clergé pour la croisade
délivrer les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu et au sien et qui jamais n'en sortiront si le roi s'en va. » Il n'y en avait aucun là qui n'eût de ses proches amis en prison ; aussi nul ne me reprit, mais ils se prirent tous à pleurer. Après moi le légat demanda à monseigneur Guillaume de Beaumont, qui était alors maréchal de France, ce qu'il lui en semblait, et il dit que j'avais très bien dit, «et je vous en dirai la raison, » ajouta-t-il. Monseigneur Jean de Beaumont le bon chevalier, qui était son oncle et avait grande envie de retourner en France, l'apostropha fort injurieusement, et lui dit : « Sale ordure! que voulez-vous dire? Rasseyez-vous tout coi ! » Le roi lui dit : « Messire Jean, vous faites mal ; laissez-le dire. — Certes, sire, je ne le ferai pas. » Le maréchal dut se taire et nul ne s'accorda depuis avec moi, excepté le sire de Châtenay.
Alors le roi nous dit : « Seigneurs, je vous ai bien ouïs, et je vous répondrai sur ce qu'il me plaira de faire d'aujourd'hui en huit jours. »
Quand nous fûmes partis de là, l'assaut commença contre moi de toutes parts : « Or le roi est fou, sire de Joinville, s'il vous croit contre tout le conseil du royaume de France ! » Qi-iand les tables furent mises, le roi me fit asseoir près de lui pendant le repas, là où il me faisait toujours asseoir quand ses frères n'y étaient pas. Il ne me parla pas du tout tant que le repas dura, ce qu'il n'avait pas coutume de faire, car il ne restait pas sans prendre toujours garde à moi en mangeant. Et je croyais vraiment qu'il était fâché contre moi parce que j'avais dit qu'il n'avait encore rien dépensé de ses deniers et qu'il dépensât largement. Tandis que le roi ouït ses grâces, j'allai à une fenêtre grillée, qui était en un renfoncement vers le chevet du lit du roi, et je tenais mes bras passés parmi les barreaux de la fenêtre et je pensais que, si le roi s'en venait en France, je m'en irais vers le prince d'Antioche * qui me tenait pour parent et qui m'avait envoyé quérir, jusques à tant qu'une autre croisade vînt au pays, par quoi les prisonniers fussent délivrés, selon le conseil que le sire de Boulaincourt m'avait donné.
Au moment où j'étais là, le roi se vint appuyer sur mes épaules