Ibid., p
4. « L'arc brisé, l'arc en tiers-point, puisque c'est làson vrai nom, employé comme moyen de construction, nécessité par la structure générale des grands vaisseaux voûtés, obtenu par l'observation des effets résultant de la poussée des arcs plein cintie, est une véritable révolution dans l'histoire de l'art de bâtir. » (Ibid., p. 29 ) — « Les constructeurs gothiques n'avaient pas trouvé l'arc brisé ; il existait dans des constructions dont le système était franchement roman. Mais ces architectes gothiques appliquèrent l'arc brisé à un système de construction dont ils sont bien les seuls et véritables inventeurs. 11 y a des arcs brises au douzième siècle dans toute l'Europe occidentale. Il n'y a de constructions gothiques à celte époque qu'en France, et sur une petite partie de son territoire actuel.» {Ibid., p. 3J ) Voyez aussi .M. J. Quicherat^ de Voyive et de l'architecture dite ogivale [Revue archéol., t. VII, p. 65). — Ne perdons point de vue d'ailleurs que l'arc brisé ou en tiers-point auquel est appliqué spéciale-
largeur de l'espace compris entre les piles^ mais sur les arcs mêmes qui formaient le réseau, de manière à la réduire à un ensemble de voûtains, ayant leurs points d'appui sur les divers membres de cette ossature. La poussée générale étant diminuée d'autant et reportée aux points de retombée des arcs, il ne s'agissait plus que d'appuyer le mur en ces points : on y parvint au moyen d'arcs-boutants, ayant leur sommet au point de la poussée réunie des arcs-doubleaux et des arcs-ogives et leur base sur des contreforts dont la solidité garantissait celle de l'édifice tout entier*. Mais pour donner une idée de ce système d'architecture, de sa hardiesse et de sa nouveauté, on ne saurait mieux faire que de citer quelques passages où l'auteur dont nous résumons les principes, a traité la question avec la double autorité de l'artiste et de l'érudit :
« Le problème que les architectes de l'époque romane s'é-
ment le nom d'arc-ogive, n'est point le caractère principal de l'architecture gothique. Il se trouve, comme le dit M. VioUet-le-Duc, dans des constructions franchement romanes; et Lassus nous montrait tout à l'heure qu'on pourrait faire à la rigueur un monument gothique avec des arcs plein cintre.
1. « Avant le douzième siècle, les contre-forts étaient simples comme les édifices eux-mêmes ; c'était une chaîne de pierre saillante, renforçant les points d'appui principaux.... Mais lorsqu'au douzième siècle le système de construction fut modifié par l'école la'ique, que cette école, laissant de côté les traditions romaines, put appliquer avec méthode les principes de la construction gothique, le contre-fort devint le membre principal de tout édifice voûté. Les murs ne furent plus que des remplissages destinés à clore les vaisseaux, des sortes d'écran n'ajoutant rien ou peu de chose à leur stabilité à l'extérieur; alors les contre- forts constituant à eux seuls les édifices couverts par des voûtes en maçonnerie, il fallut faire apparaître franchement leur fonction et les décorer.... mais conserver encore l'apparence de la force. » [Ibid-, art. Contre-fort, t. IV, p. 288). — « Depaander une église gothique sans arc-boutant, dit-il ailleurs, c'est demander un navire sans quille. » [Ihid , art. Arc-boutant, t. I, p. 60.) — Voyez encore ce qu'il dit {ibid., p. 149) de l'organisme de l'édifice gothique : « On ne peut retrancher un de ses organes sous peine de le voir périr, car il n'acquiert de stabilité que par les lois de l'équilibre. »
taient donné à résoudre était celui-ci : élever des voûtes sur la basilique antique. Gomme disposition de plan, la basilique antique satisfaisait complètement au programme de l'église latine : grands espaces vides, points d'appui minces, air et lumière. Mais la basilique antique était couverte ])ar des charpentes, l'abside seule était voûtée ; or dans notre climat les charpentes ne préservent pas complètement de la neige et du vent.... De plus, les charpentes brûlent, et un édifice couvert par une charpente que l'incendie dévore, est un édifice perdu, de la base au faîte. Jusqu'aux dixième et onzième siècles il n'est question dans les documents écrits de notre histoire que d'incendies d'églises qui nécessitent des reconstructions totales. La grande préoccupation du clergé et par conséquent des architectes qui élevaient des églises, était, dès le dixième siècle, de voûter les nefs des basiliques. Mais les murs des basiliques, portés par des colonnes grêles, ne pouvaient présenter une résistance suffisante à la poussée des voûtes hautes ou basses. Dans le centre de la France, les constructeurs, vers le onzième siècle, avaient pris le parti de renoncer à ouvrir des jours au sommet des murs des nefs hautes, et ils contre-buttaient les voûtes en berceaux de ces nefs hautes soit par des demi-berceaux, comme dans la plupart des églises auvergnates, soit par de petites voûtes d'arête élevées sur les bas côtés. Les nefs alors ne pouvaient être éclairées que par les fenêtres de ces bas côtés, presque aussi hauts que les grandes nefs. Les murs extérieurs, épais et renforcés de contre-forts, maintenaient les poussées combinées des grandes et petites voûtes. Mais dans le nord de la France, ce système ne pouvait prévaloir. De grands centres de population exigeaient de vastes églises; on avait besoin de lumièro, il fallait prendre des jours directs dans les murs des nefs, et renoncer, par conséquent, à contre-butter les voûtes hautes par des demi-berceaux continus, élevés sur les bas côtés. »
Il cite l'Abbaye-aux-Hommes (SaintTÉlienne) et l'Abbaye-aux-Dames de Caen, où l'on adopta un terme moyen : les grandes voûtes d'arête des nefs hautes reposent sur des piles très-épaisses; de petits
jours sont ménagés dans les formerets' de ces voûtes, et pour contre-butter la poussée, il y a un demi-berceau continu bandé sur le triforium " :
ce Mais ce demi-berceau n'arrive pas au point de la poussée de ces voûtes hautes. Et pourquoi un demi-berceau continu pour maintenir une voûte d'arête dont les poussées sont reportées sur des points espacés au droit de chaque pile ?
« Supposons que le demi-berceau de la nef de l'Abbayeaux-Hommes soit coupé par tranches, que ces tranches soient conservées seulement au droit des poussées des arcs-doubleaux et des arcs -ogives, et supprimées entre les piles, c'est-à-dire dans les parties où les poussées des grandes voûtes n'agissent pas, l'arc-boutant est trouvé.... Ces murs épais deviennent alors inutiles, les piles de nefs peuvent rester grêles ; car la stabilité de l'édifice ne consiste plus que dans la résistance des points d'appui extérieurs sur lesquels les arcs-boutants prennent naissance. »
a II fallut deux siècles de tâtonnement, d'essais souvent malheureux, pour arriver à la solution de ce problème si simple.... Mais aussi, dès que cette nouvelle voie fut ouverte, elle fut parcourue avec une rapidité prodigieuse, et l'arc-boutant qui naît à peine au douzième siècle est arrivé à l'abus au quatorzième'. »
1. u Le formeret esl l'arc qui reçoit la voûte d'arête le long d'un mur. Il est engagé dans les parements du mur et se profils comme une moitié d'arc-ogive ou d'arc-doubleau. » (VioUet-le-Duc, t. I, p. 56 )
2. « Galerie contournant intérieurement les églises au-dessus des archivoltes des collatéraux. Le triforium occupe toute la largeur du collatéral, ou n'est qu'une étroite galerie de service, adossée aux combles des bas côtés. » (Ibid., t. IX, p. 272.)
3. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, art. Arc-boutant, t. I, p. 60, 61. Vers la fin de cet important ouvrage, au mot Voûte, l'auteur résume toutes ses idées sur les origines et les principes de l'architecture gothique en un passage qui achèvera d'en faire comprendre tout le système, et dont, à ce titre, il me paraît utile de citer encore textuellement les parties principales :
« Adopter la voûte romaine, mais raisonner ainsi que l'ont fait les artistes occidentaux du douzième siècle, est à nos yeux une des révolutions les plus complètes, les mieux justifiées qui aient jamais été faites dans le domaine de l'architecture.
« Que se sont-ils dit?
« En construisant les voûtes, les Romains ont considéré deux objets :
Les Cathédrales.
C'est dans l'Ile de France et comme au berceau de la dynastie capétienne, au lieu qui devint le tombeau
une ossature et un remplissage neutre ; mais de ces deux objets ils n'ont tiré qu'une forme apparente, une concrétion, confondant ainsi la chose qui soutient, la chose essentielle, et la chose soutenue, inerte ; » — intention excellente, résultat, comme art, vicieux; — « car, dans l'art de l'architecture, qui est une ?orte de création, la fonction réelle de chaque membre doit être accusée par une forme en rapport avec cette fonction. Si une voùtc ne peut se soutenir que par un réseau de nerfs, ce réseau n'est pas destiné par l'art à être caché ; il doit être apparent, d'autant plus apparent qu'il est plus utile.
tt Les architectes romans avaient adopté tout d'abord la voûte en berceau, comme étant la plus -simple et la plus facile à construire. Déjà, vers la fin du onzième siècle, ils avaient nervé ces berceaux, non plus par des arcs plus résistants comme nature de matériaux, noyés dans l'épaisseur même de la voûte (ainsi que le faisaient les Romains); mais par des arcs-doubleaux saillants donnant une plus grande résistance aux berceaux au droit des points d'appui. La poussée continue de ce genre de voûte le lit bientôt abandonner. Restaient donc pour voûter de grands espaces, des salies, des nefs, la voûte d'arête et la coupole sur pendentifs, parfaitement connue alors en Occident. La voûte d'arête romaine, formée par la pénétration de deux cylindres, donnait, comme courbe de pénétration, une courbe plate qui inquiétait avec raison des constructeurs ne possédant pas les excellents mortiers des Romains. La coupole sur pendentifs demandait beaucoup de hauteur et exigeait un cintrage de charpentes très-compliqué et très-dispendieux. Ces maîtres du douzième siècle cherchèrent donc un moyen terme entre ces deux structures. Ils rehaussèrent les voûtes d'arête à la clef, ainsi du reste que l'avaient fait les Byzantins. Mais. — et c'est alors qu'apparaît la véritable innovation dans l'art du constructeur, — ils firent sortir de la voûte d'arête romaine ou byzantine le nerf noyé dans son épaisseur, ie construisirent en matériaux appareillés, résistants, et le posèrent sur un cintre de charpentes ; puis, au lieu de maçonner la voûte autour, ils la maçonnèrent par-dessus, considérant alors cet arc. laissé saillant en sous-œuvre, comme un cintre permanent. Dans le porche de l'église abbatiale de Vézelay on voit déjà deux voûtes ainsi construites (1130 environ) : mais c'est dans l'église abbatiale de .Saint-Denis (1140) que ce système est complètement développé. Là, les voûtes sont plutôt des loipoles que des voûtes d'arête, mais elles sont toutes, sans exception, nervees parallèlement et diagonalement par des arcs de pierre saillants, et ces arcs sont
de ses rois, c'est à Saint-Denis, dans les parties de l'église abbatiale bâtie par Suger (le chœur et le porche), que ce système, véritable révolution dans l'art de construire, reçut sa première application'. Presque en même temps on le voit se répandre dans les diocèses qui font partie du domaine royal et dans les
tous en tiers-point, c'est-à-dire formés d'arcs de cercle brisés à la clef. Les déductions de ce système ne se font pas attendre. Dans la voûte romaine, formée de cellules, le remplissage de ces cellules est maintenu, mais inerte, n'affecte aucune courbure qui puisse en reporter le poids sur les parois de ces cellules. Puisque les constructeurs du treizième siècle détachaient les nerfs de la voûte, qu'ils en faisaient comme un cintrage permanent, il était naturel de voûter les remplissages de ces nerfs, c'està-dire de leur donner en tout sens une courbure qui reportât réellement leur pesanteur sur ces arcs. Ainsi la voûte était un composé de plusieurs voûtes, d'autant de voûtains qu'il y avait d'espaces laissés vides entre les arcs. Du système concret romain, — malgré les différents membres qui constituaient la voûte romaine, — les maîtres du douzième siècle, en séparant ces membres, en leur donnant à chacun une fonction réelle, arrivaient au système élastique. Bien mieux, ils inauguraient un mode de structure par lequel on évitait toutes les difficultés, dont nous avons indiqué plus haut quelques-unes, et qui leur donnait la liberté de voûter sans embarras, sans dépenses extraordinaires, tous ces espaces, si irréguliers qu'ils fussent, en prenant les hauteurs qui leur convenaient, soit pour les naissances des arcs, soit pour les niveaux des clefs. »
11 revient sur l'exemple de Vézelay, où il montre que l'application de l'ogive n'était encore qu'un expédient :
« Remplacer des cintres provisoires de bois par des cintres permanents on pierre, était une idée ingénieuse, déduite de la théorie romaine sur la solidité des voûtes; ce n'était pas un nouveau principe : ce n'est pas un principe nouveau de faire saillir sous la voûte le nerf noyé dans la voûte; c'est une simple déduction logique. Mais considérer ces nerfs ressortis de la voûte comme une membrure indépendante, et combiner sur cette membrure des successions de voûte qui ne peuvent se soutenir que parce qu'elles portent sur cette membrure, c'est alors un nouveau principe qui s'établit et qui n'a plus de rapport avec le principe de la structure romaine; c'est une découverte, et une découverte si importante dans l'art de la construction, que nous n'en connaissons pas qui puisse lui être comparée. •
(T. IX, p. 500, .i02. Cf. au mot Travée, t. IX, p. 246.) — Émeric David avait déjà, en 1838, porté ce jugement sur l'architecture gothique dans sa notice sur Pierre de Montereau : « Nous dirons donc seulement ce que nous croyons pouvoir hardiment avancer : que l'architecture des églises françaises des treizième, quatorzième et quinzième siècles fut une véritable création, grande, audacieuse, profondément calculée, et dont aucun peuple, aucun temps n'avait offert d'exemple. » (Hist. litt. de la France, t. XIX, p. 71.)