‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 90 sur 138 · I. Le 25 juillet · texte numérisé non relu

I. Le 25 juillet

moi le sénéchal. » J'allai à lui et m'agenouillai devant lui, et il me fit asseoir et me dit ainsi : « Sénéchal, vous savez que je vous ai toujours beaucoup aimé, et mes gens me disent qu'ils vous trouvent dur; comment est-ce? — Sire, fis-je, je n'en puis mais, car vous savez que je fus pris sur l'eau et qu'il ne me demeura rien, mais que je perdis tout ce que j'avais. » Et il me demanda ce que je demandais. Et je lui dis que je demandais deux mille livres jusques à Pâques* pour les deux tiers de l'année. « Or dites-moi, fit-il, avez-vous marchandé aucuns chevaliers? » Et je dis : « Oui, monseigneur Pierre de Pontmolain, lui troisième de bannerets, qui coûtent chacun quatre cents livres jusques à Pâques. » Et il compta sur ses doigts. « Ce sont, fit-il, douze cents livres que vos nouveaux chevaliers coûteront. — Or regardez, sire, fis-je, il me faudra bien huit cents livres pour me monter et pour m'armer et pour donner à manger à mes chevaliers, car vous ne voulez pas que nous mangions en votre hôtel. » Alors il dit à ses gens : « Vraiment, fit-il, je ne vois point ici d'excès, et je vous retiens, » me fit-il à moi.

Après ces choses les frères du roi et les autres riches hommes qui étaient en Acre préparèrent leurs navires. Au moment de partir d'Acre, le comte de Poitiers emprunta des joyaux à ceux qui s'en allèrent en France ; et à nous qui demeurâmes il en donna bien et largement. L'un et l'autre frère me prièrent beaucoup que je prisse garde au roi, et ils me disaient qu'il ne demeurait personne sur qui ils comptassent autant que sur moi. Quand le comte d'Anjou vit qu'il lui faudrait s'embarquer sur le vaisseau, il montra une telle douleur, que tous s'en émerveillèrent, et toutefois il s'en revint en France.

Tandis que le roi demeurait en Acre, les messagers du Vieux de la Montagne vinrent à lui. Quand le roi revint de sa messe, il les fit venir devant lui. Le roi les fit asseoir en telle manière, qu'il y avait un émir devant, bien vêtu et bien équipé, et derrière l'émir il y avait un bachelier bien équipé, qui tenait à la main trois couteaux, dont l'un entrait dans le manche de l'autre, parce que si l'émir eût été refusé, il eût présenté au roi ces trois couteaux

Page 1