CHAPITRE I
• Clii^ *rT>* kiMoriqiM ■ nu h«iH
• npiéKBU^LaQliIXHirkonni-iBoUlidi
• Ifit : c'nl DB lèfiililHr , DB htm M an i > Mut-AnrMi ■ mwia* U poisHC* nia
• Lovophi»^ Louif IX, !■ puiwuKi qnJehli
Clunuuuai. lÈluda BftWrff la
ILLUSTRE écrivain , à qui
j'ai emprunté l'épigraphe
de mon livre, a dit, en
parlant de la race de
l'y aurait dans la France
1 de France, dont la ma-
pourrions-nous, en fait de
;r à toutes les nations, et
l'histoire. Les Capets ré-
utres souverains de l'Eu-
Os rois sont devenus rois :
les uns ont conquis l'Angleterre ; les autres ont régné en Ecosse ; ceux-ci ont chiissé les Sarrasins de l'Espagne et de
ritalie ; ceux-là ont formé les états du Portugal , de Naples et de Sicile. La Navarre et la Castille, les trônes de Léon et d'Aragon, les royaumes d'Arménie, de Constantinople et de Jérusalem, ont été occupés par des princes du sang capétien. »
« En 1 580, plus de quinze branches composaient la maison de France; et cinq monarques de cette maison régnaient ensemble dans six monarchies diverses ; sans compter un duc de Bretagne et un duc de Bourgogne. En tout, une seule famille a produit cent quatorze souverains : trente-six rois de France , depuis Eudes jusqu'à Louis XVIII ; vingtdeux rois de Portugal ; onze rois de Naples et de Sicile ; quatre rois de toutes les Espagnes et des Indes ; trois rois de Hongrie ; trois empereurs de Constantinople ; trois rois de Navari*e de la branche d'Ëvreux et Antoine de la maison de Bourbon ; dix-sept dues de Bourgogne de la première et de la seconde maison ; douze ducs de Bretagne ; deux ducs de Lorraine et de Bar. »
« Il faut se représenter, dans cette nation, plutôt que dans cette famille de rois , une foule de grands hommes. Ces souverains nous ont transmis leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus authentiques : les uns sont appelés Auguste, Sainte Pieux ^ Grand, Courtois, Hardi, Sage, Victorieux, Bien-Aimé; les autres Père-du-Peuple , Père-dès-Lettres. < Comme il est écrit par blâme , dit un vieil historien (% que tous les bons roys seraient aisément pourtraits en un anneau , les mauvais roys de France y pourroient mieux , tant le nombre en est petit ! >
c Avec cette famille royale , les ténèbres de la barbarie se dissipent , la langue se forme , les lettres et les arts produisent leurs chefs-d'œuvre , nos villes s'embellissent , nos
(I) Da Tillet , Atcikfii dei rm de France.
monuments s*élèvent, nos chemins s'ouvrent , nos ports se creusent, nos armées étonnent l'Europe et l'Asie, et nos flottes couvrent les deux mers : ajoutez plus de mille ans d'antiquité à cette race. »
Dans cette magnifique énumération d'illustrations et de gloires, faite par M. de Chateaubriand, pas un seul roi ne brille d'un éclat aussi pur que Louis IX; dans cette galerie de grands monarques que nous montre l'auteur des Études Historiques , pas une figure plus noble , pas un caractère autant selon le cœur de Dieu et des hommes que celui du fils de Blanche de Castille ; aussi , c'est avec crainte et respect que j'entreprends d'écrire une vie si remplie d'épreuves et de résignation, si pleine de fortitude chrétienne et de vaillance chevaleresque, si sanctifiée d'abnégation de soimême et de charité envers les nécessiteux, si française, si royale par tout ce qui s'y révèle d'amour et de dévouement pour la France !
La vie d'un prince , dont saint François-de-Sales a dit : c II était l'aimé de Dieu et des hommes, et Vun des plus grands rois que le soleil ait vus^ » a dû avoir une puissante influence sur son pays et sur son siècle ; cette influence , j'essaierai de la redire à la jeunesse de noti;e époque ; il est bon de faire voir que si Louis IX a été rangé parmi les saints, c'est qu'il a étéjl'ami , le défenseur et le père nourricier de son peuple.
Quand la vertu et l'amour de la justice sont assis sur le trône , il en découle un grand bien sur le royaume. Au xni* siècle, pour rencontrer le modèle de tout ce qui est bon , noble et vertueux, la France n'avait qu'à élever ses regards vers son roi.
Quand une source d'eau vive jaillit du sommet ou du flanc de la montagne , heureuses les prairies qui s'étendent à l'entour , car la fraîcheur descendra sur elles et elles res-
h SAINT LOUIS
teront verdoyantes et fertiles , alors que les ardeurs de l'été jauniront et dessécheront la contrée que les eaux courantes ne traverseront pas: ce bienfait du bon exemple, cette excitation à Thonneur et à la vertu , la France les reçut pendant tout le règne de Louis IX. Les agitations, les troubles, les guerres, les calamités, les revers ne la firent ni déchoir ni désespérer ; elle resta forte parce que son roi était fort, et que, comme son monarque, elle avait toujours confiance et recours dans le Dieu des armées.
Quand notre belle et généreuse France , cette fille atnée des nations , marche dans les sentiers de la raison et de la justice, les autres peuples qui nous regardent, se modèlent sur nous, c Ainsi donc , dit un écrivain qui loue peu les rois et les saints. Voltaire : Louis IX était destiné à réformer TEurope , si elle avait pu l'être ; ce roi a rendu la France triomphante et policée; il a été en tout le modèle des hommes; sa piété, qui était celle d'un anachorète , ne lui ôta pas ses vertus royales. Sa libéralité ne déroba rien à une sage économie ; il sut accorder une politique profonde à une justice exacte; et peut-être est-il le ^eul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'eût jamais été que malheureux , il n'est guère donné à l'homme de pousser plus loin la vertu. >
Un autre écrivain , le comte de Ségur , ajoute à cet éloge : c Saint Louis, écrit-il, destiné par le sort à réformer les mœurs de son époque , à triompher du système féodal , à ressusciter le règne des lois, à trouver la gloire même dans l'infortune , à faire chérir la sévérité et respecter la bonté ; fut le père de ses sujets, l'ami de ses voisins, la terreur des infidèles. Son nom reste à jamais gravé dans nos annales militaires, par la gloire; dans nos fastes civils, par la jus-
tîce; dcons la légende romaine, par la piété; et dans le cœur des Français , par la reconnaissance. »
» Saint Louis (*) était les délices des bons et la terreur des méchants; il était intrépide à la guerre, décisif dans les conseils , supérieur aux autres hommes par la noblesse de ses sentiments, sans hauteur, sans présomption, sans dureté; il suivait en tout les intérêts de la France, dont il était autant le père que le roi ; il voyait tout de ses propres yeux ; dans les affaires principales , il était appliqué , prévoyant , modéré, droit et ferme dans les négociations, en sorte que les étrangers ne se fiaient pas moins à lui que ses propres sujets. Longtemps après sa mort, on se souvenait encore avec attendrissement de son règne, comme de celui qui devait servir de modèle pour tous les siècles à venir. »
c Le règne de saint Louis (*) est une des époques les plus importantes dans Thistoire de France. Ce saint roi reconstruisit la monarchie; il la transporta de ses anciennes bases sur d'autres absolument nouvelles; ce fut en raison des changements qu'il introduisit dans la législation , que tous les pouvoirs, auparavant épars dans la nation , vinrent successivement se fondre et s'anéantir dans le pouvoir royal. Après lui , elle passa sous le régime absolu ; la féodalité ne fut pas abolie par saint Louis, mais elle cessa d'être souveraine : après lui , pendant les siècles qui suivirent , il n'y eut en France d'autres souverains que le roi.
» Plus on a étudié saint Louis , et plus on s'est attaché à lui : on a trouvé réunies en lui ces qualités aimables, ces vertus douces qui brillent d'un éclat d'autant plus pur , qu'on pénètre plus avant dans l'ame du héros...
> Il avait beaucoup de bonté , beaucoup de pitié pour
(«) FéDéloD.
0 Gotzot.
toutes les souffrances, et un sentiment exquis de son devoir. C'était par ce sentiment que toutes ses actions étaient réglées; mais ces qualités le rendaient réservé, modeste, peu impatient de se produire , peu empressé de tenter ces entreprises qui illustrent les jeunes gens; il était trop consciencieux pour faire la guerre avec le seul désir de la gloire et de la puissance. §a conscience le rendait brave; car il était en même temps trop religieux i trop confiant en Dieu et trop résigné pour sentir la peur...
> Saint Louis était par-dessus tout un homme consciencieux , un homme qui , avant d'agir , se posait à lui-même la question du bien et du mal moral, indépendamment de toute utilité, de toute conséquence. De tels hommes sont rarement montés sur le trône , et plus rarement demeurés tels. Marc-Aurèle et saint Louis sont peut-être les deux seuls princes qui, en toute occasion, aient fait de leurs croyances morales la première règle de leur conduite : Marc-Aurèle , en stoïcien ; saint Louis , en chrétien.
p Quiconque perdrait de vue ce fait fondamental , se ferait des événements accomplis sous le règne de saint Louis et du tour qu'il a voulu donner au pouvoir royal, une idée fausse : l'homme explique seul la marche de la civilisation. »
Je pourrais encore réunir, pour glorifier mon héros, d'autres jugements d'hommes marquants par leur savoir ou par leur génie ; mais je coupe court à toute autre citation , et désormais dans mon livre ce seront les actions du fils de Louis YIIl et de Blanche de Castille qui le feront connaître, juger 5 aimer et admirer.
En relisant tous les noms des écrivains qui se sont occupés de la vie et de l'époque de saint Louis , je me sens une respectueuse crainte ; et je me demande s'il n'y a pas témérité à prendre la plume, quand tant de mains habiles et
renommées Font prise avant moi , pour redire les mérites , les vertus et la gloire du plus saint de nos monarques. Malgré cette déQance de demeurer au-dessous de mes devanciers, je iiersisterai dans mon entreprise toute française et toute patriotique ; car il y a des époques , et la nôtre est de ce nombre , où je ne sais quel mauvais esprit a passé sur le monde , comme un de ces vents qui desséchent , flétrissent et font mourir les moissons. En ces temps de mollesse , d'inertie et d'égoîsme , où les hommes s'énervent à ne rien faire , où les nations s'endorment dans Tonhli , il faut ressusciter , faire sortir de leurs tomhes poudreuses et amener dans les camps , sur la place publique , aux foyers de famille et dans les écoles , de ces grandes figures historiques , qui , rappelant des idées de gloire , nous font rougir du présent , en nous montrant le passé.
Aux jours où nous vivons , tant de choses , tant d'inventions nouvelles ont surgi pour étonner le monde, et le pousser hors de ses vieilles voies ; l'industrie qui s'en va toujours créant ses prodiges, fait tant de bruit chez tous les peuples ; la face de la terre change et se renouvelle si vite , que pour garder à notre génération , et à celles qui la suivront , la mémoire des siècles écoulés , il faut que quelques mains tiennent haut et ferme , au milieu du mouvement, du progrès et de la transformation générale qui s'opère, les glorieuses bannières du moyen-âge : il faut répandre dans les populations qui se font industrielles , de vieux souvenirs de notre histoire... Souvenirs d'honneur et de loyauté obligent ; et ce sont de bons et beaux noms à faire répéter aux échos de la patrie, que ceux de Philippe-Auguste, vainqueur de Bouvines; de Louis VIII, dit Cœur-de-Lion , qui s'est assis sur le trône d'Angleterre; et de Louis IX, qui a vaincu les Anglais à Taillebourg.
Acceptons l'aisance que le progrès de l'industrie nous
offre, mais que toutes ces améliorations matérielles ne nous fassent point prendre en dédain nos devanciers ; ils n'avaient point , je le sais , toutes les élégantes recherches de nos de* meures actuelles , mais ils avaient la gloire des camps ; et plus de grandes renommées sont sorties de dessous la tente, que des molles délices d'un salon.
Honorons le génie qui invente et qui crée , mais mettons au-dessus de lui la vertu ; soit qu'elle se montre à nous rayonnant sur le trône, soit que nous la voyions luttant contre le malheur et Tadversité.
Sous son armure de fer, Philippe- Auguste portait dans son cœur deux constants désirs , celui d'assurer la gloire de la France et celui de trouver un bonheur de famille que ses amours inconstants n'avaient pu lui donner. Aussi, dès l'année ii94, avant que son fils Louis, seul fruit de son union avec Isabelle de Hainaut , eût atteint sa majorité , il avait pensé à lui chercher une noble et belle compagne.
Ses premières vues s'étaient portées sur Éléonore d'Angleterre , que Richard Cœur-de-Lion avait d'abord promise au fils de Léopold d'Autriche , et qui , après avoir été près du trône impérial , avait à son retour à Londres été jetée dans une prison , d'où la mort ne la délivra qu'après quarante ans de captivité.
Une autre princesse , du nom d'Éléonore ou d'Aliénor , héritière d'Aquitaine, après avoir ceint la couronne de reine d'Angleterre , était venue se retirer , méditer et pleurer à l'abbaye de Fontevrault , où déjà bien des grandeurs tourmentées du monde , avaient cherché sous le voile de religieuse , une paix et un repos qu'elles n'avaient point trouvés sous le diadème royal ; de cette reine , qui avait été si fatale à la France, et qui y avait fait couler tant de sang, Philippe-Auguste et son royaume ne pouvaient guères espérer aucun bien , et cependant ce fut elle qui , la première , eut la
pensée de faire asseoir sur le trône des lys, Tin fan te Blanche de Castille , en l'unissant à Louis de France , fils d'un de nos plus grands rois. Quand on pouvait croire Ëléonore de Guienne toute détachée des intérêts de la terre, où elle, avait tant de fois fait maudire son nom ; quand on devait penser qu'elle ne faisait que prier, méditer et se repentir dans la royale abbaye ; cette reine répudiée , dont quatrevingts ans n'avaient pu user l'énergie, un jour sort de la solitude du cloître, quitte l'Anjou, traverse le riche et immense duché qu'elle a apporté en mariage à Henri Plantagcnet, franchit les Pyrénées , et arrive inopinément chez sa fille, qui partage avec Alphonse IX le trône de Castille.
Ce roi, un des meilleurs que comptent les Espagnes, avait eu de la fille de Henri H d'Angleterre trois filles. L'ainée, dona Bérengère, avait épousé Alphonse, roi de Léon; les deux plus jeunes vivaient encore au palais paternel ; et toutes les deux , comme leur sœur aînée, douées d'esprit, de vertus, de beauté et de grûces, faisaient l'ornement de Tolède et de Burgos.
Plus la reine Ëléonore vit et connut ses petites-filles, Urraca et Blanche, et plus elle se convainquit que l'une ou l'autre viendrait un jour à s'asseoir sur le beau trône de France. Comme elle l'avait pressenti, dès les premières ouvertures qui furent faites de ce projet à Philippe-Auguste , ce prince sourit à l'idée de cette union , qui ne pouvait qu'assurer la durée de la paix et rendre plusieurs fiefs à la couronne. En eflet, le roi d'Angleterre s'obligeait, outre une pension de trois mille marcs d'argent (environ 130,000 fr.), ù investir sa nièce des baronies d'Issoudun , de Grassai , de Châteauroux , etc., etc.
Voulant tout faire pour hâter cette alliance entre l'Espagne, et la France, Philippe-Auguste eut une entrevue
entre les Andelys et Gaillon , avec Jean-sans-Terre ; et , quelques semaines après leur conférence , le monarque français choisit le connétable, Mathieu de Montmorency , et le chargea d^aller à la tête d'une brillante ambassade , demander au roi et à la reine de Castille la main d'une de leurs filles, pour l'héritier présomptif de sa couronne.
L'illustre ambassadeur était déjà depuis quelque temps à la cour de Castille , qu'il ne savait pas encore laquelle des deux infantes, Urraca et Blanche, était la meilleure, la plus belle, la plus accomplie; et, si Ton en croit quelques chroniques ^ le choix qui fut fait de Blanche , tint à ce que son nom parut plus doux aux oreilles françaises que celui d'Urraca.
Ainsi, une des grandes gloires, un des grands bonheurs de la France , aurait dépendu de l'euphonie d'un nom !
Le connétable de Montmorency , connaissant l'impatience de son auguste maître , et concevant celle du jeune prince Louis, hâta le départ de la belle fiancée : son père , le roi Alphonse, surnommé le Bon el le Noble ^ conduisit sa fille jusqu'à Ronccvaux; là , il l'embrassa en pleurant , et la bénit.
Cette bénédiction n'a point été vaine, elle a porté bonheur à Blanche et au pays qu'elle venait d'adopter.
Ëléonore de Guienne(*), heureuse de la réalisation de sa pensée ^ était rentrée en France avec sa petite-fille; à Bordeaux , elle la confia à l'évèque Ëlie , pour qu'il la remit entre les mains du roi Jean-sans*Terre ; et sans vouloir attendre , ni voir les solennités et les fêtes des épousailles , elle retourna à son cloître. Elle regarde , dit le marquis de Villeneuve-Trans , sa mission comme finie , et disparaît : elle
(I) Villeneuve-Trans.
a compris que le cimetière des rois à Fontevrault la réclame^ plutôt que les splendeurs nuptiales. »
€ L'interdit, dont le souverain pontife, Innocent III , avait frappé Philippe-Auguste , et qui avait rejailli sur son royaume , n'ayant point encore été levé , au mois d'avril (1200), aucune église de Paris ne put s'ouvrir pour la célébration du mariage de Louis de France et de Blanche de Cas tille. La bénédiction leur fut donc donnée dans ce qui faisait alors partie des domaines de Jean-sans-Terre , à Tortmort (Purmor ou Parmoy) près de Château-Gaillard , dans la riche et verte Normandie. >
Paris , n'ayant pu assister aux pompes religieuses de cette belle uniqn , eut ses fêtes et ses réjouissances dans la nouvelle enceinte que son glorieux monarque venait de lui élever. Le Louvre, fondé par sa puissante main , vit ses murailles neuves tendues de riches tapisseries, et parées de guirlandes de lys et de roses, de myrte et de lauriers.
Après les fôtcs , où avaient brillé les cours d'Espagne , d'Angleterre et de France , les monarques passèrent quelques jours à Vernon ; puis , remettant tout-à-fait sa nièce à Philippe-Auguste , Jean Lackland ou Sans-Terre retourna à Londres.
En ramenant sa belle-fille à Paris , l'illustre fils de I^uis VII était radieux de bonheur ; on eût dit qu'il devinait déjà quel roi Blanche donnerait un jour au royaume des lys.
Quand Louis de France eut atteint sa vingtième année , son vaillant et royal père lui conféra à Compiègne, le jour de la Pentecôte , l'ordre de la chevalerie , ainsi qu'à cent autres jeunes Français.
Parmi les apanages qui furent cédés à Louis et à Blanche , on remarque les fiefs de Lorris, de Chàteau-Landon ,
de Fay, de Vitry-aux-Loges, de Boîs-Commun et le château de Poissy.
Une tradition populaire, comme il y en avait tant alors, plaçait cette dernière résidence , sous le pouvoir des Fées. Au lieu de cette illustration fabuleuse , Poissy devait un jour avoir une bien autre gloire; là, naîtrait Louis IX; et un autel , élevé au Dieu de vérité , marquerait aux siècles à venir que là une grande reine avait donné le jour à un grand guerrier , à un grand roi , à un grand saint.
Comme presque tous les châteaux royaux de France, celui de Poissy n'avait été à son origine qu'une maison de chasse; puis , à mesure que les années et les différents règnes avaient passé sur ses constructions , l'édifice s'était étendu et avait pris divers caractères. Ce qui prouve que dès l'année 1 1 89 le manoir de Poissy ne manquait ni d'importance ni d'étendue , c'est qu'il y fut tenu à cette époque une cour plénière pour régler les affaires du royaume pendant l'expédition d'Angleterre.
Une gracieuse reine qui, malgré sa beauté , sa douceur et l'amour qui l'avait fait monter sur le trône, avait été répudiée, une noble descendante de Charlemagne, Agnès de Méranie, habitait le château de Poissy, lorsqu'il fut donné par Philippe- Auguste à Louis de France et à Blanche deCastille : là, celle qui avait été douce et bonne dans ses jours de puissance , laissait couler sa triste vie sans murmures et sans aigreur. Après le don qui avait été fait du manoir de Poissy aux nouveaux époux, elle continua d'y vivre, et souvent le même autel vit agenouillées sur ses degrés de marbi*e , et la princesse qui avait été forcée de déposer sa couronne^ et celle qui devait un jour tenir le sceptre de régente avec tant d'autorité.
Le 9 septembre 1209, Blanche accoucha à Poissy d'un fils auquel fut donné le nom de Philippe , si illustré par son
siîeul. Elle n'était pas encore relevée de ses couches, quand son royal beau-père fut contraint de quitter sa ville de Paris, qu'il se plaisait tant à embellir, pour aller châtier la Flandre révoltée. Quand le héros-roi tirait Tépée , ce n'était pas vainement: il s'empara de plusieurs villes flamandes^ et revint avec bonheur à son Louvre, où tant de grands travaux l'occupaient encore. Pendant l'absence de son père, Louis de France , avec Gauthier de Chastillon , le comte de Saint-Pol et beaucoup d'autres chevaliers renommés avaient demeuré dans le nouveau palais. Mais, disent les chroniques : c Quand le dict roy fut retourné , son fils Loys fist sonner la trompe et issist dehors et alla ardeoir la ville de Courtray ; » Philippe-Auguste sourit à cette ardeur de son fils; il l'avait vu avec bonheur partager ses travaux pour l'embellissement de la demeure royale; mais le vainqueur de Bouvines n'était jamais aussi heureux que lorsqu'un des siens fils tirait sa bonne épée pour la gloire de la France.
Ainsi l'époux de Blanche se montrait digne fils de son père , et gagnait son surnom de Cœur-de-Lion ; cette fois, la fille d'Alphonse de Castille n'accompagnait pas Louis dans son expédition; mais, dans celles qui suivirent , elle ne restait ni en son manoir de Poissy , ni au Louvre , ni dans d'autres demeures royales , elle faisait emporter une tente pour elle, et suivait le prince dans les camps. Ainsi, elle était en Anjou , quand elle apprit qu'une ligue formidable de plusieurs grandes puissances ayant mis en mouvement d'immenses aimées, menaçait la France. Ces souverains coalisés voulaient notre abaissement , ils ajoutèrent à notre gloire , en nous donnant par leur défaite le droit d'inscrire dans nos annales la grande et mémorable victoire de Bouvines. Si je laissais aller ma plume, je décrirais cette belle journée... mais ce n'est pas l'his-
toire de Philippe-Auguste que j'entreprends de raconter , c'est celle de son petit-fils... il faut donc que je me sèvre du bonheur de redire comment le monarque français se montra le plus digne de la couronne^ comment il mit en fuite l'empereur Othon, et comment l'aigle impérial s'envola honteux et humilié devant la bannière fleurdelisée de France.
C'était le 27 juillet i214 (<), sur les bords de la Marck , entre Lille et Tournai , qu'on vit ainsi fuir devant nos drapeaux , un empereur , deux rois , cent cinquante mille hommes d'armes , les comtes de Bar , de Boulogne , de Namur, de Flandres, de Brabant et autres vassaux rebelles qui s'étaient promis de se partager le beau royaume de France.
Pendant que Philippe-Auguste montrait à l'Europe ce qu'était une armée française commandée par un roi tel que lui, son fils, Louis de France, battait Jean-sans-Terre en Anjou , à la Roche-aux-Moines (^) et lui faisait lever honteusement le siège de cette place. Il se serait même emparé de ce félon couronné, si, réclamant une suspension d'armes, moyennant dix mille marcs d'argent (environ 500,000 francs) qu'il ne paya pas, ce prince déloyal ne s'était évadé en toute hâte en traversant nuitamment la Loire.
Ainsi, le même soleil éclaire la victoire du père et la victoire du fils : c'était là, il faut le dire, faire ample moisson de lauriers pour orner le berceau du prince dont j'écris l'histoire.
Il y avait à peine un an que de si glorieux succès avaient feit éclater par toute la France une grande joie populaire ,
(*) VilleneuTe-Tnos.
(') Cette forteresse, aii)oard*biii tout en mines, appartient à la famille Walsb de Serrant
quand la mort soudaine d'Alphonse IX, roi de Castille, plongea Blanche dans la douleur, et revêtit de deuil les deux cours de France et d'Espagne. Pendant que la pieuse princesse payait à la mémoire de son père un juste tribut de larmes et de regrets, Dieu, qui lui avait envoyé cette poignante douleur, lui préparait une grande joie.
Le 25 avril 1215, Blanche accoucha, à Poissy, de ce fils qui devait porter avec tant de justice , de sainteté et d'éclat la plus belle couronne qui soit sous le soleil , celle de France.
Le 25 avril, elle donnait au beau royaume des lys un grand monarque; aux camps un preux chevalier; aux pauvres un père ; au peuple un justicier , et au ciel un saint.
Comme on le voit, les deux sœurs, Bérengère et Blanche de Castille , n'eurent point à se plaindre de leurs destinées ; l'Espagne dut saint Ferdinand à Bérengère, et à Blanche la France dut saint Louis.
Le 25 avril , jour de la Saint-Marc, était alors appelé le Jour des Croix Noires , parce que , dans les processions qui ont lieu en cette journée, on portait alors des croix de deuil en souvenir d'une peste qui avait ravagé la capitale de la chrétienté.
Pour cette solennité , il était de coutume de sonner à grandes volées , en honneur de saint Marc évangéliste. Dès que la nouvelle de l'accouchement de la princesse Blanche fut répandue dans Poissy et dans les environs, les sonneries cessèrent.
— D'où vient si grand silence? demanda la royale accouchée ; c'est jour de liesse !
— Moines ni clercs n'osent troubler votre repos par tant de bruit dont moult leur couste , lui répondirent les nobles personnages qui entouraient son lit.
— Qu'on reprenne le joyeux carillon et qu'on remette toutes les cloches en branle , dit la princesse ; il faut se réjouir et remercier Dieu qui nous donne un fils.
Et pour laisser plus de liberté et d'élan aux réjouissances populaires, elle se fit transporter, malgré son état, à une ferme peu éloignée , qui prit plus tard , et conserve encore le nom de Grange Saint-Lays ou Grange aux Dames.
Plus tard, le roi Philippe III y fit bâtir une église; et, par volonté expresse, désigna, pour l'emplacement du mattreautel, l'endroit même où se trouvait le lit de son aïeule, lorsqu'elle donna le jour à ce fils de promission.
On conserve encore religieusement, à la troisième chapelle de gauche , dans l'église collégiale de Notre-Dame-de- Poissy , les fonts baptismaux qui servirent au royal enfant destiné à être un jour l'honneur et le modèle des rois très chrétiens.
Des vitraux de cette église étaient ornés de peintures rappelant divers traits de la vie de saint Louis. Sur un vitrail. Blanche de Castille était représentée dans son Ut; et, au-dessous de cette fenêtre , se trouvaient les fonts dont je viens de parler, portant cette inscription rimée et terminée par le millésime i 500 :
Sainct Loys fast enfaDt de Poissy « Et baplisé en la présente église ; Les foDts en sont gardez encore ici Et honorés comme reliqae exqoise.
Cette qualité d'enfant de Poissy, Louis IX, dans toute sa puissance et dans toute sa gloire, ne l'oubliait jamais, et une des signatures qu'il aimait le mieux apposer au bas des actes les plus solennels , étaient ces simples mots :
Loys de Poissy.
A un roi de France, les titres les plus magnifiques ne manquent pas; le fils de Blanche de Castille n'en reconnaissait pas un aussi beau que celui qui lui rappelait son baptême.
Aujourd'hui la France recherche les gloires du passé pour les montrer aux peuples sur la place publique et les lui faire honorer ; nous voyons dans les plus humbles hameaux f comme dans les plus grandes villes du royaume , élever et dédier des statues aux grands hommes que ces cités et ces villages ont vus naître. A cet hommage rendu à ceux qui ont servi ou illustré leur pays, j'applaudis de grand cœur , et je voudrais voir sur une des places ou promenades de Poissy l'image sculptée de ce bon et grand roi qui , au milieu de sa puissance et de sa prospérité , gardait avec amour le souvenir de son berceau.