CHAPITRE XXV
C*nt«inp«r«m« de «alnt livnla*
L csl bon, ii est salutaire d'enseigner aux hommes que la prospérilé et la bonne fortune sont impuissantes à fonder un grand nom, à établir dans l'histoire une haute et durable renommée.
Pour vivre i\ toujours dans les siècles, il fimt avoir eu pour soi un autre auxiliaire que le bonheur.
Ainsi , la vie de saint Louis que je viens de dérouter aux yeux de la jeunesse, quand on en passe en revue les jours et les années , offre plus d'épreuves que de calme , plus de troubles que de paix, plus d'adversités que d'événemeots
heureux ! Dans cette admirable vie , ce qui brille le plus c'est le malheur... le malheur noblement, chrétiennement porté ! Louis IX a fait de ses infortunes de glorieuses grandeurs pour la France ; grandeurs , dont le temps n'a point effacé réclat , et qui se retrouvent aujourd'hui parmi ses descendants (')•
Nous le disons , parce que pour nous c'est une profonde conviction : l'énergique, l'inaltérable, la majestueuse résignation , la fortitude de caractère , qwe ie héros de Mansourah a déployée dans ses revers, dans ses ^souffrances et dans son cachot, l'ont plus grandi aux yeux de ses contemporains et de la postérité que n'auraient pu le faire toutes les faveurs de la fortune.... En un mot, le saii^t a eu sur son siècle une influence que l'Europe n'aurait pas laissé prendre au co!«- QUÉRANT : cette influence , celui qui en jouissait ne l'avait pas cherchée ; Louis IX , dans toute sa vie , n'a eu qu'une ambition , celle de faire le bonheur de son peuple, en le conduisant avec son sceptre paternel dans les voies de la religion et de l'honneur.
La France et la Terre-Sainte furent toujours les deux grandes préoccupations de son esprit ; rendre les Français heureux par de sages lois ; et par ses armes délivrer les chrétiens du joug des Infidèles , l'incessant désir de son royal cœur.
En marchant à ce double but , le fils de Blanche de Gistille s'était toujours appuyé sur tant de sagesse el de droiture; l'épée à la main , il s'était montré si vaillant; sous le chêne de Yincennes , si juste ; après la victoire , si clément ; après les revers , si fort; que le monde se mit à regarder ce jeune monarque avec admiration.
(') Chateaubriant a dit, en parlant de Tauguste fille de Louis XV et de Marie-AntoioeUe: lei kautet inforiunes ao»t devemet des grandeurs pour la France,
ET SON SIÈCLE. iM
L'admiration amène la confiance, et bientôt les souverains de divers états prirent le Hoi justicier pour arbitre, les étrangers ne se fiant pas moins à lui que ses propres sujets.
Ainsi au xm* siècle, saint Louis est le centre autour duquel non seulement la France , mais l'occident tout entier gravitent pendant un demi-siècle ; et cette belle autorité , ce n'est pas l'ambition qui l'a donnée au monarque français , c'est la veitu.
Ce siècle, qui regardait, qui écoutait, qui estimait ce roi selon le comir de TNeu , était loin d'être une époque vulgaire : c Ce qui la caractérise entre tous les siècles qui la précèdent en remontant à plus de mille ans , et entre tous ceux qui la survent en descendant jusqu'à Léon X , ce qui la caractérise , c'est le grand nombre de ses hommes éminents(*). »
Alors les illustrations resplendissent de toutes parts : dans les cloîtres , dans les camps , dans les cours et dans les universités. A cette époque privilégiée apparaissent une foule d'hommes fortement trempés, de puissantes intelligences, et ' de grands et nobles courages.
Dans le cours des siècles découlant de l'éternité , il y en a que 'Dieu dote plus richemerit que les autres : le treizième a été riche de ces dons d'en-haut.
Sur le point éminent qui domine tous les autres , sur le siège de saint Pierre , c'est Innocent III , si bien inspiré de l'Esprit-Saint, si infatigable dans ses travaux apostoliques, 6t qui, en donnant aux fidèles l'exemple des vertus de son divin maître , exerçait une si salutaire idfluence sur tes études et sur les mœurs de son temps.
Puis, quand ce pontife va rendre compte au jugesuprénfe
(') Armand Biechi.
des actes de son règne , c'est Grégoire IX qui vient s'asseoir à sa place , et dont Tame comprendra si bien celle de saint Louis , de ce prince dont se sert la Providence , pour mener les peuples à la voie de la civilisation chrétienne. Parvenu à l'âge de quatre-vingt-trois ans avant d'avoir ceint la tiare, Grégoire IX la porta quatorze ans , et la vieillesse ne ralentit pas un seul jour son zèle pour le bien de l'Ëglise et la gloire de Dieu.
Après lui , Innocent lY , souverain habile , lutteur infatigable contre l'adversité , mais trop rancuneux dans ses haines, contre un prince dont jadis il avait été l'ami. Certes Frédéric d'Hohenslauffen , petit-fils de Frédéric Barberousse, avait été ingrat envers Rome, sa nourrice et sa mère. Mais ne se trouvait-il pas dans ce prince des qualités qui auraient dâ désarmer le vicaire d'un Dieu de mansueture et de merci ?
Frédéric II, élu roi des Romains, avait vaillamment guerroyé en Terre-Sainte ; mais là , si l'on en croit certains historiens , il aurait honteusement abjuré la foi du Christ , et au fond de l'ame se serait fait musulman, t Cet empereur, dit un des premiers écrivains de nos jours ('), vivait au milieu d'un cortège de légistes bolonais et de docteurs arabes : bel esprit sanguinaire qui faisait des vei's comme un jongleur du midi, et qui enterrait ses ennemis sous des chapes de plomb. Il avait des gardes sarrasines , une université sarrasine , des concubines arabes. Le sultan d'Egypte était son meilleur ami; il avait, disait-on, éeritce livre abominable, dont on parlait tant : De tribus impostoribus. Son impiété était allée si loin , que de son temps beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric II pouvait fort bien être l'Antéchrist >
0) Michelet.
A côté de ce portrait peu flatteur, en voici un autre du même prince, c On peut dire que Frédéric H était supérieur à son siècle ; courageux , prudent , fier, généreux , instruit; ce prince, sans ses démêlés continuels avec la cour de Rome, et les malheurs d'une vie agitée, eût rendu ses peuples heureux. Il dressa un plan de législation , fonda les écoles de Padoue, protégea celles de Bologne, et maintint à Salerne le crédit de celle de médecine. Poêle, naturaliste, astronome, il jeta les fondements de FUniversité de Vienne, et établit une espèce d'académie de belles -lettres à Palerme. U apporta de Vorient une grande quantité de manuscrits précieux, fit traduire en latin les œuvres d'Âristote, l'Àhuageste de Ptolomée et les principaux traités de Galien. U fit ses délices de la poésie romane ou vulgaire.
c On ne peut compter le nombre de villes, de forteresses , de châteaux , de maisons de plaisance bâtis par lui ; en Calabre , dans la Pouille et en Sicile, ses palais étaient remplis de statues et de colonnes de marbre , et des trophées guerriers les décoraient encore davantage ('). >
c Le séjour de Frédéric en Italie accéléra les progrès des arts , dont les premières étincelles jaillirent à la suite des croisades, après un sommeil de dix siècles (^). »
Cet homme extiaordinaire, loué et blâmé à outrance, inclinait son turbulent génie devant la vertu et la sagesse de Louis IX. Souvent l'empereur allemand supplia le roi de France de plaider sa cause auprès de l'implacable Innocent IV , et ce fut toujours avec une noble et respectueuse liberté, que le fils atné de l'Église parla au père commun des fidèles, de son frère en royauté.
Pendant que le pontife romain poursuivait de ses foudres
(I) Villeaeufe-Trans.
(>) SismoDdi.
m SAINT LOUIS
l'empereur d'Allemagne , dans le royaume de flkmgrie croissait , comme un beau lys parmi ies ^épines , une jeune sainte ; ee pays affligé par la famine, trouvait un auge secouraUe <eC consolateur dans l'impératrice Elisabeth.
Cette sainte couronnée, Téuveà vingt ans, se vit ohassée avec «es enfants de l'héritage de leur père , et fut réduite pendant quelque temps aux dernières angoisses de k miaère ; ces cruelles épreuves ne furent pas au-dessus de son courage et de 8af*ésignation. Dieu touché de tant de piété et <ie tant de patiefifce, mit un terme à l'usurpation du beau* «frère 4'^Ëlieabetfa , et quand cette tendre. mère vit les iiqus* tices feîtes à ses -enfants iréparées, elle descendit du trûoent centra dans le cloître , où elle se consacra au soulagement des pauvres et des malades. 'JPar <tant de vertus , ÉUsabedi avait acquie bien des titres au royaume céleste , aussi le roi des rois l'y appela, comme elle venait d'atteindre sa vingtquatrième année... N'était-ce pas là une digne contemporaine de Louis IX ?
Dans ces mêmes jours de foi , une autre femme, née parmi les grandeurs de la société , place aussi par aes vertus son nom sur la glorieuse liste des bienheureux habitants . du ciel. Sainte Roselyne, sœur d'HeUon de Villeneuve, grand- ^msfltre de l'ordre de Sainlnlean-de-Jérnsalem , naquit à Rhodes, vers l'an 4263, et dut le jour à Arnaud II, ditie Grand , sire de Trans, et à Sibile de Sabran. Elle se trouvait 'cousine de saint.Ehéar de Sabran et tle* sainte Delphine de ^gne. EHe entra bien jeune dans le couvent des Chartreuses de la CeUe-^Roubaud, près de Trans, fondé par Diane de Villeneuve, sa tante. Elle y mourut en I3S0 : un grand nombre de miracles attestèrent sa sainteté. Cette douce et pieuse vierge , embrasée du feu de la charité , donnait tout ce qu'elle possédait aux nécessiteux et aux orphelins. Pendant une partie de sa vie elle s'était appelée Jeanne, mais un jour.
les pains qu^elle portaft aux pauvres furent changés en lys et en roses , et depuis ce miracle elle eut nom Roselyne.
Le vent du ciel soufflait alors sur les âmes, et poussait à la sainteté. Antoine de Padoue édifiait à cette époque le monde chrétien par ses vertus ; dès Tâge de quinze ans il s'était entièrement consacré à Dieu. Ayant vu apporter en Portugal les reliques de cinq niksionnaires qui avaient confessé la foi dans Fempi^e de Maroc, et qui avaient scellé leur croyance de leur sang, il s'était dit : c Et moi aussi je' serai martyr ! » et brûlant de cette ambition il s'embarqua pour l'Afrique. Mais le Seigneur n'ayant pas accepté son sacrifice , ne pennit pas que le vaisseau qui l'emportait loin dé la terre nafflb abordât à la côte africaine ; une tempête ie poussa sur une plage d'Italie. Regrettant les palmes du martyre, Antoine se soumit aux volontés de Dieu et se livra à la prédication ; après avoir vu l!effet de ses paroles et en avoir remercié celui qui l'inspirait, il se retira dans une grotte près de Padoue , où les anges venaient parfois le visiter ; et , un jour, le trouvant couché sur le rocher, les messagers du ciel s'arrêtèrent autour du saint expirant, et quand il eut exhalé son dernier souffle , emportèrent son ame aux régions éternelles.
C'est vers cette même époque que fut fondé l'ordre de Notre-Dame-de-M ercî , pour le rachat des chrétiens captifs des musulmans. C'est à un Languedocien , Pierre Nolasque , ique la religion et la cl^jevalerie ont dû cette généreuse institution. Son saint fondateur, riche de mérites et de vertus, après avoir contribué de sa personne à la délivrance de plusieurs milliers de chrétiens esclaves , mourut en 1250. Louis IX aimait de prédilection les pères de la Merci.
Tout-à-l'heure je citais comme digne contemporaine de saint Louis , sainte Elisabeth de Hongrie. Voici un autre juste couronné , qui va de ses palais monter au ciel : Ferdi-
nand III , roi de Léon et de Castille, cousin et émule du pieux fils de Blanche, sœur de Berengère. Quoique fort jeune quand il monta sur le Irône» Ferdinand sut défendre son cœur des séductions et des voluptés du monde ; portant sans cesse dans son esprit la pensée de glorifier Dieu et de secourir les pauvres , il dota ses royaumes de Castille et de Léon d'un grand nombre d'églises, de monastères et d'hôpitaux , bien qu'il fit en même temps une guerre active aux Maures. Malgré tant de dépenses» il ne voulut jamais consentir aux demandes de ses ministres qui sollicitaient d'être autorisés par lui à établir de nouveaux impôts : c A Dieu ne plaise, leur répondit-il, que j'agisse ainsi; je crains plus les malédictions d'une pauvre femme que toute une armée de Maures. »
Comme Louis IX, Ferdinand 111 attribuait à Dieu tout ce qu'il amassait de gloire , et ne se regardait que* comme un instrument dans les mains de l'éternel Seigneur. La veille d'une bataille , il redoublait de bienfaits et d'aumônes , et répétait : c Mettons Dieu pour twus par nos œuvres* > 11 arracha Séville aux musulmans; mais sa plus belle conquête fut celle de Cordoue, qu'il prit sur eux en 1256; cette ville était en leur pouvoir depuis 524, et avait été longtemps la capitale de leur empire en Espagne ('). Il y trouva les cloches de Saint-Jacques de Compostelle , que le sultan Âlmansor y avait fait apporter sur les épaules des chrétiens. Le monarque vainqueur, par un acte de justice qui ressemble à celle de notre roi -justicier, les fit reporter à la métropole de la Galice, sur les épaules des Maures à leur tour vaincus.
Pour faire parvenir au roi tous les gémissements des pauvres , pour exposer les besoins de la population de Paris au
('} Biechi. Siéck d€ iaini Lquîs,
père (lu peuple , pour aider le monarque à faire le bien dans le sanctuaire comme ailleurs , c'était une vraie bénédiction de Dieu que le pieux prélat qui occupa le siège de Paris depuis 1228 jusqu'en 1249. Guillaume d'Auvergne* aussi renommé par son savoir que par sa baute piété et sa compcuissance envers les nécessitetix , a publié plusieurs écrits remplis de bonnes et saines doctrines. L'Université aimait à le consulter et à suivre ses sages et paternels avis. Louis IX disait du saint évéque : c Dieu l'écoute, écoutons4e. »
Le xni^ siècle a vu plus de conciles que la plupart des âges qui l'ont précédé et suivi. Il y en eut quarante particuliers et trois généraux : deux à Lyon et un à Latran ; parmi les conciles particuliers, cinq furent tenus à Paris, en 1212, 1222, 1226, 1256, 1264.
Ce besoin que l'Église éprouvait de réunir si souvent les atnés de ses enfants, les pasteurs des fidèles» atteste l'esprit chrétien de l'époque : alors les affaires religieuses, ces attaches sacrées qui relient ensemble les intérêts de ce monde avec ceux du ciel , loin d'être dédaignées passaient en -première ligne. C'est heureux quand il en est ainsi ; car la politique qui découle de Dieu n'est-elle pas la meilleure , celle , qui donne le plus de garanties aux peuples?
Le xii^ siècle avait vu nattre Vhérésie des Albigeois, et le siècle qui lui succéda souffrait encore de ses funestes suites ; les hommes infectés de cette erreur si sévèrement condamnée par l'Église , et contre laquelle nos rois avaient tiré le glaive de leur puissance temporelle, se présentaient aux nations comme devant ramener sur la terre la pureté primitive , et leur air d'austérité leur donnait une infernale influence sur les masses; ils se réunissaient par bandes, parcouraient les campagnes, pénétraient dans les villes, profanaient, pillaient, démolissaient les églises et les monastères, massacrant les prêtres dans le sanctuaire , les solitaires
m SAINT LOUIS
dans leurs cellules » et les vierges vouées au Seigneur dans leurs retraites clottrées.
Pour réprimer ces crimes , il avait fallu lever et faire marcher contre ceux qui les commettaient de puissantes armées , livrer de sanglantes batailles , assiéger des villes , et pendant plusieurs années arroser le sol de France du sang de ses enfants » dans tout ce vaste espace qui s'étend du Rhône aux Pyrénées.
L'orgueil de la pensée humaine, les mauvaises doctrines avaient fait tout le mal ; il fallait que le baume de l'Évan^e ' fAt versé sur tant de plaies pour les guérir. L'hérésie courait le monde 9 la foi et la piété durent en faire autant: c'était le moment de lever une milice sainte , et de descendre sur le chemin, pour opposer résistance à l'impiété et la faire rebrousser vers l'abîme d'où elle s'était élancée pour faire pleurer et saigner l'Ëglise de Jésus-Christ.
Alors furent créés des ordres religieux, avec la mission spéciale de prêcher la parole de Dieu, non*seulement du haut de la chaire , dans les maisons de prières et dans les cloîtres, mais sur la voie et sur les places publiques. Saint Dominique et saint François d'Assise furent les deux chefs de ces nouveaux soldats , pacifiques missionnaires , pour la plupart enfants du peuple, et qui , au nom du Christ, avaient droit de parler tète levée aux grands et aux rois.
Louis IX requit souvent leur zèle: leur humilité, leur amour du prochain , leur chrétienne indépendance plaisaient au pieux monarque, et bien souvent il se dérobait à ses hauts barons, à ses chevaliers, aux princesses, à la reine et aux grandes dames de la cour , pour aller causer &milièrement avec ses pauvres frères prêcheurs^ de tout ce qui ' devait concourir à la gloire de Dieu et au bien de son peuple.
Dominique^ était né en Castille, au- diocèse d'Osma :dès
son enfance il a dû faire pressentir sa destinée ; son amour de Dieu et du prochain, sa pureté d'ame se révélaient dans toutes ses actions ; à peine avait-il terminé ses études à dixhuit ans» qu'il dut suivre son évèque dans un voyage que celui-ci fit en France. A Toulouse il fut logé dans la maison d'un hérétique; il y avait dans le jeune Dominique tant de douceur, tant de grâce et de séduction de beau langage, que dès son début , et pour ainsi dire à sa première étape dans le monde , il convertit son hôte. Albigeois forcenée
Depuis que le fervent chrétien a vu que sa parole bénie de Dieu peut ramener de Terreur à la vérité , il se voue corps et ame à la prédication ; il n'a plus de repos , plus de demeure fixe ; nuit et jour, il va évangélisant par toute la France; son zèle grandissant l'entraîne: nouveau conquérant, n'ayant pour arme qu'une croix , il passe les Alpes
le voici en Italie, et bientôt à Rome ! La ville éternelle l'écoute; le pape Honorius III l'interroge , étudie les statuts de l'ordre qu'il veut fonder, les approuve , les admire, et crée en faveur du pauvre frère prêcheur , l'office de maître du sacré palais. Mais ce n'est pas pour obtenir des récompenses ici-bas qu'il est venu dans la capitale de la chrétienté , Dominique en repart bientôt ; les hérétiques courent le monde , il courra comme eux, pour semer partout à pleines mains la foi , la charité et l'espérance.
Dominique était gentilhomme espagnol de vieille race ; mais voici le fils d'un petit marchand de la ville d'Assise , un jeune colporteur qui a senti passer sur lui le même souffle du ciel , et dont le cœur a grandi tout-à-coup sous la rosée de la grâce.
On appelait cet Italien François , parce qu'en effet il ne parlait guère que français. Sa jeunesse avait été folle , dissipée, mêlée de plaisirs et d'inquiétudes, ^de joies éphémères et de longs ennuis. Maintenant cette vie futile et légèi'e lais-
sait son ame vide et froide ; il lui fallait mieux que ces jours sans but.
Un soir, il entre dans une vieille église de Saint-Damien, près d'Assise son berceau; là, prosterné, abtmé dans son adoration du souverain maître de toutes choses , il lui demandait un peu de quiétude pour son cœur fatigué
Dans le silence du lieu saint , le jeune marchand ambulant entendit par trois fois une voix qui lui semblait descendre du ciel , et qui lui ordonnait de réparer cette église en ruines. Sorti de la maison de prière, et continuant son négoce à travers les campagnes, François ne pouvait distraire sa pensée; la voix qui avait retenti dans Téglise de Saint- Damien, il l'entendait toujours.... c'était donc bien la voix de Dieu ! Il y obéit: arrivé chez lui, il vendit ce qu'il avait de marchandises , et en apporta le prix au prêtre qui desservait la pauvre église. Celui-ci refusant cet argent, François le reprit et le jeta par la croisée. S'étant ainsi fait pauvre, il veut rester avec le prêtre , mais son père le poursuit pour le punir ; il se sauve, se cache dans une fosse, et y demeure près d'un mois. Son père l'y découvre, le maltraite, le frappe ; le peuple le hue , le pourchasse à coups de pierres ; les siens l'obligent à renoncer juridiquement à tout ce qu'il possède, en présence de l'évêque. Devenir pauvre pour Jésus-Christ , ça toujours été son plus grand désir; souffrir pour lui , c'est maintenant sa plus grande joie. Il rend à son père tous ses habits, il se dépouille de tous vêtements, et l'évêque, autant par décence que par charité, lui jette son manteau.
c Le voilà lancé sur la terre {% il parcourt les forêts en chantant les louanges du Créateur; des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il est? c Je suis, dit-il, le héraut qui pro-
(>) Micbelet.
ET SON SIÈCLE. i71
clame le grand Roi. » lis le jettent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le saint. Il s'en tire, et poursuit sa route; les oiseaux chantent avec lui, il les prêche , ils Técoutent : t Oiseaux, mes frères, disait-il, n'aimez-vous pas le Créateur qui vous donne des plumes , des ailes et la nourriture de vos petits?» D'autres fois il impose silence aux hirondelles qui troublent sa méditation , et satisfait de leur docilité, il les bénit et elles s'envolent.
» Il exhortait ainsi toutes les créatures à louer et à remercier Dieu ; il les aimait, sympathisait avec elles; il suivait le chevreuil et le lièvre poursuivis par les chasseurs , et vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature morte elle-même : il embrassait dans son immense charité moissons, vignes, fleurs, bois, pierres, et fraternisait avec eux tous , et les appelait à l'amour divin. »
Un pauvre d'esprit, puis un riche marchand d'Assise, furent ses deux premiers disciples: ils quittèrent tout pour le suivre. Combattre et mortifier leurs passions, méditer, prier, prêcher, donner le pain du corps aux nécessiteux, et le pain de la parole sainte aux petits et aux grands : telle était la vie que François d'Assise offrait aux hommes qui s'attachaient à lui ; mais dans ce temps là , il y avait tant de pieuses tentations dans les choses religieuses, que dès l'année i2i9, le tiers ordre des Franciscains réunissait cinq mille frères prêcheurs dans la seule Italie, et cependant il y en avait déjà de répandus par tout le monde.
L'Europe est bientôt trop petite pour le zèle de saint François ; il s'élance vers la Terre-Sainte , et y arrive au moment où les croisés entrent victorieux dans Damiette ; là, il baise la main armée de Louis IX , se rend au Caire, se présente au sultan d'Egypte , et cherche à lui faire adorer Dieu. D'ardents sectaires de Mahomet conseillèrent au sultan
de faire jeter le missionnaire chrétien dans les fers. Mais le chef musulman, plus tolérant que ses flatteurs, leur répondit : € Non , je n'attenterai ni à la liberté , ni à la vie de cet homme ; diles-Iui qu'il n'a qu'à prier son Dieu pour moi ; moi, de mon côté, je demanderai à Allah et à son prophète de me faire connaître la vraie religion; et, dès qu'elle me sera révélée , je l'embrasserai. >
De retour en Europe, un jour, François d'Assise priait sur le mont Alverne , où il s'était retiré, sur les confins de la Toscane. Il eut une vision céleste : un chérubin porté sur six ailes ardentes et lumineuses, entre lesquelles apparaissait la figure de Jésus-Christ crucifié , descendit vers lui. Mais à mesure qu'il se rapprochait de la terre , son éclat s'affaiblissait , jusqu'à ce que l'image divine s'évanouit.
Pendant celte vision, l'ame du saint s'était tellement pénétrée des tourments, des tortures, de la passion du Rédempteur , que son corps en reçut et en porta les marques miraculeuses. Saint François revenu de son extase, vit sur ses maiits et sur ses pieds, des traces de perforation de clous, et sur son côté une cicatrice rouge, comme s'il avait été percé d'un fer de lance.
Quelques jours après, François d'Assise quitta sa retraite, en conservant toujours ses stigmates douloureux, et à mesure que ses souffrances augmentaient, sa patience croissait aussi; il expira au bout de quelque semaines, et le Seigneur ne tarda pas à honorer, par d'éclatants miracles, la tombe de son zélé et infatigable serviteur (').
Les femmes du xni® siècle furent touchées de la môme grâce céleste, et sainte Clarisse, disciple de saint François, fonda un ordre qui compta parmi ses religieuses, une fille de France , Isabelle, sœur de saint Louis. Les Clarisses joi-
('} VUa sancU Francisa, par Villtmos.
gnaient à la prière , à la méditation , Téducation des pauvres jeunes filles , et toutes les œuvres de la charité.
La {Hété se retirait dans les clottres ; elle y était plus à Taise que dans le tourbillon d'une société incessamment agitée ; c'était aussi dans ces tranquilles solitudes , que se trouvaient souvent les personnages les plus éminents par leur mérite et leur savoir. Ce fut sous les voûtes de Tabbaye de Sainir Denis » dans la sainte maison fondée par Tabbé Suger , que Louis IX alla choisir Macy ou Mathieu de Vendôme , pour rétablir avec Simon de Nesle , régent de France ) pendant sa seconde croisade. La bibliothèque royale a plusieurs écrits de lui , et Ton trouve de ses lettres dans les recueils politiques de ce temps.
Au xiu" siècle comme aujourd'hui , l'Europe tournait souvent ses regards vers Paris : la capitale du royaume étendait son influence religieuse , politique et littéraire , chez les différents peuples. Alors son Université passait pour la pre* mière du monde ; elle était déjà célèbre en 1251 , par plusieurs hommes qui y avaient enseigné , et d'autres qui devinrent célèbres,* après en être sortis. De ses bancs, il y en eut qui allèrent s'asseoir sur le trône pontifical; Innocent II, Célestin II, Adrien IV , Alexandre III, Urbain III » et enfin Innocent IIL
Pierre Lombard , le premier théologien de son temps , y professa et publia son livre des sentences. On traitait alors sérieusement la grande science de l'enseignement, et avant qu'un professeur n'élevât la voix avec quelque autorité , il lui fallait avoir étudié à Paris, à Oxford , à Mayence , à Padoue, à Salamanque et à Cordoue! Ces universités (*) étaient autant de foyers, où s'allumèrent comme des' flambeaux , les génies dont la lumière pénétra les ténèbres du
(') Chàlcaabi'iand.
hU SAINT LOUIS
moyen-âge : nuH féconde, puissant chaos dont les flancs portaient un nouvel nnirers.
Alors la soif de savoir était si ardente, que Ton ne trouvait pas dans tout Paris un local assez vaste pour ' pouvoir contenir les jeunes homùies, où Albert-le-Grand professait, et c'était sur la place publique que ce savant renommé donnait ses leçons. Lors des fêtes solennelles , la procession composée des mattres et des écoliers de l'Université , était si longue , que les premiers rangs du cortège entraient dans la basilique de Saint-Denis, lorsque les derniers sortaient de Téglise des Mathunns de Paris. Quand une grande illustration venait à tomber des hauteurs et des lumières de la science dans la nuit dû cercueil , vingtcinq mille écoliers augmentaient la pompe de ses funérailles.
La principale faculté de TUniversité parisienne était alors celle de théologie : Robert de Sorbon , chapelain et ami de Louis IX y brilla , et lui laissa son nom. 11 fut le fondateur de la Sorbonne.
Albert-le-Grand , dont nous venons d'écrire le nom , issu de la noble famille de Bollstaedt , était né à Lavingen en Souabe. 11 avait commencé ses études à Fa vie, sous le célè< bre Jordanus , et à leur tour , plusieurs de ses élèves acquirent un grand renom. Parmi eux il faut compter saint Thomas d'Aquin , surnommé , à cause de sa piété et de la pureté de son enseignement , l'ange de Vécole , docteur angelique,doctor angelicus y homme bon à consulter en matières politiques, comme en choses religieuses, Louis IX le faisait venir souvent dans son conseil , et le recevait avec de grands égards dans son intimité.
1/Université de Paris ayant appris la mort de Thomas d'Aquin , qui s'était fait transporter dans un monastère de Tordre de Citeaux, à Fossa-Nova près de Teri-acine, afin d'y rendre au milieu des saints son arae au créateur , avait écrit
ET SON SIÈCLE. bl5
aux religieux de cette abbaye pour leur demander d'accorder les restes du grand docteur à la ville où il avait puisé sa science , et dans laquelle il restait tant de souvenirs de ses vertus ; cette prière ne fut point accordée. L'ordre des Dominicains ne put non plus obtenir ce corps qui faisait des miracles ; ce ne fût qu'en 1569, que les frères prêcheurs le recouvrèrent et lui élevèrent un tombeau à Toulouse , dans l'église de leur ordre.
Un ami de saint Thomas d'Aquin , a aussi laissé un nom que la religion s'est chargée de faira passer aux siècles les plus reculés. Jean Fidenza, né en 1221, allait mourir au berceau : sa mère inquiète , alarmée de l'état de son enfant, courut se jeter aux genoux de saint François d'Assise, en lui criant avec larmes : c Sauvez , sauvez mon fils par vos puissantes prières. «François tomba à genoux avec la mère désolée , et tous les deux invoquèrent celui qui guérit et qui ressuscite. La prière fut exaucée, et quand François d'Assise apprit cette soudaine guérison , il s'écria en italien : 0 bana venlura!... C'est depuis ce cri de jde d'un saint que le petit Fidenza fut appelé Bonaventure.
Bonaventure se lia d'une étroite amitié avec Thomas d'Aquin ; ils avaient même amour de Dieu , même amour de l'étude,* même amour des pauvres. En ce temps-là , temps de foi, de charité et d'espérance^ on se liait ainsi sous les regards du Seigneur ; on marchait ensemble dans la vie pour arriver au ciel ensemble, dans ces régions bienheureuses où l'on s'aime toujours , sans se séparer jamais.
Le cardinal Pierre de Tarentaise , qui fut depuis pape sous le nom d'Innocent V, prononça l'oraison funèbre do Bonaventure, évéque d'Albano, et membre du sacré collège des cardinaux. Bonaventure fut proclamé docteur de V Église et canonisé en 1 4S2.
A CCS noms que l'Ëglise a inscrits dans ses impérissables
annales, nous pourrions en ajouter un grand nombre d'autres, qui ont jeté de Téclat sur le xiii® siècle, mais Vespace nous manque. - Citons cependant encore Jean de Parme , théologien tle TUniverâté, et grand réformateur des ordres monastiques. Du temps de sa prospérité il s*était montré doux et humble ; quand l'adversité lui yint, elle le trouva résigné et fort : c'étaient là de bonnes dispositions pour être heureux dans une autre vie; aussi Dieu l'appela à lui, pour lui donner après une existence a^tée , le repos des jours étemels, au moment où il se disposait à partir pour la Grèce, afin d'y éteindre le schisme qui désolait l'Ëglise.
Scott et Bacon , tous deux Anglais, doivent étrû rangés parmi les hommes du xiii® siècle, qui ont grandement aidé au développement de l'esprit humain. Don Scott s'occupa de démontrer , par une argumentation méthodique, le dogme de l'immaculée conception de la Sainte Vierge , dogme aujourd'hui établi dans toute la chrétienté : ce religieux franciscain reçut le surnom de docteur subtil. Roger Bacon, qui s'était voué à l'étude des sciences et des langues , s'entendit saluer dans les universités du titre de doctor admira^ bilis ; alors on recevait ^ xm ne se donnait pas les appellations honorifiques attachées à son non.
Les titres de gloire de Bacon ne se trouvent pas seulement dans ses livres ; ils sont joints à des découvertes dont ont profité les siècles successeurs du sien. Par la connaissance approfondie des lois de. la lumière, Bacon en était venu à l'invention des télescopes, avec lesquels l'œil va fouiller dans le ciel ,. parmi ces étoiles qui racontent au firmament la gloire du Très-Haut.
Une découverte d'un autre genre , et qui ne semble pas venir d'une inspiration d'en haut , celle de la poudre à canon, pourrait être attribuée à Bacon : plusieurs passages de ses écrits donnent lieu de le penser. Enfin cet actif et in-
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fatigable génie reconnut , chose prodigieuse pour ce siècle, où la science astronomique était si peu avancée , le vice du calendrier alors suivi , et proposa » mais en vain , une méthode pour le rectifier. Toute gloire humaine a son nuage. Bacon ne sut pas se faire aimer de ses contemporains, que son orgueil froissait sans cesse, etilsTaccuseront d'un commerce infome avec les esprits infernaux. Cetle accusation, terrible alors, le fit condamner à une longue et dure captivité. Un instant, gi'âce à l'influence du pape Clémeqt IV , ses fers furent brisés ; mais après la mort de ce grand protecteur, Bacon fut jeté de nouveau en prison, où il mourut en i292.
Raymond LuUe, docior iUumituUus, magnus invenlor artis, a droit aussi à être cité parmi les illustrations du temps de saint Louis ; il avait inventé une machine à raisonnement {*), nommée par lui Ari universel , où toutes les idées étaient distribuées et classées sur un arbre , dont lo tronc représentait la pensée; les branches, les opérations de la pensée, telles que le raisonnement, la mémoire, etc.; les fleurs, les fruits , les résultats de ces opérations , les connaissances. Lulle termina cette vie de science par la fin d'un martyr , et fut lapidé par les Maures , en confessant la foi de Jésus- Christ. Heureux les temps où les savants sont des saints !
J'ai parlé ailleurs de Vincent Beauvais , ami de Louis IX ; mais je dois inscrire son nom dans cette imparfaite et rapide récapitulation des hommes célèbres du moyenâge. Son savant biographe, M. Parisot, dit avec justesse : < Vincent Beauvais a rendu de grands services et prouvé un grand génie ; il a commencé la classification véritable des sciences ; il a légué au monde un des plus gigantesques monuments que nous montrent les fastes de la littérature,
(') ArmaDd Biecbi.
et ce monument, il Ta élevé seul. Le Miroir général a été imprimé plusieurs fois; il forme dans la première édition , dix volumes grand in-folio. La logique , la philosophie , la science, la religion, ont leur part bonne dans le xui^ siècle; mais ce qui lui manque, c'est Tobservation. » Alors on raisonnait beaucoup , prodigieusement , avec un art et une subtilité extrêmes ('), mais Ton observait peu. Ce défaut est surtout saillant, lorsque Ton étudie l'état des sciences naturelles , à cette époque : telle était par exemple la médecine. Après s'être presque entièrement perdue après les invasions des barbares , cette science fut ramenée en Europe par les Arabes. Longtemps les hommes qui l'étudièrent et la pratiquèi*ent , n'eurent, pour toute science, qu'une routine et des conjectures qui n'étaient fondées sur aucune expérience réelle. Avant le xm* siècle on n'avait aucune connaissance sérieuse en anatomie et en physiologie, jusqu'à ce que ces deux sciences se fussent introduites dans les universités. Il y avait des écoles de médecine à Montpellier et à Paris : l'Italie aussi en possédait quelquesunes. Les travaux les plus remarquables dans cette partie , sont : Le Trésor des pauvres , ou Manuel de l'art de guérir, par Jean Pierre d'Espagne, qui devint cardinal et enfin pape , sous le nom de Jean XXI ; deux traités en vers latins, publiés par Gilles de Corbeil, chanoine de Paris; et un poème en quatre chants, sur les vertus des médicaments. On cite parmi les médecins les plus célèbres de ce temps, Rigord , attaché à la personne de Philippe-Auguste ; Roger de Fournival , d'Amiens , médecin de Louis YII ; Dudon , médecin de saint Louis. »
Aujourd'hui , ce que nous demandons à la médecine c'est de soulager nos maux , et de nous guérir de nos ma-
(I) Armand Biechi. Saint Louis ou la France au xiii* siècle.
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ladies : autrefois , nos devanciers exigeaient davantage de leurs physiciens; ils voulaient vivre autant que les patriarches dont ils avaient lu l'histoire dans la Bible; c'était presque ne pas vouloir mourir : aussi le grand problème que se proposait la médecine d'alors , ce n'était point celui du rétablissement de la santé , mais celui du moyen de prolonger la vie. En ce temps-là , le dégoût de l'existence n'était pas venu inoculer aux populations la passion de la mort, et les pousser sur le chemin du suicide. 11 y avait cependant alors, comme de nos jours , des malheureux vivant dans l'amer* tume du cœur, et demandant comme Job , pourquoi la vie leur avait été donnée? mais la religion leur enseignait à souffrir, et quand un médecin approchait de leur. pauvre couche , ils lui disaient : < Faites-nous vivre encore , pour que nous puissions mériter le ciel, par notre soumission aux volontés de Dieu. »
La chirurgie était encore plus arriérée que la médecine; elle était laissée aux barbiers; aussi les blessures les moins graves devenaient souvent mortelles. Richard Coeur ^de- Lion est un grand exemple de l'ignorance profonde des opérateurs de son temps : blessé au bras , il périt par le défaut de connaissance de celui qui avait répondu de le guérir.
Dans ce siècle, avec le mouvement général des esprits, l'astronomie aurait fait de grands progrès , mais l'astrologie Tétouffait ; on étudiait plus l'influence des astres sur l'homme , que leur marche dans le ciel. Connaître sa destinée, trouver la pierre philosophale , c'étaient les deux grands désirs du moyen-âge. Depuis la coupable curiosité d'Eve, les folles pensées se sont glissées dans l'esprit humain , et elles ont beau vieillir, elles ne meurent pas ; chaque siècle , en passant , ramasse la sienne , qui sera remplacée par une autre.
Nous avons dit qu'il y avait sujet de croire que Finven-
tioD de la poudre à canon datait du xin* siècle; il paraît qu'il faut faire honneur à la même époque de la découverte de la boussole. La plus ancienne description qu'on en con* naisse se trouve dans les œuvres d'Albert-le-Grand ; un chroniqueur du temps des croisades en parle également, et Branetto Latini dit à ce sujet : c Si prenez une pierre » d'aimant , vous trouverez qu'elle a deux faces , dont l'une » gist vers iramontaine ( l'étoile polaire ), et l'autre gist vers » l'autre bord. »
Un Anglais fit faire quelques pas à l'arithmétique, il se nommait Holiveood. L'algèbre et la géométrie progressèrent aussi , et V automate parlant du grand-Albert , et le pigeon volant de Bacon prouvent à quel point était parvenue la mécanique.
Le goût des voyages fut vivement excité par les récits de plusieurs missionnaires qui, pour porter les lumières de l'Ëvangile aux nations idolâtres , avaient parcouru l'Asie, l'Afrique et le nord de l'Europe. Le plus célèbre voyageur de ce temps fut Marco Paolo (*), que l'on peut regarder comme le créateur de la géographie de l'Asie : on lit dans l'histoire de Philippe-Auguste, que le clergé d'Angleterre avait, dès ce temps, fait faire le tableau cadastral de ses terres ; à la même époque parurent des cartes détaillées de l'Irlande , du pays de Galles et du Danemarck.
Ces fleurs , ces fruits de l'étude et de la science , étaient éclos au lent soleil des siècles ; mais la poésie de la France était née avec die , et avait amusé et embelli ses premiers jours. Du temps de saint I^uis , les hommes qui s'étaient voués à son cul le et qui en entretenaient le feu sacré, s'appellaient Troubadours , Trouvères et Ménestrels. Grâce à ces fUs de la gaie science , les demeures sévères et féodales des
(I) Armand Bieehi.
hauts barons et des chevaliers perdaient de leurs ennuis: c'était avec liesse et honneurs qu'ils y étaient toujours accueillis.
Le troubadour ne cheminait presque jamais seul, un ou deux écuyers le suivaient; à ces derniers on avait donné le nom de jongleurs , et leur emploi était souvent d'égayer les soirées de l'hôte qui les recevait sous son toit, par des récits plaisants , des fabliaux ou des tours d'adresse.
D'autres fois, un de ses écuyers accompagnait sur sa mandore ou sur sa harpe le troubadour chantant les hauts faits d'armes , la gloire des batailles, et les enchantements chevaleresques des carrousels et des tournois présidés par des reines de beauté.
D'autres fois encore , leurs chants devenaient plus graves et presque saints: c'était alors que quelque grande et héroïque expédition guerrière s'apprêtait; alors le troubadour empruntait à la patrie , au roi , à l'honneur , à la religion , une autorité qui agissait sur le monde des châteaux et sur les hommes des camps. Dans ces circonstances, la poésie, fille inspirée du ciel, ressaisissant sa haute mission, remuait tous les cœurs , élevait toutes les âmes, et les entraînait aux grandes et héroïques choses, en leur criant : Diex EL volt! Dieu le veut!
Les princes de l'Église eux-mêmes ne dédaignaient pas d'accueillir les enfants de la lyre, qui ne chantaient pas seulement des refrains profanes ; et ces graves et pieux personnages prenaient plaisir à écouter les fils de la gaie science, pendant les quelques instants de loisir que leur laissait leur ministère sacré. Quand l'harmonieux et poétique visiteur avait dignement célébré dans ses vers ce qu'il est bon et utile de faire aimer aux hommes ; quand de bons enseignements s'étaient mêlés à ses chants mélodieux, de riches présents étaient sa récompense. En ces jours d'hospitalité et de
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sagesse , on a vu plus d'une fois des rois et des châtelains détacher de leurs épaules le manteau de velours somptueusement brodé d'or , et le jeter sur celles du poète.
En racontant la vie d'intérieur de Louis IX , j'ai redit les noms des hommes qui marquèrent le plus dans ces jeux pacifiques , je ne les répéterai pas ici; j'ajouterai seulement que le royal chef des croisades s'est plusieurs fois servi de Finfluence de ces bardes du moyen-âge, pour réchauffer les cœurs , exalter les esprits, et faire prendre la croix d'outre* mer.... il nous faut envier les siècles où la poésie, où les refrains nobles et guerriers avaient le pouvoir de réveiller la mollesse , et de faire rougir l'inertie.
Les scribes en copiant, les clercs en traduisant, les moines en étudiant les œuvres des grands poètes de l'antiquité, s'étaient épris de tant d'amour pour ces beaux génies , qu'ils ne faisaient plus aucun cas de la langue de leur pays natal ; et l'un des torts du xiii® siècle est d'avoir trop écrit en latin et pas assez en français. Les savants, les hommes notables, les illustrations d'alors ne revenaient à cette langue vulgaire , à cette langue du peuple , que dans les grandes occasions, alors qu'il s'agissait de remuer les masses populaires dans l'intérêt de la religion ou de la politique. Les croisades furent donc sous ce rapport utiles à la langue romane (celle qui était parlée par tous); leur mouvement lui fit faire des progrès; l'homme qui cherche à toucher, à persuader, à décider la foule, a recours aux paroles qui plaisent le plus à l'oreille , et qui vont le mieux au cœur... Aussi , à dater de cette époque , on s'aperçoit que le langage commun s'épure, s'élève et s'enrichit.
L'art dramatique du xni^ siècle était surtout cultivé dans les cloîtres , aussi le fond en est tout religieux. La représentation des mystères était un moyen de plus de faii-e aimer au peuple les grandes et belles actions. Les nobles abnéga-
lions et les héroïques sacrifices » la religion s'en était emparée; et dans les maisons confiées à sa garde , elle encourageait cette branche de littérature, appelée à des destinées qui ne sont pas sans gloire. Ce sont, comme tout le monde sait, des pièces dialoguées en vers, et dans lesquelles on mettait en scène quelques événements de la Bible ou de l'Ëvadgile. Les hommes qui, pour émouvoir et toucher la multitude, allaient ainsi chercher leurs sujets de drame dans les livres connus de tous, étaient bien inspirés; le meilleur théâtre est celui qui est le plus national. Or, dans les siècles de foi , ce qu'il y avait de plus national, c'était la religion chrétienne; n'est-elle pas une grande, une commune patrie pour tous les hommes?
Sous le règne de saint Louis , les représentations scéniques n'eurent plus lieu dans les églises. Avant le xiii* siècle, elles s'intercalaient dans les offices des fêtes les plus solennelles : Louis IX mit fin à cet usage.
Adam de la Halle, connu sous le nom d'Adam-le-Bosm^ et Jean Bodd furent célèbres parmi les poètes dramatiques, contemporains du bon roi. Adam de la Halle suivit à Naples Robert d'Artois ; et dans cette poétique contrée , où tout le monde chante juste, il composa une pastourelle, Robin et Marion , qui peut être regardée comme notre premier opéra-comique; celte pastorale eut un prodigieux succès.
Bodel , devenu lépreux , chercha des consolations dans le travail; obligé de quitter Arras, sa ville natale, il alla, pauvre ladre, cacher son aflVeux mal dans une profonde solitude , où il mit en scène un miracle de scdni Nicolas. Cette pièce dans laquelle perce déjà quelque mérite d'invention , contient de touchantes allusions aux désastres de la première croisade en Egypte ; pareil sujet a dû plaire aux frères, aux femmes, aux enfants des chevaliers croisés, et saint Louis y aura applaudi de ses royales mains.
hU SAINT LOUIS
Des poètes passons aux chroniqueurs , historiens d'alors. La plupart appartiennent aux ordres religieux , .et on le conçoit facilement : de leurs tranquilles retraites, les hommes qui avaient quitté le monde le regardaient encore parfois , comme le matelot, échappé aux dangers de la mer , tourne souvent encore , du port où il est arrivé , ses yeux vers Tocéan ; ayant le loisir de rechercher le souvenir de tout ce qu'ils avaient vu et entendu, ils sentaient le besoin d'écrire le récit des événements passés. Ces moines contre lesquels on a tant déclamé , ces fainéafUs du dditre , il faut bien le reconnaître , avaient sauvé de la destruction les œuvres de Cicéron, de Virgile et de Tacite, et je me persuade qu'un manuscrit de ce grand historien , déroulé sous les yeux d'un solitaire chrétien , nous aura valu notre première histoire : la patience se sera inspirée au contact du génie.
Sans les couvents , sans les monastères, nous devons le répéter (dût le philosophisme y trouvera redire), nous n'aurions plus aujourd'hui , aucun moyen de pénétrer dans le secret des âges précédents ('), et nous en serions réduits, pour tous documents, aux traditions populaires, aux chansons de Rolland, de Guillanme au court-nez, et de Renaud de Montauban.
La France, en vieillissant, finit par s'ennuyer des contes d'enfants , et par éprouver la faim d'enseignements sérieux , et ce fut vers le xii" siècle , que l'on commença à découvrir que dans les abbayes le^ plus célèbres existaient des trésors historiques, des chroniques composées par des hommes graves , instruits et consciencieux , et écrites dans la langue des clercs (en latin). Or ce n'était pas seulement ceux qui comprenaient la langue de Tacite et de Cicéron, qui
(*) Armrnd Biechi. Hitloire de saint ÎAiuis,
voulaient savoir les faits du passé, c'était tout le inonde. 11 fallut donc songer à des traductions; le xiii^ siècle les vit commencer.
Les chroniques par excellence, celles que Ton appelait les grandes chroniques, étaient celles de Saint-Denis, et se composaient des œuvres de Grégoire de Tours, de Frédégaire , d'Eginhard , et de l'histoire fabuleuse de Charlemagne, attribuée à l'archevêque Turpin. c On le voit, dit un écrivain que j'ai déjà cité, ces documents n'étaient pas tous de la même valeur ; cependant, quand il s'agit de les traduire pour les mettre à la portée du public , ce fut précisément celui qui était le moins authentique qui fut choisi , translaté en biau parlier et publié. La chronique de Charlemagne, par l'archevêque Turpin, fut donc mise en français. Par là , il est vrai , le passage de la fable à l'histoire réelle fut moins brusque et mieux ménagé. )»
Cet exemple , donné , un bourgeois de Senlis, nommé Nicolas, rédigea en mauvais français un abrégé de l'histoire de France. Cinquante ans plus tard , le ménestrel anonyme du comte Alphonse de Poitiers , frère de Louis IX, ajouta aux grandes et incomparables chroniques de Saint^Denis en France. Son récit s'arrête au couronnement du royal frère du comte Alphonse.
Le goût des Français pour l'histoire de leur glorieux pays, s'accrut encore, quand d'après le désir de Louis IX, les religieux de Saint-Denis eurent ouvert leurs riches archives fondées par Suger, aux clercs et aux traducteurs. Cette illustre abbaye, qui gardait religieusement dans ses caveaux^ funèbres les ossements de nos rois , gardait avec soin dans ses archives l'histoire de tous ces monarques qui , des hauteurs du trône , étaient tombés dans la profondeur de la tombe , passant ainsi de grandeur à poussière.
Un religieux de l'ordre de Cluny, et qui en prit l'habit
en 1217, au couvent de Saint-Alban, homme de beaucoup d'imagination, et qui était à la fois poète, orateur, théologien et artiste, publia une histoire d'Angleterre, qui lui valut la faveur du roi Henri 111 , beau-frère de saint Louis. Mathieu Paris, malgré sa grande partialité pour son pays, fournit fréquemment ses œuvres de précieux renseignements , sur le règne du monarque français.
Des histoires générales nous arrivons aux monographies, et en tète de tous les Français qui se sont livrés à ce genre d'écrits , se placent La Villehardouin , l'historien de la conquête de Constantinople par les Latins, en 1204; et le sire de Joinville , sénéchal de Champagne , compagnon d'armes, ami de cœur et biographe véridique de saint Louis.
En 1 1 60 , La Villehardouin prit la croix d'outre-mer et alla guerroyer en Palestine. Ce seigneur tenait la plume aussi bien que l'épée , et passait parmi ses contemporains pour Yhomme le mieux disant, le plus éloqtierU et le plus judicieux. On le chargeait presque toujours des missions les plus délicates ; ce fut lui que l'on envoya au doge de Venise, afin d'obtenir des vaisseaux pour le transport de l'armée chrétienne. Il réussit dans cette ambassade ; mais ne se contentant pas de ce triomphe diplomatique, il suivit l'armée des Francs , et plus d'une fois déploya autant d'habileté que de courage. On ne sait s'il a écrit ou s'il a dicté ses mémoires; si à cet égard , il y a du vague et de l'incertain , il n'y en a pas sur la valeur de l'homme d'État et du guerrier qui a conçu cette histoire : à chaque ligne le chevalier se révèle dans toute sa noblesse. Fait-il le récit d'une bataille , où il a besoigné et frappé d'estoc et de taille comme ses compagnons d'armes , il parle plus des autres que de lui. Souvent sa narration est interrompue par un combat; mais une fois sa bonne épée remise dans le fourreau, tout chaud , tout haletant de la mêlée , le maréchal de la Romanie
revient rattacher le fil rompu de son histoire , et se montre constamment, par la noblesse de ses pensées et de son style , à la hauteur des anciens : quelques critiques Tout comparé à Xénophon. Un autre grand seigneur écrivain , qui reste inimité parmi les chroniqueurs , c'est sans contredit le sire de Joinville. Cherchez dans tous les récits que vous aurez lus, et dites si dans la foule des narrateurs que votre mémoire évoque , il s'en trouve un seul qui vous ait inspiré autant de confiance, qui vous ait aussi souvent ému, qui vous ait si hien fait sourire et pleurer que le hon et naïf sénéchal de Champagne ?
Dans la manière , ou plutôt dans le luUurel de Joinville , on retrouve une originalité de langage et une physionomie à lui toute particulière ; il ne cherche jamais de grands mots pour émouvoir, et il s'émeut toujoui*s lorsqu'il raconte quelques douloureuses scènes , quelques grands événements. Cette sensibilité sans afiectation, qui imprègne son style, ne nuit -point à sa gatté native; elle se montre dans l'intimité de Louis IX, comme un doux allégement aux nombreux chagrins du bon roi.
Dès le début de sa chronique , on se prend à aimer le gentilhomme de Champagne , quand il nous dit avec tant de simplesse et de naturel : c Et ainsi que allais à Bleicourt et à Sainci-Urban , et qu'il me failloit passer auprès du chastel de Joinville. Je n'ozé oncques tourner la face devers ce côté, de paeur d'avoir trop yrant regret ^ et que le cueur me attendrist de ce que laissais mes deux enfans et mon bel chastel; » et dans toutes les autres parties de son Histoire de saint Loys , neuvième du nom, roy de France , on retrouve le noble et vaillant croisé , avec l'amour du pays natal. Il y pense tellement , qu'il regarde à peine les contrées étrangères qu'il traverse; aussi ne cherchez dans ses récits, ni descriptions de monuments , ni détails de mœurs : pour lui la vieille
Egypte offre peu d'intérêt ; ce qui Ty frappe le plus , c'est le Nil ; il vous redit c que ce grand fleuve prend sa source dans le paradis terrestre , et que la canelle et les autres épi-certes croissent sur ses bords fortunés. »
En ces temps d'action et d'énergie , les compagnons d'armes de Joinville, et Joinville lui-même, étaient trop préoccupés du triomphe de la cause sainte , qui les avait entraînés si loin de chez eux , pour se laisser distraire par les choses nouvelles qu'ils rencontraient sur leur chemin ; grâce à l'imagination, grâce aux souvenirs, ils revoyaient leurs manoirs de France , et cette vision à travers les distances leur faisait négliger l'étude du pays étranger et curieux qu'ils foulaient de leurs pieds chaussés de fer.
Tout honime qui a médité sur la vie de saint Louis , et dont l'ame attachée à ce modèle des rois, l'a suivi depuis le pont de Taillebourg jusqu'au cachot de Mansourah, et depuis les ombrages de Yincennes jusqu'aux ruines de Carthage , a dû s'éprendre d'iestime et d'admiration pour cette race d'hommes forts, compagnons d'armes du peUt^fils de Philippe-Auguste , chevaliers intrépides dans les batailles, inflexibles dans les revers, immuables dans leur honneur , inébranlables dans leur foi , et sans tache dans leur gloire. Le sire de Joinville est le vrai type de cette héroïque noblesse chrétienne, toujours prête à courir, à voler où elle aura à montrer, au prix de son sang , son dévouement à Dieu et au roi.
Dans ce grand, dans ce généreux mouvement des croisades, je me hâte de le dire, pour être juste, la bourgeoisie, les artisans des villes, les habitants des campagnes partagèrent l'élan des chevaliers et des hauts barons , et rivalisèrent avec eux d'enthousiasme, décourage et de sacrifices. La foi était alors le patrimoine de tous, et cette foi sincère se prouvait par les œuvres.
Pour être émus des lamentables plaintes des chrétiens d'outre- mer, pour s'alarmer de leurs dangers, pour vouloir leur porter secours , il n'y avait pas seulement en 1248 et en i^TO, que Louis IX, le légat de Rome, les prélats, les hauts barons et les chevaliers; il y avait de plus les masses populaires ; elles aussi avaient entendu le cri de : Dieu le veut ! et elles s'étaient levées.
L'homme de peine et de labour, abandonnant sa charrue , s'éloignant de sa pauvre cabane, et ne laissant pour cultiver le champ héréditaire , que son vieux père et sa femme chargée de petits enfants, pour aller, soldat de la croix, aider le roi de France à reconquérir le Saint-Sépulcre ; cet homme avait aux* yeux de Dieu , et doit avoir aux nôtres^ plus de mérite qu'un premier baron chrétien, issant de son féodal chàtel, bannière déployée, et escorté de ses hommes d'armes , pour aller guerroyer en Palestine.
Le seigneur suzerain, monté sur son palefroi, revêtu d'une éclatante armure, suivi d'écuyers, part avec toute la magie, tout l'en tratnement de sa vie guerrière.
L'homme de la charrue n'a aucune de ces brillantes séductions , mais il a le sens et la conscience de son devoir et cela lui suffit; sa foi lui a commandé un grand sacrifice, et sans hésitation il le fait. En allant se battre contre les Infidèles, il n'a pas la pensée que son nom soit jamais inscrit dans les fastes de l'histoire, mais il a la certitude d'aller en paradis , et le voici en route ; et comme le sire de Joinville il ne .retourne pas la tète du cêté de sa demeure, car il a paeur que le cueur ne luy attendrist : il fait ce que doit, advienne que pourra. C'est pour Dieu qu'il a quitté sa famille , Dieu en prendra soin , voilà son espérance !
Oh oui ! ce paysan est noble, trois fois noble, noble de cette noblesse qui vivra à toujours, à jamais, et en dépit de tout, parce qu'elle se fait avec de la probité, de la d roi-
ture, de rhonnear, de rabnégation, des sacrifices , et qu'elle vient directemeot de Dieu.
Cette foi qui commandait de faire passer la morale des devoirs avant la morale des intérêts; cette foi mise en pratique tout naturellement dans la vie chrétienne , était une des plus grandes gloires du xui* siècle. Aussi je n'ai pu omettre de la citer parmi les plus beaux titres que cette époque de notre histoire a légués à notre admiration.
Avec de tels soldats , avec tant de foi , de prud'homie et de courage autour de lui , Tauguste chef de la croisade dut dans ses revers trouver de grandes consolations: car ce qui fait le plus de bien à notre ame, quand l'infortune nous vient, c'est de voir que Dieu n'a pas encore retiré de ce monde tout honneur et toute loyauté.
J'ai t^ité dans ces dernières pages de mon livre dédié à la gloire du saint roi , les noms de la plupart de ses contemporains illustres, et cependant je n'ai point encore écrit le nom de cet Égyptien parti de si bas et parvenu si haut ; de ce sultan Bibars ,^ ennemi acharné , habile , infatigable ; se servant de la trahison comme de l'épée , de la ruse comme du courage; prompt, perspicace» et jugeant vite et bien les hommes qu'il avait à combattre ; profitant de leurs qualités comme de leurs défauts , pour les circonvenir et les vaincre.
Le musulman savait que le roi de France et ses chevaliers tenaient à honneur de demeurer esclaves de leurs promesses, et de garder intacte leur foi jurée; et lui, retenu par rien, se faisait gloire de passer par dessus tout engagement qui aurait pu l'arrêter sur le chemin du succès.
Bibars avait reconnu que ce qui manquait au chef des croisés était la rapidité d'action, et aussitôt ce Mameluck avait doublé son activité native. Les poètes qui suivaient ses hordes errantes et légères, disaient de lui: La flèche fendant
Voir ne va pas plus vile , le simoun traversant le désert et soulevant ses sables , rCest pas plus prompt , plus terrible que Bibars, l'exterminateur des chrétiens.
Msilgré cette incessante activité, malgré son habileté et son courage , malgré le fanatisme qu'il avait su inspirer à ses innombrables soldats, à Bibars n'appartient que la moitié de la gloire de la délivrance de TÉgypte; aux terribles alliés du sultan , au scorbut , à la peste , revient la grande part du triomphe des musulmans sur les chré* tiens.
L'histoire le prouve: la terreur qu'inspirait Bibars n'était pas assez forte pour faire peur aux chrétiens; car en France et dans le reste de l'Europe, on savait que ce n'était pas son épée qui avait mis fin à la première expédition d'outremer de Louis IX. Le roi de France et ses chevaliers redoutaient si peu le sultan exterminateur., que lorsqu'ils reprirent la ' craix pour aller guerroyer de nouveau , ils espéraient bien le trouver sur les champs de bataille.
Persistant dans sa résolution, décidé à accomplir son vœu, le petit-fils de Philippe-le-Victorieux , loin de se regai*der comme vaincu par les soldats du croissant, retourna planter la croix sur des terres relevant de ce souverain qi|i joignait à ses titres celui de fondre de TarietU ; et si le royal chef des croisés , débarqué sur la plage africaine n'est pas allé de l'avant, est-ce la valeur musulmane qilî l'a retenu dans son camp de Carthage? Si alors les plus jeunes, les plus aimés, les plus forts, les plus illustres ont succombé , est-ce le fer des Sarrasins qui les a couchés sur ce sol historique , jadis foulé par Annibal et Scipion ?
Si la grande pensée politique et religieuse de Louis IX ne s'est pas réalisée; si l'Egypte n'est pas devenue une colonie française ; si l'Asie n'est pas restée une province chrétienne; si Jérusalem n'a pas eu ses portes sacrées ouvertes, larges
m SAINT LOUIS
et libres, à la vénération des pèlerins; si TÂfrique a gardé si longtemps dans ses sables arides , et sur ses côtes battues des tempêtes, des nids de pirates et des repaires de forbans ; si des chrétiens captife y ont gémi pendant plusieurs siècles; si la patrie de saint Cyprien et de saint Augustin n'a pas refleuri sous la bannière du christianisme, est-ce la politique, est-ce le courage des sectaires de Mahomet, qui ont empêché les croisés de i270 d'accomplir tout ce plan du grand et saint roi ?
Non , le monarque des Francs n'a point été vaincu par la force humaine ; et l'orient n'a point à s'enorgueillir des grands revers de la seconde croisade de Louis IX. Dieu voulut alors montrer au monde jusqu'à quel point l'héroïsme chrétien peut s'élever !... Cet héroïsme s'est révélé dans le camp de Carthage , lors de cette agonie que nous avons cherché à peindre, et à laquelle se trouvaient toutes les grandeurs de la France, agenouillées autour du royal moribond, comme pour y apprendre à passer chrétiennement et héroïquement de vie à trépas; un noble Français, un vieux compagnon d'armes du croisé manquait à cette grande et sublime scène : c'était le sire de Joinville.
Mais si ce grand seigneur allié au sang royal n'était pas présent au dernier soupir du monarque, dont il avait été l'ami, son nom reviendra encore une fois avant que je close ce livre, se joindre à celui de saint Louis.
Quand le chef de l'Église appelera des témoins pour attester la sainteté du héros couronné , Joinville viendra apporter son témoignage ; écoutons-le :
c Encore escriprai-je quelque chose en l'onneur du bon » roy Loys. C'est à savoir que , moy estant en ma chapelle • de Joinville , il me fust advis à certain jour, qu'il estoit » devant moy tout joieux ; et pareillement estois bien ù mon » aise, de le veoir en mon chastel, et lui disois : c Sire,
» quani vous partirez d'icy , je vous meneray logier en une
» autre mienne maison, que j'ay h Chevillon. > Et il m'es-
» toit advis , qu'il m'avait respondu en riant : c Sire de
» Joinville, foy que je dois à vous, je ne partiray pas si
> toust d'icy, puisque je y sui. » Quant je m'ésveillày, je
> pensay à moi, que c'estoit le plaisir de Dieûetdelui,
» que je le hèrbergeasse en ma chapelle Ce que je fis
» incontinent après. Car j'ay fait faire ung autel en l'on-
> neur de Dieu et de lui ; et là , y ay estably une messe » perpétuelle par chacun jour, bien fondée en l'ohneur de » Dieu et de monseigneur saint Loys. »
Le 18 août 1297, le vœu du monde chrétien fut réalisé, et le pape Boniface VIII sigiia la bulle qui plaçait Louis IX au nombre des saints.
Ce jour-là , le vicaire de Jésus-Christ, au milieu de toutes les magnificences et de toutes les illustrations de l'Église catholique, apostolique et romaine, s'écria en face du Dieu vivant :
< Maison de France , réjouis-toi d'avoir donné au monde im si grand prince, et au ciel un si grand saint!
y Réjouis-toi , peuple de France^ d'avoir eu un si grand roi. >
Cette déclaration de sainteté , de gloire immortelle, promulguée par le vicaire de Dieu même, fut ratifiée par le monde entier. Alors on faisait tellement passer le devoir avant tout autre chose, que parmi les nombreuses familles qui avaient perdu quelques-uns des leurs dans la première et la seconde croisade de saint Louis , pas une plainte, pas un gémissement, pas une rancune ne vinrent se joindre aux cris d'allégresse qui accueillirent la bulle de canonisation.
Alors l'opinion générale , je dis plus, la croyance de tous, faisait regarder la délivrance des lieux saints comme une
m SAINT LOUIS
chose non seulement glorieuse sous le rapport humain, mais encore comme comm'andëe par Dieu même.
Entre la France chrétienne et la Terre-Sainte, il y avait une étroite, une naturelle alliance ! C'était notre généreuse patrie qui avait donné la première impulsion de la première croisade. Le nom de la Palestine , le nom de Saint- Jean-d*Âcre ou de Ptolémaîs , celui d'Antioche , enfin celui de Jérusalem, ne parlaient pas nioins au patriotisme qu'à la piété. C'étaient la des noms que le paysan savait prononcer comme le docte clerc et le lettré , et qui , dans les veillées des pauvres cabanes comme dans celles des châteaux, tenaient en émoi les cœurs et les esprits.
Quoique les deux expéditions de I^uis IX eussent été malheureuses, la gloire en avait pour ainsi dire voilé l'adversité ; ou pour mieux parler encore, cette adversité avait été si saintement, si héroïquement portée, qu'à elle seule elle était devenue une illustration nationale!
€ L'exemple du saint monarque (*) était une grande autorité pour les princes de sa famille , et reportait souvent leurs pensées vers les lieux où Louis IX avait trouvé deux fois la palme du martyre. Le souvenir de ses exploits et même de ses malheurs, le souvenir de tant de héros morts sur les bords du Nil et du Jourdain, intéressait toutes les familles du royaume. La ville où reposaient les cendres de Beaudouin et de Godefroy de Bouillon , ces régions lointaines ne pouvaient être oubliées des guerriers français. »
Pour juger les hommes marquants d'une époque quelconque de l'histoire , il faut entrer dans l'esprit du siècle où ces hommes se sont illustrés. Or le xin* siècle portait en lui, comme ses devanciers , l'amour du pèlerinage.
(1) Michand et Ponjolat.
c L'homme est pèlerin de sa nature , dit Michelet. Il y a longtemps qu'il est parti ; et je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement il ne faut pas grand'chose ; et d'abord la nature le mène comme un enfant en lui mon* trant une belle place au soleil , en lui offrant un fruit : la vigne d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile. »
Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leurs bâtons et s'acheminaient les uns à Saint- Jacques , les autres au mont Cassin , aux tombeaux des saints apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible voyage : heureux qui en revenait! plus heureux celui qui mourait près du tombeau du Christ , et qui pouvait dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain : Seigneur^ vous êtes mort pour moi ; je suis mort pour vous! »
Le temps où l'on déclamait contre les croisades est heureusement passé ; mais il y a encore des hommes qui se demandent, en admirant Louis IX, comment ce roi a pu deux fois interrompre le cours de ses bienfaits et quitter son peuple, pour aller guerroyer outre-mer. A ces hommes nous n'avons qu'une chose à répondre :
Le roi-justicier demeurant en France , eût été heureux d'y répandre à pleines mains autour de lui la prospérité et la paix ; mais pour une ame comme la sienne, il fallait plus que la paix et la prospérité : il fallait l'accomplissement du devoir ; et ce devoir c'était la délivrance de la Terre-Sainte.
Qu'on ne s'étonne donc point aujourd'hui que de sincères convictions et de fortes croyances aient eu leurs guerres, quand, de nos jours, nous avons vu des opinions politiques
nëes de notre éducation , soulever toute l'Europe contre les musulmans, pour leur arracher les villes d'Athènes et de Sparte, et le pays poétique des Hellènes.
Ainsi f il y a juste vingt ans que la France voyait les disciples les plus ardents de la philosophie moderne faire des vœux pour la délivrance de la Grèce chrétienne.
Notre siècle a donc vu une guerre se déclarer , grandir et vaincre pour le triomphe d'une idée libérale ; et nous devons nous en réjouir , puisqu'elle a fait de la Grèce idolftti*e une monarchie chrétienne.
Quelques années après avoir arraché le Péloponèsc au despotisme d'Ibrahim , une idée chevaleresque a donné le signal de nouvelles batailles sur le sol africain ; et nous avons vu, en i850, une grande et vaillante armée française se précipiter sur cette même plage où les soldats de saint Louis avaient débarqué près de six siècles auparavant La victoire couronna alors le noble drapeau des fleurs de lys , et depuis ce jour Alger la guerrière , Alger l'imprencMe est devenue une ville française.
Ainsi donc 9 on le voit, les idées grandes et généreuses sont presque toujours fécondes en résultats heureux, et la politique moderne a grand tort quand elle les dédaigne et les rejette de ses voies. Quand on a été témoin de tous ces faits glorieux , comment peut-on faire un tort aux princes du moyen-âge et aux peuples chrétiens , de s'être émus des plaintes et des gémissements s'élevant de la Syrie? comment peuton leur reprocher d'avoir pris la croix et les armes , pour aller délivrer leurs frères en Jésus-Christ du joug du croissant ?
Lorsqu'en 1830, les bannières françaises furent de nouveau couronnées par la victoire au pays d'Alger, les victorieux se mirent tout de suite à penser que , non loin de la ville nouvellement conquise par leur valeur ^ un roi cheva-
ET SON SIÈCLE. /i97
lier, Louis IX, était mort sur les ruines de Carthage; et que pas une pierre ne disait aux voyageurs l'endroit où le saint monarque avait rendu sa belle ame à Dieu.
Des Français furent donc aussitôt envoyés au bey de Tunis, pour lui demander la liberté d'élever sur cet endroit consacré un monument à la mémoire de saint I^uis. Comme on le pense, le chef barbare se garda bien de refuser ce que les vainqueurs d'Alger étaient venus solliciter de lui.
Depuis cette époque, le roi de France qui avait fait faire cette demande au prince musulman , le roi de France qui venait de détruire le nid de la piraterie , banni et dépossédé, est allé mourir sur la terre étrangère avec la résignation, la piété et la foi du grand saint dont il descendait.
Cette pensée était si française qu'elle fîit adoptée par le gouvernement qui a succédé à la restauration; et nous voyons aujourd'hui sur le sol de Tunis le monument qui attestera aux siècles à venir tout ce qu'une ame chrétienne a d'humanité, de force et de grandeur, monument qui , sur cette plage à laquelle se rattachent déjà les grands noms de Scipion et d'Ànnibal , élèvera un autre nom audessus de tous les autres, celui de saint Louis.