‹ Saint Louis et son tempsChapitre 166 sur 207 · Matlh. Paris, t. IX, p · texte numérisé non relu

Matlh. Paris, t. IX, p

pas roi absolu : il était roi féodal. Il ne devait pas réformer seul une sentence rendue par les pairs, ni prononcer sur l'état du royaume sans le conseil de ses barons. Il pouvait bien renoncer à la couronne, — et il en eut envie dans ce temps môme, — il l'eût fait si la reine, sans l'aveu de laquelle il ne le pouvait pas faire, y eût consenti*; il aurait donc pu, d'accord avec elle, abdiquer la couronne, mais il ne pouvait pas l'amoindrir sans juste raison. Retenu à la royauté, il en accepta tous les devoirs. Seulement, pour le rétablissement et le maintien plus durable de la paix, il était disposé à se relâcher d'une partie de ses droits. Il consentit donc à rendre au roi d'Angleterre plusieurs des provinces confisquées, à la condition qu'il renonçât absolument à tout le reste. Il rendait le Périgord, le Limousin, le peu qu'il avait du Quercy, uiie partie de la Saintongeet l'Agénois ; il devait payer au roi d'Angleterre le revenu de l'Agénois et de la Saintonge, que détenaient le comte et la comtesse de Poitiers, et s'obliger, lui ou ses héritiers, à les rendre au roi d'Angleterre s'ils venaient à lui écheoir par héritage. Pour la Saintonge même, s'il n'en héritait pas, il devait en procurer le retour au roi d'Angleterre par échange. De son côté, le roi d'Angleterre abandonnait tous les droits que lui et ses prédécesseurs avaient jamais eus sur la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, sur le comté et toute la terre de Poitiers, « ou ailleurs en aucune part du royaume de France : » ce qui impliquait l'abandon de l'hommage de la Bretagne, de l'Auvergne, de la Marclie et de l'Angoumois. En outre, il faisait lui-même hommage au roi de France pour toutes les terres

1. Geoffroi de Beaulieu, ch. xii, t. XX, p. 7; Conl'esseur de Marguerilc, p. 111, a.

qu'il recouvrait ainsi, et non pas seulement pour celles qu'il recouvrait, mais aussi — cela est capital — pour celles qu il })ossédait dans tout le royaume :

« Et ausi de Bordeaux, de Baionne et de Gascoine e de tote la terre q'il tient de ça la mer d'Engleterre en fiez et en deraaines, et des illcs se aucune en i a, qe li roi d'Engleterre tiegne qe soit dou rcaume de France'. »

Il devait les tenir comme ])air de France et duc d'Aquitaine, et faire à ce titre tel service qu'il appartiendrait. La paix devait être jurée de part et d'autre par les rois et leurs héritiers. Les villes de la dépendance du roi d'Angleterre étaient en outre tenues de garantir sa fidélité à l'observer, en s'engageant, s'il manquait au traité, à se tourner contre lui, à la requête du roi de France (Paris, 28 mai 1258)*.

Ces conventions ainsi arrêtées en France entre saint Louis et les envoyés anglais lurent soumises à

1. Primai insiste avec juste raison sur celte condition; parlant delà restitution de la terre de Périgord : « El la donna à li et à ses hoirs sur tel condition que toute la Gascongne,avec celé tere, d'ore en avant seroit tenue des roys de France en fiiu, et l'en feroit hommage; car avant la terre de Gascongne ne mouvoit pas des roys de France ne de leur règne. Et avec tout ce il fu ainsi ordetié que pour celé terre que le roy li avoit donnée en l'ommage que il li avoit fait de Gascongne, il seroii mis el royaume de France el conte des barons, et d'ore en avant seroit apelé per. >< (Traduction de Jean du Vignay dans lesHistor. de France, t. XXIII, p. 16-17. Cf. Guill. de Nangis, t. XX, p. 413 et ôâS.)

2. Layettes du trésor des Chartes, t. 111, n" 4416 d'après l'original scelle. Le traité se trouve dans les recueils de Damont et de Rymer : dans Dumont [Corps diplom., t. I, part, i, p. 207) avec sa vraie date : dans Rymer (t. I, part. 1, p. 383) avoc la date de Westminster, 20 mai 1259, date qui ne peut se rapporter qu'à une publication postérieure et non au traité lui-même. 11 y en a de même une expédition avec quelques variantes, datée dî Londres, 13 octobre 'iihO [Layettes, ibid., n» 4ô.Vi). — Par un autre acte du même jour (28 mai 1258), les fondés de pouvoir du roi d'Angleterre reconnaissent que le roi de France s'est réservé de ne faire aucune restitution déterre ou payement d'argent, tant que le roi d'Angleterre n'aura pas lait hommage lige el juré la paix, ainsi que ses fils (Layettes, ibid.. n°4417). — Par une lettre du lendemain, ils annoncent, en attendant laratifi-^ation, la prorogation de la trêve jusqu'à la quinzainede Pùques suivante. {Ibid., n'''i4l8). Le l"juin ils annoncent qu'il-; ont juré la pais (Ibid., n°4'420).

la ratification du roi d'Angleterre, qui les confirma et y fit joindre la ratification tant de son frère que de ses fils ; et une ambassade solennelle vint apporter en France la renonciation du roi et des princes aux provinces qui n'étaient pas rendues (avril 1 259)'.

Il manquait une chose à l'exécution de ce grand pacte : c'est que Henri passât lui-même en France pour reconnaître la suzeraineté du roi sur les provinces françaises. 11 s'y rendit en effet, fut reçu avec grand honneur et à Paris et à Saint-Denis où il passa un mois, et le 4 décembre il fit hommage à saint Louis dans le jardin du palais, en présence d'une cour nombreuse d'évêques et de barons des deux royaumes^.

Ce traité a été blâmé, et il doit l'être au point de vue moderne, sans aucun doute. Les peuples ne sont pas des troupeaux dont on puisse trafiquer, et si le conquérant, aujourd'hui encore, ne les consulte pas pour les prendre, c'est bien le moins que le roi dont ils relèvent tienne compte de leurs dispositions avant de les céder volontairement. Or les populations des provinces rendues aux Anglais répugnaient à cet abandon, et elles ne pardonnèrent pas facilement au prince qui les sacrifia. Quand saint Louis fut cano-

1. Cette paiX; conclue à Paris, le 28 mai 1258, fut appelée à tort traité d'Abbeville, avec la date du 28 mars 1259, parles auteurs de VArt devérifier les da(es, d'après un texte mal interprété du faux Matthieu de Westminster, cité parTillemont, t. IV, p. 174.Voyezunart.de M. Ch. Bémont, dans la Bibliothèque de l'École des chartes (1876) , p 253. — Entre autres pièces qui s'y rapportent, les Laijettes du trésor des Chartes contiennenl une lettre d'Arnold, fondé de pouvoir de Richard, roi des Romains, jurant la paix au nom de ce prince (8 juin 1258, n°4423), la ratification de ce serment par Richard (20 juin, n° 4426); la ratification de la paix par le même prince (10 février 1259, n" 4462) et par son fils Henri (même jour, n° 4463) ; la ratification par les comtes de Hereford et d'Aumale, procureurs du roi d'Angleterre (Londres, 17 février 1259, n" 4'i66); par Edouard et par Edmond, fils du roi d'Angleterre (Westminster, 25 juillet 1259, n°» 4500 et 4501). Nulle part il n'y a trace d'Abbeville.

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