Pouchet, l. l., p. 565 et suiv
4. Dumas, Leçons sur la philosophie chimique (1836), 1" leçon, p. 6.
dans le secrets de la nature^ mais lui dérober ses procédés et aider à son œuvre. On croyait que l'objet du travail souterrain de la nature était ce qu'on regardait comme le plus précieux métal, l'or; que l'or était en germe dans tous les métaux ; qu'il ne s'agissait que de le dégager des impuretés qui l'empêchaient de se produire. Le but de l'alchimie était de l'en tirer et de trouver l'agent qui pourrait y servir : c'était la pierre philosophalC;, lapis philosophorum^ De là des efforts passionnés qui eurent au moins pour résultat de faire entrer la science, par la voie de manipulations sans un, dans le champ de l'expérimentation ; mais de là aussi des élucubrations théoriques qui l'entraînaient dans les sphères du mysticisme ou du panthéisme, et finirent même par précipiter quelques esprits dans les folies des sciences occultes.
La science de la nature ne se réduisait pas aux recherches de l'alchimie : elle avait eu dans l'antiquité pour maître Aristote, et Aristote était resté le seul maître du moyen âge. C'est à la lumière de ce grand esprit que les Arabes avaient cultivé les diverses branches de l'histoire naturelle ; c'est à son école que se formèrent aussi en cette matière les docteurs chrétiens. Tous les grands noms de la philosophie au treizième siècle ont leur place dans la série des naturalistes. Au premier rang, Albert le Grand dont les œuvres forment un immense commentaire de celles du philosophe de Stagyre et de son disciple arabe Avicenne, commentaire enrichi des emprunts qu'il avait pu faire aux savants d'un temps postérieur
1. Par le mot pierre on n'entendait pas nécessairement une matière solide. On cherchait la pierre philosophale par la voie humide comme par le feu. Voy. Dumas, Leçons sur la philosophie chimique, V leçon,
et des notions nouvelles dues à ses propres recherches. La zoologie, la botanique, la minéralogie, la physique lui sont redevables à ces titres. Partant de l'Iiomme dans l'étude des animaux, il a reconnu la stabilité des espèces; il a touché à l'anatomie végétale, visité les mines, traité de la physique du globe, parlé des eaux thermales, de l'aimant, de la boussole, mis la main aussi à l'alchimie. Saint Thomas d'Aquin, plus puissant comme philosophe, est moins complet comme savant. Il a traité aussi de la physique, de la météorologie, mais est resté étranger à l'étude des animaux; en outre il a moins donné à l'observation qu'à la théorie : la science est chez lui plus volontiers abstraite que pratique et expérimentale. Il en est autrement du troisième des grands noms de la science encyclopédique au treizième siècle, Roger Bacon.
Roger Bacon avait peut-être fait plus que personne pour les progrès de la science puisée dans les livres. Il avait proclamé la nécessité de l'alliance des sciences et des lettres, recommandé l'étude des langues de l'antiquité et des langues de l'Orient, et, prêchant d'exemple, il avait appris le grec, l'hébreu, l'arabe : moyen de pénétrer dans l'enseignement des auteurs orientaux, sans le secours trompeur des traductions. Mais en même temps il avait insisté sur l'étude des sciences en elles-mêmes et mis l'autorité de l'expérience au-dessus de tout. Sa méthode, trois siècles avant son homonyme François Bacon, aurait pu renouveler la science, et l'on sait ce qu'il en tira par luimême. Il donne le secret de la composition de la poudre à canon (il l'avait pu apprendre des Arabes qui le tenaient des Orientaux) ; il parle des verres grossissants et des ponts suspendus; il prédit que les voitures pourront marcher sans chevaux, (^ue l'homme
saura se diriger dans les airs, etc., prédictions plus inspirées, il est vrai, par l'imagination que fondées sur la théorie et le calcul : car dans sa fougue il dépassait les limites marquées par les dogmes tout aussi bien que celles oii s'arrêtait l'expérimentation. On sait aussi ce que la hardiesse de cette imagination lui valut. Entré assez tard dans l'ordre des franciscains (vers 1257), il alarma ses supérieurs et par la nouveauté de ses aperçus et, il faut le dire, par la témérité de plusieurs assertions en théologie comme dans le reste. L'ordre des franciscains s'était vu compromis naguère par son général Jean de Parme, auteur de Y Introduction à f Évangile éternel. Roger Bacon trouva pourtant un protecteur éclairé dans le pape Clément IV à qui il adressa ses principaux ouvrages, YOpusmajus ('\'267), et dans la même année VOpus minus et ÏOpus tertium. La mort de Clément IV (1 268) le laissa sans appui, exposé aux défiances et aux appréhensions de son ordre. Condamné à la prison en 1 278, il y resta environ quatorze ans, sans livres, sans instruments de travail. Il n'en sortit que pour mourir deux ans après (1294)*.
Saint Louis n'existait plus lorsque cette persécution atteignit Roger Bacon ; et quant aux deux autres docteurs, Albert le Grand et saint Thomas
l. Sur Roger Bacon^ voy. la thèse de M. Ém. Charles : Jîoger Bacon, sa rie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inédits; et les rectifications que M. Jourdain a proposées en quelques points de sa biographie par une communicalion lue à l'Académie des inscriptions et insérée aux Comptes rendus des séances (année 1873). Il y émet l'opinion que la naissance de Roger Bacon pourrait être reculée de 1214 à 1210. Était-il Anglais ? On le dit généralement et la chose est probable, mais néanmoins il ne serait pas impossible qu'il fût Normand ou de famille normande. Roger Bacon étudia à Oxford. Il habita la France dès 124T, peut-être même auparavant, jusqu'en 1267 et probablement au delà. C'est en France qu'jl fit ses principaux ouvrages. C'est probablement en France qu'il fut condamné en 1278, par le général des franciscains, Jérôme d'Ascoli.
d'Aquin, s'il contribua au développeraeat de leurs travaux, ce fut uniquement par la protection générale qu'il donnait à l'Université, par la faveur qu'il témoignait en particulier aux dominicains et la considération qu'il avait pour eux-mêmes. On se rappelle ce qui est raconté du saint roi et du saint docteur. Un jour que saint Thomas dînait à la table de saint Louis, il s'arrêta, et, frappant sur la table: « Je tiens, s'écria-t-il , un argument décisif contre les manichéens; » et le roi, loin de s'en fâcher comme d'un manque de respect, lit apporter aussitôt tout ce qu'il lui fallait pour l'écrire, de peur qu'il ne sortît de sa mémoire. Quoi qu'il en soit, au fond, de l'anecdote, elle peint au naturel saint Thomas et saint Louis. Mais il y a un autre dominicain que le saint roi aida plus spécialement et dont il encouragea les travaux, c'est Vincent de Beauvais. Saint Louis mit à sa disposition les livres qu'il avait réunis et fait copier, et ce fut grâce à ce concours que le savant religieux composa son grand ouvrage : Bibliotheca mundi ou Spéculum générale, divisé en trois parties : le Miroir naturel, comprenant la description de la nature, vaste traité d'histoire naturelle où se rencontre tout ce que l'on savait en ce temps-là ; le Miroir doclrrnal, complément du précédent, où trouvaient place, avec la théologie et la philosophie, la grammaire, la physique, la politique, le droit, la médecine; elle Miroir hii,(orialy où il expose l'histoire générale jusqu'au jour où il écrit (vers 1250). A ce volumineux recueil se trouve jointe une quatrième partie, le Miroir moral; mais l'authenticité en est justement contestée*.
l. Sur Vincent de Beauvais, voy. VHist. lUtér. de la France, t. XVIII, p. 'i49. Sa vie et ses ouvrages ont fait l'objet d'un mémoire de M. Bou-
Éloquence sacrée. — Histoire et géographie.
On a vu le rôle de l'Église à tous les degrés de l'enseignement et jusque dans les sciences qui lui étaient moins naturellement dévolues, comme le droit et la médecine^ sciences où du reste elle voulut ellemême restreindre sa part en favorisant, par l'interdiction qu'elle en fit aux clercs, celle qu'y prirent les étrangers. Les lettres étaient plus régulièrement dans son apanage comme filles de l'antiquité dont elle était Théritière.
Elle seule pouvait prétendre à l'éloquence. Le barreau vient à peine de succéder au champ clos du combat judiciaire. La tribune sera des siècles avant de se relever. La chaire seule est debout*. . Le clergé tant régulier que séculier y a paru avec honneur. Nous n'y trouvons plus saint Bernard ni Pierre le Vénérable, mais pourtant il y a des noms dignes encore d'être cités :
Parmi les prélats, Jacques de Vitry, cardinal évêque
tarie, couronné en 1863 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'auteur rappelle que l'ouvrage de Vincent de Beauvais formait d'abord dans son immensité un seul tout : c'était trop long; on l'invita à le réduire. Il l'abrégea en cent cinquante pages; c'était trop court. On ne pouvait pas se priver des résultats d'une si vaste érudition. Pour tout concilier on lui permit de publier l'ouvrage primitif en le partageant en trois parties : Spéculum historiale ; Spéculum doctrinale; Spéculum naturale, à la condition que chaque partie fut précédée d'un résumé des deux autres, afin que les trois pussent être acquises séparément. C'est sous cette forme qu'il nous est resté.
1. Voy. sur cette matière un ouvrage spécial fait sur des documents la plupart inédits : Lecoy de la Marche, la Chaire française au maijen âge, ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Pans, 1868.
200 CIIAPITRI- XIX.
deTusculuiii, l'hislorieii des chrélicns d'Orient, et le prédiccitcur de la cinquième croisade; Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris de 1228 à 12 V.)', qui, au contraire, avait voulu détourner saint Louis de prendre la croix : bien que le saint roi ne l'ait point écouté en cette occasion, il estimait fort son grand sens, comme le prouve Tanecdote rapportée par Joinville'; Philippe Berruyer, évéque d'Orléans, puis archevêque de Bourges (1222-1200;; Kudes deChàteauroux, qui fut évèque de Tusculum après Jacques de Vilry, et accompagna, comme légat du saintsiége, saint Louis en Egypte. Un prédicateur de croisade, moins élevé en dignité que Jacques de Yitry, mais plus fameux par son éloquence, c'est Foulques, curé de Neuilly; mais il appartient plutôt au douzième siècle, et c'est Jacques de Vitry qui s'est fait l'historien de sa prédication. Parmi les sermonaires du règne de saint Louis appartenant au clergé séculier, rappelons encore son chapelain Robert de Sorbon dont nous avons parlé plus haut, et Pierre de Limoges qui a fait un recueil des sermons de son temps, au moins de 1260 à 1273, pour offrir aux prédicateurs des exemples décomposition oratoire'.
Les anciens ordres religieux, l'ordre de Cluny, l'ordre de Cîteaux, n'avaient pas déserté la voie où saint Bernard avait brillé d'un si grand éclat. Parmi les prédicateurs de l'ordre de Cîteaux, il faut nommer un trouvère, Hélinand, qui avait eu grand succès par ses chants à la cour de Philippe Auguste,
1. Sur l'élection de Guillaume d'Auvergne, évôquo de Paris, des détails trôs-curieux nous onl été conservés par une lettre de Grégoire IX, du 8 avril 1228, publiée par M. Hauréaudans le recueil des Notices cl extraits des wanuscrits, t. XXI, 2" partie, p. 506.
2. Juiiiville, ch. XiV, et ci-après, p. 47.i. :i. Locoy de la Marche, l. L, p. (9-104.
et qui^ se dérobant à cette gloire du monde, avait fini par s'enfermer dans l'abbaye de Froidmont en Beauvoisis^ où il mourut en 1237'. Mais ce sont les deux ordres nouveaux fondés par saint François et par saint Dominique qui fournirent les plus dignes successeurs au grand prédicateur du douzième siècle. On sait quel entraînement il y avait dans la parole de saint François, quelle force dans celle de saint Dominique: L'ordre de Saint-Dominique était tout spécialement voué à la prédication (les frères Prêcheurs) ; et il produisit dès le début non-seulement de grands orateurs sacrés comme Matthieu de France, Réginald, Jourdan de Saxe, etc., mais des livres destinés à former et à guider les prédicateurs, comme le traité d'Etienne de Bourbon, dont le mérite a été récemment mis en lumière*. Toute la première moitié du treizième siècle, depuis la fondation des deux ordres, fut remuée par leur prédication : on y sent la puissance du souffle qui les a inspirés à l'origine. Mais un grand changement se manifeste, dit le jeune savant que j'ai cité, « le jour où ces religieux pénètrent dans les écoles, s'adonnent à l'étude passionnée d'Aristote, et, d'orateurs populaires, se font dialecticiens savants. A partir de 1260 surtout l'art oratoire suit la pente qui entraîne tous les esprits vers la subtilité ou l'affectation des scotistes. Les procédés mécaniques remplacent plus fréquemment l'inspiration. Dans les sermons aux clercs, la science devient obscure ; dans les sermons aux fidèles, la familiarité devient triviale. En un mot, on voit
\. Voy. sa notice, par dom Brial, dans l'Histoire littéraire, t. XVIII, p. 87.
2. Tractatus de diversis materiis prxdicaliilihus ordinatis et distinctis in septrm partes, secundum septem dona Spiritus sancti. Voy. Lecoy de la Marche, l. i.,p. 106.
apparaître les symptômes d'une décadence qui se manifestera sur plus d'un point et qui se développera dans les siècles suivants'. »
De grands noms soutiennent d'ailleurs encore la réputation de la chaire dans la deuxième moitié du règne de saint Louis : ce sont ceux des grands docteurs qui ont alors illustré l'Église : Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, dont les sermons, pleins de science, sont malheureusement gâtés par les subtilités delà scolastique'; saint Bonaventure, dont la parole plus dégagée des liens de l'école a des accents qui partent du cœur et nous révèlent le docteur séraphique\ Ajoutez des traités oiî l'on retrouve, sous des formes nouvelles et avec de nouveaux exemples, la pensée qui avait inspiré ceux de Jacques de Vitry et d'Etienne de Bourbon, comme le traité dcErudilionc prœcJicdtorum de Humbert de Romans, qui entra dans l'ordre de Saint-Dominique en 12*24 et en fut général trente ans plus tard*. Dans ce genre de travaux on arrive bien vite (on y était arrivé dès la fm du treizième siècle) aux répertoires et aux manuels, c'est-àdire à la suppression de l'inspiration personnelle