‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 87 sur 138 · I. Son véritable nom est Gui de Chàteau-Porcien · texte numérisé non relu

I. Son véritable nom est Gui de Chàteau-Porcien

couleurs et espèces, de la part des enfants du nazac' de l'ancien Soudan de Babylone, et il lui fit ce présent en parlant français. Et le roi lui demanda où il avait appris le français, et cet homme dit qu'il avait été chrétien, et le roi lui dit : « Allez-vous-en, car je ne vous parlerai plus. » Je le tirai à part et lui demandai quelle était sa position. II me dit qu'il était né à Provins et qu'il était venu en Egypte avec le roi Jean, qu'il était marié en Egypte et qu'il était un grand seigneur. Et je lui dis : « Ne savez-vous pas bien que si vous mouriez en cet état, vous iriez en enfer ? » Et il dit : « Oui, » car il était certain que nulle religion n'était aussi bonne que la chrétienne. « Mais je redoute, si j'allais vers vous, la pauvreté là où je serais et les reproches. Tous les jours on me dirait : Voici le renégat! Aussi j'aime mieux vivre riche et tranquille, plutôt que de me mettre dans une position telle que je la prévois. » Et je lui dis qu'au jour du jugement, là où chacun verrait son péché, les reproches seraient plus grands que ne seraient ceux qu'il me contait. Je lui dis beaucoup de bonnes paroles qui n'eurent guère d'effet. C'est ainsi qu'il me quitta, et jamais depuis je ne le vis. Qiiand le roi vint en son vaisseau, il ne trouva pas que ses gens lui eussent rien préparé, ni lit, ni vêtement, mais il dut coucher, jusqu'à tant que nous fussions en Acre, sur les matelas que le Soudan lui avait baillés et revêtir l'habillement que le soudan lui avait fait tailler, qui était de satin noir, fourré de vair et de petit-gris avec grande foison de boutons d'or.

II n'y avait guère encore de temps que nous étions en Acre, quand le roi envoya quérir ses frères et le comte de Flandre et les autres riches hommes, un dimanche, et leur dit ainsi : « Seigneurs, madame la reine mère m'a mandé et prié, autant qu'elle peut, que je m'en aille en France, car mon royaume est en grand péril, car je n'ai ni paix ni trêve avec le roi d'Angleterre. Ceux de cette terre à qui j'en ai parlé m'ont dit que, si je m'en vais, cette terre est perdue, car ils s'en viendront tous en Acre après moi, parce que nul n'y osera demeurer avec si peu de gens. Aussi je vous prie, fit-il, que vous y pensiez, et parce que c'est une grosse affaire, je vous donne répit pout me répondre ce que bon vous semblera jusques à aujourd'hui en huit jours. >> Dans ces huit jours

T Probablement un officier ou un fermier du Soudan,

le légat vint à moi et me dit ainsi qu'il ne comprenait pas comment le roi pourrait demeurer, et il me pria très instamment que je m'en voulusse venir en son vaisseau. Et je lui répondis que je ne

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Statuette en bois représentant saint Louis. (Musée de Cluny. )

le pouvais pas, car je n'avais rien, ainsi qu'il le savait, parce que j'avais tout perdu sur l'eau, là où j'avais été pris. Et, si je lui fis cette réponse, ce n'était pas que je ne fusse très volontiers allé avec lui, sans une parole que monseigneur de Bourlemont, mon cousin germain, que Dieu absolve! me dit quand je m'en allai

outre mer. « Vous vous en allez outre mer, fit-il; or prenez garde au retour, car nul chevalier, ni pauvre ni riche, ne peut revenir qu'il ne soit honni, s'il laisse aux mains des Sarrasins le menu peuple de Notre-Seigneur, en compagnie duquel il est allé. >> Le légat se fâcha contre moi et me dit que je ne l'aurais pas dû refuser.

Le dimanche après, nous revînmes devant le roi, et alors le roi demanda à ses frères et aux autres barons et au comte de Flandre quel conseil ils lui donneraient, ou de s'en aller, ou de demeurer. Ils répondirent tous qu'ils avaient chargé monseigneur Gui Mauvoisin de dire le conseil qu'ils voulaient donner au roi. Le roi lui commanda qu'il dît ce dont on l'avait chargé, et il dit ainsi : « Sire, vos frères et les riches hommes qui sont ici ont regardé à votre état et ont vu que vous ne pouvez demeurer en ce pays avec honneur pour vous et votre royaume, car de tous les chevaliers qui vinrent en votre compagnie et dont vous en amenâtes en Chypre deux mille huit cents, il n'y en a pas en cette ville cent de reste. Aussi vous conseillent-ils, sire, que vous vous en alliez en France et vous vous procuriez des troupes et des deniers avec quoi vous puissiez promptement revenir en ce pays vous venger des ennemis de Dieu qui vous ont tenu en prison. » Le roi ne s'en voulut pas tenir à ce que monseigneur Gui Mauvoisin avait dit, mais il interrogea le comte d'Anjou, le comte de Poitiers et le comte de Flandre et plusieurs autres riches hommes qui étaient assis après eux, et tous s'accordèrent avec monseigneur Gui Mauvoisin. Le légat demanda au comte Jean de Jaffa, qui était assis après eux, ce qu'il lui semblait de ces choses. Le comte de Jaffa le pria qu'il s'abstînt de cette demande, «. parce que, fit-il, mon château est sur la frontière, et, si je conseillais au roi de demeurer, on croirait que ce serait pour mon profit ». Alors le roi lui demanda aussi instamment qu'il put de dire ce qu'il lui en semblait. Et le comte lui dit que, s'il pouvait tant faire que de tenir la campagne pendant un an, il se ferait grand honneur s'il demeurait. Alors le légat interrogea ceux qui étaient assis après le comte de Jaffa et tous s'accordèrent avec monseigneur Gui Mauvoisin.

J'étais bien le quatorzième assis en face du légat. Il me demanda ce qu'il m'en semblait, et je lui répondis que j'étais bien d'accord avec le comte de Jaffa. Et le légat me dit tout fâché : « Comment

pourrait-il se faire que le roi pût tenir la campagne avec aussi peu de troupes qu'il en a? » Et je lui répondis aussi d'un air fâché, parce qu'il me semblait qu'il le disait pour me piquer : « Sire, je vous le dirai, puisqu'il vous plaît. On dit, sire, je ne sais si c'est

Saint Louis et Blanche de Castille, d'après un ivoire conservé au Musée de Cluny

(treizième siècle).

vrai, que le roi n'a encore rien dépensé de ses deniers, mais seulement des deniers du clergé'. Donc que le roi dépense ses deniers, et que le roi envoie quérir des chevaliers en Morée et outre mer, et, quand on entendra dire que le roi donne bien et largement, les chevaliers lui viendront de toutes parts et par là il pourra tenir la campagne pendant un an, s'il plaît à Dieu. Et en demeurant il fera

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