LES BEAUX-ARTS AU TEMPS DE SAINT LOUIS
L'architecture. — Principes de l'architecture gothique.
On vient de voir quelle activité le treizième siècle avait déployée, non -seulement dans ce qui faisait l'objet de l'enseignement des universités, mais dans tous les genres de littérature, soit en prose soit en vers. L'Église règne dans les universités et elle n'a point laissé que de marquer sa place au dehors dans plusieurs genres qui se développent d'ailleurs plus librement à côté d'elle.
Un autre domaine oii on peut dire qu'elle exerça et garda une action dominante, alors même qu'elle cessa d'y participer moins directement^, c'est celui des beaux-arts'.
1. J'ai pris pour principal guide dans toute cette partie le savant et bel ouvrage de M. VioUet-le-Duc : Dictionnaire raisonné de l'Architecture française du xi" au xvi^ siècle et son Dictionnaire raisonné du Mobilier français qui le complète. Je renvoie aussi au Discours sur l'état des beaux-arts en France au xiv» siècle, par M. Renan, dans le tome XXIV de l'Histoire littéraire de la France. Bien que consacré au quatorzième siècle, il est plus précis et plus instructit dans ses traits généraux sur le treizième que le discours d'Amaury Duval dont ce siècle, au tome XVI, est particulièrement le sujet. — L'Histoire de l'art par les monuments depuis sa décadence jusqu'à son renouvellement au xvi* siècle, par
276 CHAPITRE XXIa
Le premier rang entre les diverses branches des beaux-arts appartenait à l'architecture. Elle le devait surtout à la construction des édifices religieux. Le grand mouvement qui lui donna son essor datait de l'an 1000. Jus(iue-là on s'était généralement borné à l'imilation des anciennes basili(iues : le toit était soutenu par une charpente visible comme dans les grandes halles. Après l'an 1000, quand le monde, qui s'était cru à la veille de périr, se réveille vivant toujours et prend confiance dans sa durée, tout se ressent de ces longues vues d'avenir qui lui sont rendues et sa reconnaissance envers le ciel se manifeste dans le zèle des populations à reconstruire les maisons de Dieu. Les écoles monastiques, la grande école deCluny, fournirent les premiers architectes. Mais on ne se contente plus de rebâtir les églises sur les anciens modèles et dans leurs pi'emières dimensions. On les agrandit, on les élève, on les transforme. Leur agrandissement même et leur surélévation devaient entraîner de graves changements dans leur structure, et c'est ainsi que se produit un nouvel ordre d'architecture qui fit l'originalité du moyen âge et qui atteignit, sous le règne de saint Louis, son plus haut degré de perfection \
Scroux d'Agincourt (6 vol. in-folio, texte et planches), peut être considérée aujourd'hui comme ayant vieilli.
1. Un des maîtres dans la science de l'archHecture au moyen âge, J.-B. Lassus, dans une étude, publiée après sa mort, sur l'Album d'un architecte cambrésien du treizième siècle, Villart de Honnecourt, a signalé la double origine des deux formes d'églises romanes, à voûte en berceau ou à coupole, et montré comment l'église gothique est sortie de la première :
« Les premières églises, dit-il, ne furent que des basiliques antiques ou les grandes salles qui, dans les thermes, étaient terminées par une abside. D'un côté, les chrétiens, dans ces ba.sjliques, substituèrent à la plate-bande l'arc reposant dircclt-ment sur les colonnes; puis la voûte à la toiture apparente qui couvrait la nef et les bas cotés : de telle sorte qu'on arrive graduellement de la basilique à un seul étage, où les Romains
Ce qui avait amené cette révolution dans l'art, c'était la substitution de la voûte au toit en charpente, substitution commandée par les nombreux incendies dont les édifices couverts en bois avaient souffert. La voûte n'était pas chose nouvelle. Les Romains en avaient donné d'admirables modèles, et dans le premier travail de rénovation des églises on crut qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de les imiter. Mais ce qu'on ne pouvait imiter en même temps, c'étaient les procédés de construction dont ils avaient usé pour donner à leurs voûtes une solidité à toute épreuve. Nos architectes n'étaient pas en mesure d'élever, sur tant de points oi^i il y avait des églises à construire, des monuments semblables au temple de la Paix; ils ne disposaient ni des matériaux, ni des bras, ni de l'argent nécessaires pour faire des voûtes
rendaient la justice, à l'église romane, que de nombreux étages annoncent au loin, où le culte peut déployer toutes ses pompes, en même temps qu'il y trouve la satisfaction de tous ses besoins. D'un autre côté, les grandes salles voûtées des thermes, avec leurs points d'appui colossaux, donnèrent naissance, au sixième siècle, à Sainte-Sophie de Constantinople, d'où sont dérivées toutes les églises à coupoles, dites églises byzantines. L'art romain s'est donc bifurqué et a donné naissance à un double courant : le courant roman et le courant byzantin.... L'examen des premières églises gothiques montre qu'elles sont issues des égiises romanes. C'est la construction des voûtes qui, après avoir nécessité de nom breux et infructueux essais, a conduit à les établir sur quatre nervures saillantes reportant leurs poussées sur quatre points d'appui, maintenus par des arcs-boulants. De là dérive toute l'économie de l'architecture gothique et non de la forme de l'arc aigu qui n'est pour ainsi dire qu'un accident de construction. L'unique emploi de cet arc est de diminuer la poussée horizontale des voûtes et de donner plus de force aux points d'appui. Un monument gothique pourrait donc être en plein cintre. C'est à cause de ce rôle secondaire de l'ogive que nous n'appelons point ogivale l'architecture qui a régné depuis la fin du douzième siècle jusqu'au commencement du seizième, et que nous conservons l'expression d'architecture gothique, dont le principal mérite est de n'avoir aucun sens, tout en servant pour tous à désigner l'architecture qui a régné pendant une certaine période du moyen âge. » (F. l-'i). Voy. aussi sur l'architecture romane les savants articles d'un maître en archéologie du moyen âge, M. Jules Quicherat, dans la Revue archéologique, t. VIU, p. 14.5; IX, p. 525 i X, p. 65 et XI, p. 668.
romaines à la façon des Romains'. Leurs voûtes, construites en berceau, exerçaient sur toute l'étendue des murs une poussée qu'ils cherchaient à combattre par les arcs-doubleaux, bandés dune pile à l'autre et formant saillie sous la voûte, et par les contre-forts appliqués aux murs extérieurs*. Telle est l'architecture dite romane, dontSaint-Étiennede Caen reste un beau modèle. Mais ces moyens ne suffisaient pas ; ils en durent imaginer d'autres : ne trouvant plus la stabilité dans la masse, ils la cherchèrent dans l'équilibre ^ Ils tentèrent de contre-balancer une force par uneautre, dediminuer ainsi la pression à l'extérieur et de la ramener sur quelques points déterminés où il fut plus facile de la combattre. C'est à quoi ils arrivèrent en ne se bornant plus à partager la voûte en sections par les arcs-doubleaux menés parallèlement d'une pile à l'autre, mais en divisant ces sections diagonalement par des arcs de renfort (arcs-ogives), en substituant aux arcs plein cintre, qui se déformaient et se rompaient par l'effet de la pression d'en haut, des arcs brisés à la clef, plus forts par cette brisure même*. On construisit la voûte non plus sur toute la
1. Viollet-le-Duc, Dict. d'architcct., art. Construction, t. IV. p. 13.