‹ Saint Louis et son tempsChapitre 171 sur 207 · E. Boutaric, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

E. Boutaric, ouvrage cité, p

du dernier coiutc, sans lui faire craindie une rivalité nouvelle. Henri lil cherchait des auxiliaires en France. Mar^^uerile, ne craignant plus de contrevenir au rôle d'arbitre qu'avait accepté saint Louis, écrivait à Alfonse pour le prier de mettre ïeinbargo sur les vaisseaux anglais qui se trouvaient dans le [)ort de la Rochelle, et de les faire servir au transport des volontaires que l'on recruterait pour Henri 111 sur le continent (7 mai) : acte de violence auquel Alfonse se refusa comme à une infraction au droit des gens. Les succès se balançaient. Le roi même semblait reprendre l'avantage. 11 avait occupé Norlliamplon, Leicesler et Xotlingham oi^i il passa la fête de Pâques (20 avril), et il s'avançait sur Londres où le comte de Leicoster avait son principal point d'appui. 11 avait [)ris Kingston et dégagé Rochester que le comte avait assiégé. Les deux armées se renconlrèrent non loin de Lewes. Les barons se montraient assez disposés à traiter : mais ils prenaient pour base les statuts d'Oxford. Henri refusa. On se battit donc , et le prince Edouard culbuta les habitants de Londres qu'il poursuivit dans leur déroute. Cet excès d'ardeur laissait le roi et Richard exposés à tous les efforts des principales troupes de l'ennemi : ils tombèrent aux mains de Leicester (14 mai 1264). Quand le prince Edouard revint de sa poursuite, il ne put éviter un sort pareil qu'en traitant avec le vainqueur'.

Après ({ue la victoire eut tranché la question, c'était encore à saint Louis que Ion s'en référa de part et d'autre pour obtenir une décision plus durable. 11 fut convenu que le roi d'Angleterre et les barons de-

1. Conl. de Malth. Paris, t. IX, p. 101-1 IG; Guill. de Nmgis, t. XX, p. 415; Baudoin d'Avesnes, t. XXl, p. 176; Bernard Guidonis, ibid., p. 699.

manderaient au roi de France de désigner trois prélats et trois seigneurs français. Ces six personnes^ agréées des parties, devaient nommer deux Français qui, venant en Angleterre, feraient choix d'un An glais, avec lequel ils examineraient tous les points en litige. Tout ce que ces trois arbitres décideraient, tant sur le maintien ou la destitution du roi, que sur tout autre sujet de débats, devait être religieusement observé. Des rois comme Henri et Richard ne pouvaient décemment être retenus prisonniers par des barons; mais d'autre part il était périlleux de les remettre en possession de leurs droits avant qu'on eût réglé le nouvel état du royaume : il fut résolu que jusque-là Edouard et Henri d'Allemagne leurs fils leur serviraient d'otages. Les deux princes se mirent donc entre les mains des barons qui les envovèrent à Douvres : mais les deux rois n'en furent guère plus libres. Richard fut logé dans la Tour dont il n'eut pas la garde; quant à Henri, il demeura auprès du comte de Leicester qui le menait partout avec lui, le traitant en roi, mais ne le faisant agir que pour commander la soumission des châteaux dont les capitaines lui restaient fidèles*.

Le parlement tenu à Londres donna tout pouvoir, sous le nom du roi, aux comtes de Leicester et de Glocester et à l'évêque de Chichester. Quant à la médiation de saint Louis et à cette élection, à trois degrés, de commissaires pour la réforme du royaume, il n'en fut plus question. Le roi Henri avait dû accepter, sous peine de déposition, les résolutions de l'assemblée de Londres ; on fit savoir au roi de France que les deux parties étaient d'accord pour ne pas

I. Cont. Matlh. Paris, t. IX, p. 117-120. Tillemont, t. IV, p. 315.

donner d'autres suites aux stipulations du compromis de Lewes*, et on invita le lé^al Gui Kulcodi à confirmer ce qui s'était fait.

Ce légal, envoyé depuis novembre \2(j'S en Angleterre, se trouvait toujours en France. Bien qu'accompagné par saint Louis jusqu'à Boulogne, il n'avait pas obtenu l'autorisation de passer le détroit: c'est à Boulogne, où ill'attendait toujours, qu'il reçut l'invitation de confirmer les actes du parlement de Londres. Il reprit \ivement les évêques qui s'étaient faits les patrons de ce message; il les ajourna devant lui, et comme ils évitaient de comparaître, il les suspendit de leurs fonctions et lança linlerdit contre les comtes de Leicester, de Glocester et leurs adhérents, contre la ville de Londres leur principal soutien, et contre les habitants des Cinq Ports qui, par leurs croisières, avaient fait obstacle à son passage. Mais les Anglais ne tinrent pas compte de linterdit. Les barons en appelaient au pape, au concile général, à toute l'Église triomphante et militante, voire au souverain juge et probablement au jugement dernier. Les évêques n'allèrent pas si loin ; ils vinrent même trouver le légat, et, se faisant relever de l'interdit, se firent .porteurs de l'excommunication des autres : mais, on ne sait comment cela se fit, ils ne publièrent pas les bulles. On prétexta qu'elles avaient été saisies à leur arrivée et déchirées en mille pièces. Sur ces entrefaites, Urbain IV mourut (10 octobre 1204), et le légat fut rappelé à Rome. Les Anglais n'y de-

1. C'est le roi lui-même (on devine la contrainte) qui écrit à saint Louis que l'accord est fait, que des armements mettraient en péril les deux otages et pourraient entraîner sa déchéance et celle de sa race : praîdictis obsilibus supremum periculum et status sui subversio, nobisque et heredibus nostris gravis exlieredatio posset de facili imminere (10 juillet 1264). Shirley, l. L, p. 257 et 25b.

valent rien gagner. Gui Fulcodi retournait à Rome pOur occuper la place d'Urbain IV, et il allait continuer comme pape, sous le nom de Clément IV, ce qu'il avait commencé comme légat'.

Toutefois, ce n'était pas de ce côté qu'était le péril pour les barons. Ils avaient beaucoup plus à craindre de l'intervention armée. De grands efforts se faisaient en France pour tirer le roi des mains de Leicester. La reine Éléonore s'y trouvait, et elle était vivement secondée par sa sœur, la reine Marguerite. Le comte de Poitiers et de Toulouse, qui s'excusait n'ayant pas de vaisseaux, ne s'opposait pas à ce que le roi d'Angleterre en louât à La Rochelle. La Bretagne, la Gascogne, se montraient prêtes d'ailleurs à le servir, et l'Espagne même n'y était pas défavorable. En France surtout, il semblait que les seigneurs, désintéressés par la conduite de saint Louis à leur égard, n'eussent plus à cœur qu'une seule cause : celle d'un roi contre ses barons révoltés. Une armée considérable se réunit au port de Dam, en Flandre. Éléonore était à Bruges, qui veillait à ces armements; et le comte de Leicester rassemblait avec inquiétude tout ce qu'il avait de troupes sur le rivage opposé. Mais l'expédition ne se lit pas : trop de rassemblement nuisait à ces campagnes féodales : avant qu'on fût prêt à partir, le temps obligé du service était passé. L'armée se dissipa sans autre cause apparente, et les princes

1. Cont. Matth. Paris, t. IX, p. 121; TiUemont, t. IV, p. 316. — Il fut élu le o février 1265. On le tiouve dési^^né en français par les auteurs modernes sous les noms de Foulques, Foulquois, Fouquet et Foucault. Entre les quatre, le plus probable est peut-être Foulquois (Folcois), nom que l'on trouve donné par erreur, dans un manuscrit, à Grégoire X, pris pour Clément IV {Histor. de Fr., t. XXI, p. 709 c); mais on pourrait préférer Folquet (Folqueys), forme méridionale du même mot (il était de Saint-Gilles en Languedoc) : c'est le nom qu'il porte en têle d'un chant provençal dont il était l'auteur {les Sept joies Noire-Dame). Voy. Chrealom. provençale par KarlBartscli (Eberfeld 1868).

mêmes île Savoie, les plus ardents fauteurs de celte croisade seigneuriale, s'en retournèrent chez eux'.

Les tentatives du dehors avaient donc échoué, mais le péril, cette fois encore, fut pour les barons dans leur rivalité et leur jalousie. Leicester, fier de la victoire et appuyé de ses cinq fils, tous en âge de le seconder, ne ménageait pas assez les autres, notamment le jeune comte de Glocester, très-jeune encore, mais qui déjà, compagnon de sa victoire, voulait avoir sa part aux dépouilles, et se voyait systématiquement éloigné de toute action dans le gouvernement. Il y avait d'autres mécontents qui tenaient encore pour la cause du roi, entre autres Roger de Morlemer. Glocester vint se joindre à eux. Cela rendait plus d'importance à leur parti. Leicester sentit la nécessité de les combattre sans retard; il emmenait avec lui le roi Henri dont il s'autorisait toujours contre les défenseurs de la cause royale; il emmenait aussi Edouard, et pour ôter l'idée qu'il le traitait en prisonnier, il voulut le faire paraître dans un tournoi. Edouard se prêta volontiers à la comédie : il demanda seulement à essayer des chevaux pour la joule, et quand il en eut fait courir plusieurs et lassé ceux de ses gardes, il en monta un dernier trèsardent que Mortemer lui avait secrètement ménagé ; puis s'adressant à ses gardes : « Seigneurs, dit-il, il v a assez longtemps que vous me gardez, je vous délivre de votre service; » et, piquant son cheval, il vint rejoindre Mortemer à Hereford*.

1. Cont. Malth. Faris, t. IX, p. 118; Tillemont, t. IV, p. 318. Henri (c'csl-à-dire Leicesler) écrit à Balliol, aux hommes de Norlhumberland, devenir en force repousser l'invasion (18 juillet et 21 août r264. Shirley, /. L, p. 259 et 269). l! était, néanmoins, toujours question de négociations à Boulogne sous la médiation de saint Louis (ibid., p. 261-27P).

2. Conlin. Malth. Taris, t. IX, p. 123, 124; Tillemont. t. IV, p. 321-

L'arrivée d'Edouard parmi les fidèles du roi fut un signal pour tous ceux qui étaient las de Simon de Montfort. Un auteur va jusqu'à dire que le prince réunit 200 000 hommes. Leicester rassembla ses partisans; mais Edouard défit les troupes que Simon, fils du comte, lui amenait, et il rejoignit le comte lui-même près d'Évesham, quand ce dernier marchait vers lui, le prenant pour Simon son fils. Leicester vit bien qu'il était perdu. Il n'en combattit pas moins vaillamment et succomba sous le nombre de ses ennemis avec Henri, son fils aîné. Le roi Henri, mené bon gré mal gré à la bataille, fut blessé luimême et ne se sauva qu'en se faisant connaître d'un seigneur qui Fallait tuer pour la cause du roi (4 août 1265)^

Après la bataille de Lewes, Leicester avait compris que, pour assurer l'avenir de ses réformes, il y fallait intéresser la nation, et c'est pourquoi il avait appelé au parlement les représentants des bourgs: origine de la Chambre des Communes. Cela ne lui conserva pas la victoire : la bataille d'Evesham venait d'en décider; mais le principe qu'il avait introduit dans la composition du parlement lui survécut, et fut, avec la Grande Charte, la base de la constitution et le secret de la force de l'Angleterre.

1. Cont. Matth. Paris, t. IX, p. 124-128; Guill. de Nangis, t. XX, p. 417; Privât, t. XXIII, p. 18. — Saint Louis intervint encore, pour adoiicir en faveur des vaincus les ressentiments de la victoire. II écrivit à Henri III, le pres'^ant d'afl'ermir par sa modération une paix qui serait si utile à son royaume et lui permettrait d'accomplir son vœu d'aller en Terre Sainte {{"■ mai 1266. Shidey, l. l., p. ;W, 300).^

Afïaires d'Allemagne et d'Italie.

Saint Louis ne montra pas moins de désintéressement et de modération dans les affaires d'Italie et d'Allemagne'.

Nous avons dit que le pape ne pouvait avoir dans Rome aucune sécurité, s'il voyait le sud de l'Italie aux mains du prince qui, par l'Empire, avait tant d'influence dans le nord de la péninsule. La maison des Hohenstaufen s'était par là rendue si redoutable, que, même après Frédéric II, il la voulait ruiner des deux cotés à la fois. Elle était représentée par Conrad, et défendue : en Allemagne, par Conrad luimême, qui tenait tête à Guillaume de Hollande ; en Italie, par Manfred, fils légitimé de Frédéric II, qui occupait le royaume de Naples avec le titre de viceroi, et par divers seigneurs, comme Eccelino di Romano et autres, élevés par Frédéric, et, par suite, liés à sa cause. Malgré cela, l'avantage était assuré au pape, s'il savait répondre à tous les vœux qui le rappelaient en Italie. Innocent IV en avait pu juger par les acclamations qui l'accueillirent à son retour. Malheureusement, il ne se contenta pas de réclamer l'indépendance pour le Saint-Siège et pour l'Italie elle-même : il crut que cette indépendance ne serait pas assurée, s'il n'y joignait un surcroît de domination. Il voulait reprendre Naples, fief du saint-siége, pour en faire une possession directe de la papauté,

1, Tillemont a traité avec son érudition ordinaire de la conquête du royaume de Naples dans un appendice à sa Vie de saint LouiSy t. VI,

et à Milan même, lors de son passage, il nomma le capitaine de la ville sans consulter les habitants.

Cela produisit à son égard un refroidissement dont l'ennemi devait profiter.

Conrad avait compris que la question capitale était celle qui se débattait avec le pape, et que, par conséquent, elle était à résoudre, non en Allemagne, mais en Italie. Il s'y rendit sans plus d'hésitation, et, avec l'aide des flottes de Gênes et de Pise, il débarqua au pied du Gargano et rentra dans Naples par force. Cette restauration fut un signal pour tous les Gibelins que le triom[)he des Guelfes avait consternés. Déjà le contre-coup s'en était fait sentir au nord, et Milan même prenait pour capitaine un seigneur allié de sa famille, quand il mourut, laissant un enfant de deux ans, le petit Conradin (1253) \

Cette mort semblait porter un coup fatal à sa maison. En Allemagne on ne pouvait tenir compte de cet enfant. Après Guillaume de Hollande, qui périt, en 1256, dans une euerre contre les Frisons révoltés, on vit les princes allemands chercher un empereur au dehors et se partager entre Richard de Cornouailles, frère de Henri III, et Alfonse X, roi de Castille (1257). En Italie, l'héritage était divisé entre Manfred qui se portait comme tuteur du jeune Conradin en Sicile, et les seigneurs du Nord qui, ne reconnaissant plus de chef, se faisaient maîtres dans leurs cités : Eccelino di Romano, Albéric, son frère, les marquis d'Esté, de Saint-Boniface, etc. Innocent IV consentait bien à user de quelque ménagement dans le nord ; mais au midi, il voulait toujours Naples, et Manfred, qui l'y avait accueilli comme suzerain, vit

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