I. Jusqu'à Pâques de l'an
pour le défier. Derrière celui qui tenait les trois couteaux, il y en avait un autre qui tenait du bougran entortillé autour de son bras, qu'il eût aussi présenté au roi pour l'ensevelir, s'il eût refusé la requête du Vieux de la Montagne.
Le roi dit à l'émir qu'il lui dît ses intentions, et l'émir lui bailla des lettres de créance et dit ainsi : « Mon seigneur m'envoie vous demander si vous le connaissez. » Et le roi répondit qu'il ne le connaissait point, car il ne l'avait jamais vu; mais il avait bien ouï parler de lui. « Et quand vous avez'ouï parler de mon seigneur,
dit l'émir, je m'étonne beaucoup que vous ne lui ayez pas envoyé du vôtre assez pour le retenir comme ami, ainsi que l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le Soudan de Babylone et les autres font pour lui tous les ans, parce qu'ils sont certains qu'ils ne peuvent vivre qu'autant qu'il plaira à ,, , . ^ mon seigneur. Et si cela ne vous plaît pas
oceau du maître du Temple.
(Archives nationales, n° 9862.) à faire, alors faites-le acquitter du tribut
qu'il doit à l'Hôpital et au Temple et il se tiendra pour satisfait de vous. » Il rendait alors un tribut au Temple et à l'Hôpital, parce qu'ils ne redoutaient en rien les assassins, parce que le Vieux de la Montagne n'y peut rien gagner s'il faisait tuer le maître du Temple ou de l'Hôpital; car il savait bien que, s'il en eût fait tuer un, l'on en eût remis tantôt un autre aussi bon. Et pour cela il ne voulait pas perdre les assassins là où il ne pût rien gagner.
Le roi répondit à l'émir qu'il vînt dans l'après-dîner.
Quand l'émir fut revenu, il trouva que le roi était assis en telle manière, que le maître de l'Hôpital était d'un côté et le maître du Temple de l'autre. Alors le roi lui dit qu'il lui redît ce qu'il lui avait dit au matin, et l'émir dit qu'il n'avait pas intention de le redire, excepté devant ceux qui étaient au matin avec le roi. Alors les deux maîtres lui dirent : « Nous vous commandons que vous le disiez. » Et il leur dit qu'il le dirait, puisqu'ils le commandaient. Alors les deux maîtres firent dire en sarrasinois qu'il vînt le lendemain leur parler à l'Hôpital, et ainsi fit-il.
Alors les deux maîtres lui firent dire que son seigneur était bien
hardi quand il avait osé mander au roi de si dures paroles, et ils lui firent dire que, si ce n'eût été pour l'amour du roi, vers qui ils étaient venus en message, ils les eussent fait noyer dans la sale mer d'Acre, en dépit de leur seigneur. « Et nous vous commandons que vous vous en retourniez vers votre seigneur et que dans la quinzaine vous soyez ici de retour, et que vous apportiez au roi de la part de votre seigneur des lettres et des joyaux tels, que le roi s'en tienne satisfait et qu'il vous en sache bon gré. »
-^^- — te ,
Jeu d'échecs donné à saint Louis par le Vieux de la Montagne. (Musée de Cluny. )
Dans la quinzaine, les messagers du Vieux de la Montagne revinrent en Acre et apportèrent au roi la chemise du Vieux, et ils dirent au roi de la part du Vieux que c'était signe que, comme la chemise est plus près du corps que nul autre vêtement, de même le Vieux voulait tenir le roi plus près de son amour que nul autre roi. Et il lui envoya son anneau, qui était d'or très fin, là où son nom était écrit, et il lui manda que par son anneau il épousait le roi, car il voulait que dorénavant ils fussent tout un. Entre autres joyaux qu'il envoya au roi, il lui envoya un éléphant de cristal très bien fait et une bête qu'on appelle girafe, aussi en cristal, des pommes de diverses espèces en cristal, et des jeux de table et
d'échecs, et toutes ces choses étaient semées de fleurs d'ambre et l'ambre était lié au cristal par de belles vignettes de bon or fm. Et sachez que sitôt que les messagers ouvrirent leurs écrins là où ces choses étaient, il sembla que toute la chambre fût embaumée, tant elles fleuraient bon
Le roi renvoya ses messagers au Vieux et lui renvoya une grande foison de joyaux: draps d'écarlate, coupes d'or et freins d'argent, et avec les messagers il y envoya frère Yves le Breton, qui savait le sarrasinois. Et frère Yves trouva que le Vieux de la Montagne ne croyait pas en Mahomet, mais croyait à la loi d'Ali, qui fut oncle de Mahomet. Cet Ali mit Mahomet au degré d'honneur là où il fut, et quand Mahomet se fût établi le seigneur du peuple, alors il méprisa son oncle et l'éloigna de lui. Et Ali, quand il vit cela, attira à lui ceux du peuple qu'il put avoir et leur apprit une croyance autre que Mahomet n'avait enseignée; d'où il résulte encore que tous ceux qui croient à la loi d'Ali disent que ceux qui croient à la loi de Mahomet sont mécréants, et aussi tous ceux qui croient à la loi de Mahomet disent que tous ceux qui croient à la loi d'Ali sont mécréants.
Frère Yves trouva un livre, au chevet du lit du Vieux, où étaient écrites plusieurs paroles que Notre-Seigneur dit à saint Pierre, quand il était sur terre. Et frère Yves lui dit : « Ah ! pour Dieu, sire, lisez souvent ce livre; car ce sont de très bonnes paroles. » Et il dit qu'ainsi faisait-il : « Car j'aime beaucoup monseigneur saint Pierre, car au commencement du monde l'âme d'Abel, quand il fut tué, vint dans le corps de Noé, et quand Noé fut mort, alors elle revint dans le corps d'Abraham, et du corps d'Abraham, quand il mourut, elle vint dans le corps de saint Pierre quand Dieu vint en terre. » Quand frère Yves ouït cela, il lui montra que sa croyance n'était pas bonne et lui enseigna beaucoup de bonnes paroles ; mais il ne le voulut pas croire. Et frère Yves expliqua ces choses au roi quand il fut revenu à nous. Quand le Vieux chevauchait, il avait un crieur devant lui qui portait une hache danoise à long manche tout couvert d'argent, avec tout plein de couteaux fichés dans le manche, et il criait : « Détournez-vous de celui qui porte la mort des rois entre ses mains. »
Tandis que le roi fortifiait Césarée, j'allai dans son pavillon pour
le voir. Dès qu'il me vit entrer dans sa chambre, là où il parlait au légat, il se leva et me tira à part et me dit : « Vous savez, fit le roi, que je ne vous retins que jusques à Pâques; ainsi je vous prie de me dire ce que je vous donnerai pour être avec moi de Pâques en un an. » Et je lui dis que je ne voulais pas qu'il me donnât plus de ses deniers que ce qu'il m'avait donné, mais que je voulais faire un
Vue de Taffa, côté du port, d'après une photographie.
autre marché avec lui. « Parce que, fis-je, vous vous fâchez quand on vous demande quelque chose, je veux que vous conveniez avec moi que, si je vous demande quelque chose pendant toute cette année, vous ne vous fâcherez pas, et, si vous me refusez, je ne me fâcherai pas non plus. » Quand il ouït cela, il commença à rire aux éclats et me dit qu'il me retenait à cette condition, et me prit par la main et me mena par devers le légat et vers son conseil, et leur répéta le marché que nous avions fait, et ils en furent très joyeux, parce que j'étais le plus riche qui fût dans le camp.
Comme le roi avait fait à Césarée, il voulut faire à Jaffa, relevant les murailles et fortifiant les places contre les Sarrasins; aussi y
dépensait-il grands deniers, espérant toujours qu'il réussirait par traité ou par force à reprendre le royaume de Jérusalem, mais ses espérances s'évanouissaient l'une après l'autre comme de la fumée. Cependant, tandis que le roi était à Jaffa, on lui dit que le Soudan de Damas lui permettrait bien d'aller en Jérusalem avec un bon sauf-conduit. Le roi en tint grand conseil et le résultat du conseil fut tel, que personne n'engagea le roi à y aller, puisqu'il eût fallu qu'il laissât la cité entre les mains des Sarrasins.
L'on en montra au roi un exemple qui fut tel, que, quand le grand roi Philippe partit d'Acre pour aller en France, il laissa toutes ses troupes demeurer dans le camp avec le duc Hugues de Bourgogne, aïeul de ce duc qui est mort en dernier. Tandis que le duc séjournait à Acre et le roi Richard d'Angleterre aussi, nouvelles leur vinrent qu'ils pourraient prendre le lendemain Jérusalem s'ils voulaient, parce que toutes les forces de la chevalerie du soudan de Damas s'en étaient allées vers lui, à cause d'une guerre qu'il avait avec un autre soudan. Ils disposèrent leurs gens, et le roi d'Angleterre forma le premier corps de bataille, et le duc de Bourgogne l'autre après, avec les gens du roi de France. Tandis que le roi d'Angleterre avait l'espoir de prendre la ville, on lui manda du camp du duc qu'il n'allât pas plus loin, car le duc de Bourgogne s'en retournait en arrière sans autre motif que d'empêcher qu'on ne dît que les Anglais avaient pris Jérusalem. Tandis qu'il était à cette conversation, un sien chevalier lui cria : « Sire, sire, venez jusqu'ici et je vous montrerai Jérusalem. » Et, quand il ouït cela, il jeta sa cotte d'armes devant ses yeux tout en pleurant et dit à Notre-Seigneur : « Beau sire Dieu, je te prie que tu ne souffres pas que je voie ta sainte cité, puisque je ne la puis délivrer des mains de tes ennemis ! »
On montra cet exemple au roi, parce que si lui, qui était le plus grand roi des chrétiens, faisait son pèlerinage sans délivrer la cité des ennemis de Dieu, tous les autres rois et les autres pèlerins qui viendraient après lui se tiendraient tous pour contents de faire leur pèlerinage ainsi que le roi de France l'aurait fait et ne s'inquiéteraient pas delà délivrance de Jérusalem.
Le roi Richard fit tant d'exploits outre mer à cette fois qu'il y fut, que, quand les chevaux des Sarrasins avaient peur d'un buisson.
Monnaie de Jaffa '
leurs maîtres leur disaient : « Crois-tu (faisaient-ils à leurs chevaux) que ce soit le roi Richard d'Angleterre ? » Et quand les enfants des Sarrasins braillaient, ils leur disaient : « Tais-toi, ou j'irai quérir le roi Richard qui te tuera. »
Le duc de Bourgogne, de qui je vous ai parlé, fut très bon chevalier; mais il ne fut jamais tenu pour sage à l'égard de Dieu ni du siècle, et il y parut bien en ce fait devant dit. Et à cause de cela le grand roi Philippe, quand on lui dit que le comte Jean de Chalon avait un fils et qu'il avait nom Hugues à cause du duc de Bourgogne, dit qu'il souhaitait que Dieu le fît aussi preux homme que le duc
pour qui il avait nom Hugues. Et on lui demanda pourquoi il n'avait pas dit aussi prud'homme. « Parce que, fit-iL il y a une grande différence entre preux homme et prudliomme. Car il y a maints preux hommes chevaliers dans la terre des chrétiens et des Sarrasins qui jamais ne crurent à Dieu ni à sa mère. D'où je vous dis, fit-il, que Dieu donne grand don et grande grâce au chevalier qu'il souffre être vaillant de corps et qu'il souffre en son service en le gardant de péché mortel, et celui qui ainsi se gouverne, on doit l'appeler prucVhomme, parce que cette prouesse lui vient du don de Dieu. Et ceux de qui j'ai parlé avant, on peut les appeler preux hommes, parce qu'ils sont preux de leur corps et ne redoutent ni Dieu ni le péché. »
Quand le roi eut relevé les fortifications du bourg de Jaffa, il prit la résolution d'aller refortifier la cité de Sayette, que les Sarrasins avaient abattue. Il se mit en mouvement pour aller là le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul et le roi coucha avec son armée devant le château d'Assur, qui était très fort.
De marche en marche nous vînmes aux sables d'Acre, là où le roi et l'armée campèrent. En ce lieu vint à moi une grande troupe
Monnaie de Sayette -.
1. DENARIVS. Croix. Au revers, lOPPENSIS. Édifice. ^ Denier, billon.
2. RENALDVS. Édifice crénelé. Au revers, SYDONIA. Flèche. — Denier, billon.
de la Grande-Arménie qui allait en pèlerinage en Jérusalem, en payant un grand tribut aux Sarrasins qui les conduisaient, avec un truchement qui savait leur langage et le nôtre. Us me firent prier que je leur montrasse le saint roi. J'allai au roi là où il était assis en un pavillon, appuyé au mât du pavillon, et il était assis sur le sable sans tapis et sans nulle autre chose sous lui. Je lui dis : « Sire, il y a Là dehors une grande foule de la Grande-Arménie qui va en Jérusalem, et ils me prient, sire, que je leur fasse voir le saint roi ; mais je ne désire pas encore baiser vos os. » Et il rit
aux éclats et me dit que je les allasse quérir, et ainsi fis-je. Et, quand ils eurent vu le roi, ils le recommandèrent à Dieu, et le roi en fit autant d'eux.
Le lendemain le roi alla camper devant la cité de Sur, qu'on appelle Tyr dans la Bible, et là fûmes en très grand péril, mes gens et moi, qui nous étions avancés par l'ordre du roi entre le château et la ville de Belinas.
Ce fut par le conseil d'Olivier de Termes et des autres chefs du Languedoc que je me trouvai délivré, car peu de gens prirent garde à nous. Nous revînmes le lendemain à Sayette, là où le roi était.
Nous trouvâmes que le roi en personne avait fait enfouir les corps des chrétiens que les Sarrasins avaient occis, ainsi qu'il est dit plus haut, et lui-même en personne portait les corps pourris et tout puants pour les mettre en terre dans des fosses, sans qu'il se bouchât les narines, et les autres se les bouchaient. Il fit venir des ouvriers de toutes parts et se remit à fortifier la cité de gros murs et de grandes tours, et, quand nous vînmes au camp, nous trouvâmes qu'il nous avait mesuré nos places lui-même en personne, là où nous devions loger. Ma place, il la prit près la place du comte d'Eu, parce qu'il savait que le comte d'Eu aimait ma compagnie.
Sceau du comte d'tu.
(Archives nationales, n" 922. )
La reine ne tarda guère aussi à arriver à Sayette, étant nouvellement relevée après la naissance de madame Blanche, dont elle était accouchée à Jaffa. Quand j'ouïs dire qu'elle était venue, je me levai de devant le roi et allai à sa rencontre et l'amenai jusqu'au châ-
Ruines de la cathédrale de Tyr, d'après une photographie.
teau. Et, quand je revins au roi qui était en sa chapelle, il me demanda si la reine et ses enfants étaient bien portants, et je lui dis que oui, et il me dit : ^i Je savais bien, quand vous vous levâtes de devant moi, que vous alliez au-devant de la reine, et pour cela j'ai fait attendre après vous pour le sermon. » Et je vous rappelle ces choses parce que j'avais déjà été cinq ans auprès de lui et qu'il n'avait encore, que je susse, parlé de la reine et de ses enfants
ni à moi ni à d'autres, et ce n'était pas une bonne manière, à ce qu'il me semble, d'être étranger à sa femme et à ses enfants.
Ce fut tandis que le roi travaillait ainsi à fortifier les villes et châteaux des pays d'outre-mer' contre les Sarrasins, qu'il arriva en France un événement surprenant et une chose toute nouvelle et inouïe. Quelques chefs de brigands, pour séduire les gens simples et répandre la croisade parmi le peuple, annoncèrent par des inventions pleines de fausseté qu'ils avaient eu une vision d'anges et que la sainte Vierge Marie leur était apparue et leur avait ordonné de prendre la croix, de rassembler une armée de pâtres et des hommes les plus vulgaires du peuple, que le Seigneur avait choisis pour marcher au secours de la Terre Sainte et du roi de France captif en ce pays. Ils représentaient avec des images dessinées sur les bannières qu'ils faisaient porter devant eux, la teneur de cette vision. Passant d'abord par la Flandre et la Picardie, ils attiraient à eux par leurs exhortations les pâtres et le bas peuple des villages et des campagnes, de même que l'aimant attire le fer. Lorsqu'ils parvinrent en France, leur nombre s'était déjà tellement accru, que, rangés par milliers et par centaines, ils marchaient comme une armée, et, lorsqu'ils passaient dans les campagnes auprès des bergeries et des troupeaux de brebis, les pâtres, abandonnant leurs troupeaux sans consulter leurs parents, possédés de je ne sais quelle folie, s'engageaient avec eux dans le crime. Tandis que les pâtres et les simples y allaient dans l'ignorance, mais avec une bonne intention, il y avait parmi eux un grand nombre de larrons et de meurtriers secrètement coupables de tous les crimes possibles, et par le conseil et la direction desquels la troupe était gouvernée. Lorsqu'ils passaient par les villages et les villes, ils levaient en l'air leurs masses, leurs haches et autres armes, et par là se rendaient si terribles au peuple, qu'il n'y avait personne de ceux à qui était confié le pouvoir judiciaire qui osât les contredire en rien. Ils étaient déjà tombés dans une telle erreur, qu'ils faisaient des mariages, donnaient des croix et conféraient, du moins en apparence, l'absolution des péchés. Mais ce qu'il y avait de pire, c'est qu'ils entraînaient tellement avec