Ibid., p. S\,fg
qui, ayant aussi pris la croix, n'étaient pas encore arrivés, comme le prince Edouard d'Angleterre. Ceux qui seraient empêchés par une cause particulière devaient demeurer dans un lieu qui leur serait désigné, jusqu'au retour de leurs vaisseaux (art. 10).
Pour prix de cette retraite, l'émir s'engageait à payer aux chrétiens 210000 onces d'or: l'once équivalant à 50 pièces d'argent de leur monnaie pour le poids et pour le titrée La moitié devait être payée comptant ; l'autre en deux termes égaux, à la lin de chacune des deux années suivantes. L'émir donnait des cautions, prises parmi les négociants chrétiens, pour le payement de sa dette. Nous avons signalé l'esprit de saint Louis dans la clause relative au culte chrétien; nous retrouvons la main de Charles dans cette stipulation d'une autre nature sur le tribut dont l'émir était tenu envers la Sicile. Le sultan s'engageait à payer à Charles l'arriéré de cinq ans qui était dû, et à lui donner désormais chaque année le double de ce qui était payé à l'empereur (art. 20).
Le traité, fait au nom de tous les barons présents, comprenait spécialement dans ses stipulations l'empereur de Constantinople Baudoin (chassé alors de son empire et pour toujours), les comtes de Poitiers, de Flandre et de Luxembourg (art. 14). Les moines, prêtres et évêques étaient pris, comme les seigneurs, à témoin de la paix jurée (art. 18).
Le but de l'expédition se trouvait-il atteint? Nul sans doute n'était en droit de se le dire; mais on ne pouvait raisonnablement pousser plus loin une entreprise qui, dans cette voie, était vraiment si contraire
1. Si, comme il est probable, cette pièce d'argent est le gros tournois ou sou tournois (1 fr. 01,319) les 210000 onces d'or équivaudraient à 10 638 495 fr.
à la raison : la maladie décimait l'armée des chrétiens, et l'on pouvait douter qu'en cet état, et malgré les renforts de Charles d'Anjou, elle fût capable d'emporter la ville. Charles d'Anjou fut pourtant blâmé par quelques contemporains d'avoir ainsi fini la guerre. On l'accuse de n'avoir fait la paix que par l'appât du tribut. Ce tribut ne fut pas sans doute étranger aux causes secrètes de l'entreprise; mais si on peut reprocher au roi de Sicile d'avoir, dans un intérêt tout particulier, poussé à cette guerre, on ne peut lui imputer à crime de l'avoir terminée. Dans la situation présente, il n'y avait pas autre chose à faire. Pour ne point paraître abandonner, dès les premiers pas, la croisade, on se lia par un nouveau serment : on jura d'aller plus tard, dans la Terre Sainte, combattre les Sarrasins, et on se prépara à retourner en France par la Sicile et l'Italie. Quand les croisés auraient refait leurs forces, le roi de France étant couronné, ils devaient reprendre valeureusement les armes pour exterminer les ennemis de la foi \
1. Primat, t. XXIII, p. 82; Guill. de Nangis. t. XX, p. 63; cf. Baud. d'Avesnes, t. XXI, p. 177. On trouve dans la Grande chronique de Limoges [Majus chronicon Lemovicence) cette assertion, « qu'on aurait pu prendre Tunis, mais que l'avarice, dont les rois mêmes, dit Fauteur, ne se gardent pas, y fit obstacle ; car, ajoute-t-il, le roi de Tunis donna beaucoup d'argent au roi de France pour qu'il se retirât, et rendit au roi de Sicile le tribut qu'il lui devait et qu'il ne lui payait pas. » [Uist. de France, t.- XXI, p. 176). Le roi de France c'est Philippe le Hardi : mais même à son égard l'assertion est contestable. Cette accusation est plus généralement reproduite contre Charles d'Anjou (voy. Chron. anonyme française, dans les Hist. de France, t, XXI, p. 86) ; mais elle est réfutée par Primat, avec toute la chaleur qu'il a pour la cause de ce prince : « Et adonc commença tel murmure à estre el pueple contre le roy de Secile, et sans cause ; car quant la simplesce commune se consent à l'opinion du commun, elle entent moult de fois choses non certaines, et si ne set pas quel chose il appartient au négoce du fait des armes ne quel péril il y puet avoir. Et si n'est pas legière chose à croire que si loyal prince corrompist son courage de la fraude de nul malvais malice, ne
460 CHAPITRK XXIV. [1270]
Retour en France. — Canonisation de saint Louis.
On n'avait pas attendu jusque-là pour rendre à saint Louis les derniers devoirs : ses soldats avaient été admis à le contempler sur son lit de mort. Son âme en sortant de son corps avait laissé sur son visage comme l'empreinte d'une beauté céleste. Ce fut en quelque sorte une profanation de plus que de traiter ses restes selon l'usage pratiqué à l'égard des grands personnages : pour séparer les os des chairs et préserver celles-ci d'une trop prompte corruption, on faisait bouillir le corps; le corps était ci(ii\ selon l'expression brutale du temps. Ses os furent déposés dans le cercueil et devaient être transportés à Saint- Denis ; mais l'armée ne voulut pas s'en séparer; elle les retint comme un gage de la protection divine tant qu'elle aurait à combattre l'ennemi : car c'étaient pour elle de saintes reliques ; elle devait même au retour leur faire escorte jusqu'à leur dernière demeure. Les intestins et le cœur furent donnés à Charles d'Anjou, qui les déposa à Montréal, près de Palerme. C'est là que jusqu'aujourd'hui on n'a pas cessé de les vénérer*.
que il il vousist décevoir en nulle manière la chevalerie du royaume de France qui avoit esprouvé la loyauté de li en tant de bons et souverains fais, et auquel la divine vertu avoit ottroié et donné grâce d'avoir vaincu et eu Tictoire sus ses anemis en deu.x très grièves batailles par l'aide et par la vertu de la dite chevalerie. • {Ibid., t. XXUI, p. 80-81.)
1. « Douquel li cors fu apparilliés et cuis. » (Guill. de Nangis, ibid , t. XX, p. 457.)
2. La discussion sur le cœur de saint Louis, soulevée au sein de l'Académie des inscriptions par la découverte d'un cœur sous une dalle de la
On quittait Tunis avec tous les honneurs de la guerre; mais le retour fut désastreux. Une tempête dispersa la flotte, et beaucoup allèrent périr au port de Trapani, en Sicile; plusieurs, après avoir regagné la terre, moururent des fatigues et de la fatale influence de Texpédition : le roi de Navarre et sa femme Isabelle, fille de saint Louis, la reine Isabelle, femme du jeune roi Philippe III, le comte de Poitiers et sa femme, qui, mourant sans enfants, laissaient ainsi à la couronne le grand héritage du midi de la France, Toulouse avec Poitiers, etc. \
Les historiens du temps qui nous ont raconté à divers points de vue la vie de saint Louis, ajoutent au récit de ses actes privés ou publics l'histoire de ses miracles, qui continuaient son action bienfaisante parmi les peuples, et amenèrent bientôt sa canonisation- : l'enquête, ordonnée déjà par Grégoire X peu
Sainte-Chapelle, il y a déjà plusieurs années, est définitivement tranchée dans le sens qu'avait soutenu Letronne, par le texte fort explicite de Primat, qui va paraître pour la première fois dans le tome XXIII des Historiens de France. Après avoir raconté, comme l'ont dit aussi ou répété les autres historiens, que les entrailles du roi furent portées à Palerme, en Sicile, il ajoute : « Et le couvent de celle abbaye vint sollempnellement à rencontre et reçurent le cuer et les autres entrailles de celui très dévot roy pour grant don et précieux. » (P. 58). Et plus loin, en parlant des miracles opérés par l'intercession de saint Louis, en Sicile : « Quand le saint cuer et les entrailles de celi saint roy furent portées en Secile en la devant dite abbaïe de Mont-Royal.... » un chevalier reçoit dans son hôtel ceux qui apportaient les reliques; et le miracle s'opère « en la chambre et en la place où le saint cuer et les entrailles avoient geu. » (P. 68). c'est la confirmation explicite de ce qu'avait déjà dit le témoin le plus compétent, le confesseur de saint Louis mourant, Geoffroi de Beaulieu, ch. XLvii, t. XX, p. 24. Voy. le Mém. de Letronne sur la lettre de Thibaut, roi de Navarre, Mém. de VAcad. des inscr., t. XVI, part, ii, p. 298 et suiv.
1. Primat, t. XXIII, p. 82-88; Guillaume du Puy-Laurens, t. XX, p. 775, etc.
2. Geoffroi de Beaulieu. chap. l, t. XX, p. 25; Guill. de Chartres, p. 38- 41; Miracles de saint Louis, dans les Histor. de France, t. XX, p. 121 et suiv.; Guill. de Kangis, ibid., p. 462-464 ; Chron. lat. anon., ibi'd., t. XXI,
462 r-IlAPITUK XXIV. [1270]
après sa mort, préparée dans les années suivantes et décidément ouverte en 1282 par Martin IV, aboutit au décret de canonisation rendu par Bonifaco VIII le 11 août '1207^ L'historien moderne peut s'arrêter à sa mort et se borner à raconter ses vertus. Son élo^c est dans le tableau que nous avons essayé d'en tracer. Une chose le caractérise comme roi. L'impression qu'il avait faite demeura si vive parmi les générations qui suivirent, que dans toutes les crises du royaume, quand un roi voulait ramener la confiance du peuple, quand le peuple souhaitait quelque remède à ses maux, les regards ne se portaient pas vers l'avenir, ils se retournaient vers le passé. On ne promettait, on ne demandait qu'une chose : c'était le rétablissement de ce qui existait sous saint Louis. Il avait mérité que son règne demeurât comme un idéal au-dessus duquel on ne voyait plus rien. Exemple plus admiré des peuples que suivi par ses successeurs. Et pourtantque pouvaient-ils ambitionner de plus?SaintLouis avait montré que pour être fort à l'intérieur le pouvoir royal n'avait pas besoin d'absorber en soi tous les droits, de supprimer toutes les franchises : il les avait consacrés jusqu'à reconnaître le droit de prendre les armes contre lui, droit dont pn cessa d'user, tant il mettait de scrupule dans l'administration de la justice. Il avait montré que pour faire de la France la première puissance de la terre, il n'était pas besoin de l'esprit de conquête : c'était assez du désintéresse-
p. 200; Primat, t. XXIII, p. 68-72. Le traducteur du texte latin de Primat y ajoute sur ce sujet un chapitre en son propre nom : chap. XLviii : <■ Les miracles que frère Jehan du Vignay vit avenir en Normandie de monseigneur saint Louis, » ibid., p. 72. Cf. Salimbene, Chron., p. 352.
1. Voy. la bulle de canonisation, publiée par Boniface VIII, Histor. de France, t. XXIII, p. 149.
ment et de l'équité. Saint Louis n'avait qu'à choisir entre les dépouilles de la maison des Ilolienstaufen, soit en Allemagne, soit en Italie. Il n'en prit rien, et sa voix fut l'arbitre du monde.