CHAPITRE VI
Comme l'a si bien dit M. Wallon (i), saint Louis a cherché avant tout le royaume de Dieu et sa justice, mais, selon la promesse divine, le reste lui a été donné comme par surcroît. Il a été, à son époque, le souverain par excellence, et combien pâlissent devant sa royale figure celle de Henri III d'Angleterre et, malgré des dons naturels gâtés par une ambition et des vices sans frein, celle de l'empereur Frédéric II! Aussi cette pure et sublime physionomie est-elle demeurée, aux yeux de l'histoire, au centre et au sommet de cette grande époque, qui marque l'apogée du moyen âge. Comme le dix-septième siècle est le siècle de Louis XIV, le treizième siècle est le siècle de saint Louis. Il y a une harmonie manifeste entre tout ce que la civilisation de ce temps eut de bon et de beau, malgré les imperfections dont n'est exempte aucune période de l'histoire humaine, et la figure ascétique, chevaleresque et royale, dont le front porte, avec le heaume et la couronne, l'auréole des bienheureux.
(i) La France chrétienne dans l'histoire, livre IV. chan I édition 111-12, pp. 296, 297, 3i3.
Nul cadre', nul édifice assurément ne pourrait paraître plus convenable aux effusions de la piété de saint Louis, que ces merveilles de l'architecture religieuse et de l'art chrétien, qui passant, sous son règne même, de l'austère élégance du style lancéolé à l'efûorescence rayonnante , essaient, pour ainsi dire, de spiritualiser jusqu'à la pierre, de jour en jouiplus docile à l'esprit hardi des architectes et à la main forte et habile des sculpteurs, et comme fière de servir d'encadrement aux splendeurs édifiantes et instructives des vitraux. Saint Louis a contribué directement aux développements de l'art gothique par ses nombreuses constructions et, en particulier, par l'édification de la Sainte-Chapelle, ce ravissant et vraiment expressif chef-d'œuvre de l'art français du moyen âge et de la dévotion du saint roi. « Que dire, écrivait Jean de Jandun (i) au commencement du quatorzième siècle, de cette chapelle qui semble se cacher par modestie derrière les murs de la demeure royale, si remarquable par la solidité et la perfection de sa construction, par le choix des couleurs dont elle brille, par les images qui s'y détachent sur un fond d'or, par la transparence et l'éclat de ses vitraux, par les parements de ses autels, par ses châsses resplendissantes de pierres précieuses? En y entrant, on se croit ravi au ciel, et introduit dans une des plus belles chambres du paradis. »
Une notable partie de Notre-Dame de Paris a été construite sous saint Louis, qui certainement y contribua de ses deniers, et dont le souvenir y est rap-
(i) Cité dans V Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p.
pelé d'un façon directe. « Le tympan de la Porte- Rouge, dit M. Lecoy de la Marche (i), contient quatre figures particulièrement intéressantes : ce sont celles de saint Louis et de la reine sa femme, à genoux devant Notre-Seigneur et la Sainte-Vierge. Marie semble intercéder auprès de son Fils pour le roi et la reine, qui, de leur côté, les supplient avec ardeur. » On compte encore parmi les monuments de l'art de ce temps la sépulture du jeune prince Louis, fils aîné du saint roi, mort en 1260. « La figure du gisant, dit le même écrivain (2) , a dans ce monument toute la placidité de l'innocence endormie dans le sein du Seigneur, et les moines qui garnissent les niches offriraient à eux seuls, par la variété de leurs attitudes et de leurs physionomies, la matière d'une très curieuse étude. » — Saint Louis fit refaire à Saint-Denis, dans le goût du treizième siècle, le tombeau de Dagobert et, entre i23oet 1240, renouveler, dit-on, les images des rois, ses prédécesseurs, ensevelis dans cette célèbre basilique.
S'il avait en peu d'estime la musique profane et, sauf aux repas solennels, la tenait éloignée de son palais , il avait pour la musique sacrée une sorte de passion, qui ne semble pas avoir été inutile aux progrès de Y harmonie à son époque : « Sa chapelle, supérieurement montée, donnait le ton aux autres, et, jusqu'au milieu des misères de la croisade, il avait avec lui des musiciens pour rehausser l'éclat du culte rendu sous la tente au Dieu des armées. Il paraît même qu'il ne pouvait s'en passer, car, pendant son pèlerinage à Nazareth, qui ne dura que
(1) Le Treizième siècle artistique, p. 176. (a) Ouvrage cité, pp. 187, 188.
deux jours, il fit, d'après Guillaume de Nangis, « chanter la messe et solennellement glorieuses vêpres et matines à chant et à déchant, à orgue et à trèbes instruments à corde), comme en témoignèrent ceux qui y furent (i). »
Nous avons consacré plus haut un chapitre spécial aux qualités et aux habitudes intellectuelles de saint Louis. Elles le portaient tout entier vers la littérature ecclésiastique et doctrinale, et le détournaient, au contraire, delà littérature profane, soit aristocratique ou populaire. Son règne glorieux et pacifique est loin pourtant d'être demeuré inefficace pour le maintien et le développement de la domination incontestée, alors exercée en Europe par la langue et la poésie françaises, et c'est sans aucun doute comme capitale de son royaume, en même temps que comme siège des plus florissantes écoles de la chrétienté, que Paris en vint à conquérir la renommée et l'influence extraordinaire qui lui furent bientôt reconnues partout. « La France seule, dit M. Léon Clédat (2), jouissait des bienfaits d'un gouvernement sage, consciencieux jusqu'au scrupule, soucieux de la paix publique, du bonheur de tous et d'une exacte justice, et elle rayonnait au dehors d'un éclat incomparable... A cette époque, le français était bien près de devenir la langue définitive de l'Angleterre, car il y faisait, dans le peuple même, de grands progrès", et sans la guerre de Cent ans, il n'aurait pas eu de peine, selon toute vraisemblance, à reléguer l'anglais à l'état de patois. Les écrivains anglais de naissance employaient le français. C'est aussi notre
(1) Lecoy de la Marche, ouvrage cité, pp. 408, 4°9-
(2) Les Grands écrivains français. Rulebeuf, pp. io-i3.
langue que choisissait Brunetto Latino, pour écrire sa naïve encyclopédie du Trésor*, et il donne ainsi la raison de son choix : « Bien que nous soyons Italien, ce livre est écrit en roman de France, parce que le langage des Français est le parler le plus délectable et le plus commun à toutes gens. » Depuis la conquête romaine, on n'avait rien vu de pareil à cette diffusion de notre langue...
« Paris prend déjà le rôle prépondérant qu'il n'a pas cessé de garder et qui en fait, dès ce temps, la capitale des lettres et des arts. Dans le merveilleux développement de l'architecture et de la sculpture monumentale qui caractérise le treizième siècle, l'école de l'Ile-de-France, comme l'a constaté Violletle-Duc, avait une supériorité marquée. . . Dans l'ordre littéraire, si les différentes provinces de la France continuent à produire des poètes et des prosateurs de talent, la langue de l'Ile-de-France prévaut de plus en plus sur les dialectes voisins, et les auteurs provinciaux s'excusent de mal parler le parisien. Enfin Paris était par excellence la ville des fortes études. Les étudiants y affluaient de toutes les parties du monde civilisé ; quelques-uns d'entre eux devenaient des maîtres à leur tour et s'honoraient de professer dans l'Université qui les avait formés. « Paris, écriyait en 1256 le pape Alexandre IV, remplit l'univers de la plénitude de sa science, répand les lumières de l'intelligence, chasse les ténèbres de l'ignorance, révèle au monde les secrets de la connaissance. C'est la cité renommée des lettres et des sciences, la première école de l'érudition. » Alexandre IV ne se contentait pas de célébrer la gloire de Paris, il y envoyait ses deux neveux et prouvait ainsi la sincérité de ses éloges.
« Parmi les étrangers célèbres qui ont étudié ou enseigné à Paris ou qui y ont séjourné au treizième siècle, on peut citer Albert le Grand, Bacon, le docteur admirable, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, le chroniqueur italien Fra Salimbene, ce « spirituel vagabond », et son compatriote Jean de Parme, qui fut non pas l'auteur, mais l'éditeur responsable de Y Evangile éternel, Brunetto Latino, enfin le grand poète Dante... Ce n'est pas seulement par les armes et par l'enseignement , c'est aussi par la littérature que nous agissions sur le monde, et on a là, au moyen âge comme de nos jours, une des causes principales de la diffusion de notre langue. »
Parmi les diverses branches de la littérature française du moyen âge, l'épopée nationale des chansons de geste, remplie des luttes de Charlemagne et de Roland contre les Sarrasins ennemis de la foi, aurait pu, à ce qu'il semble, n'être pas indigne de l'attention de saint Louis, si elle avait conservé son caractère primitif; mais elle était déjà tombée en pleine décadence, et la légende, qui en avait de bonne heure et de plus en plus expulsé l'histoire, y était elle-même remplacée maintenant par des inventions purement fictives, que la solidité d'esprit du saint roi ne pouvait guère lui laisser goûter. Il était moins accessible encore aux fictions de la table ronde et des poèmes d'aventure , dont la galanterie exaltée et aventureuse s'accordait fort mal avec les principes et les préceptes de la morale chrétienne, que choquait également, dans les plus renommées de ses compositions lyriques, qui étaient les chansons d'amour, la poésie aristocratique et courtoise des trouvères, disciples des troubadours de la France
méridionale. A la vérité, l'inspiration religieuse avaii sa place dans les productions narratives, lyriques ou didactiques de nos poètes. Mais la forme alors était loin de valoir le fond, et son insuffisance devait laisser insensible un esprit nourri, comme celui du pieux roi, de la forte substance de l'Ecriture et des Pères, et des beautés de la liturgie. Si Dante était né en France et à temps pour y composer, sous saint Louis, sa sublime vision épique, il eût pu peutêtre, sous telle ou telle réserve, obtenir pour sa puissante théologie poétique l'oreille et l'estime d'un si bon juge. Mais il naquit seulement en 1265 et en Italie. Ce n'est pas Rutebeuf, un pauvre clerc déchu devenu jongleur, c'est-à-dire à la fois rimeur et récitateur de profession, victime de son insouciance et de sa passion pour les dés, coureur de noces et de tavernes, toujours à l'affût de quelque aubaine qui ne venait pas toujours ; ce n'est pas Rutebeuf, dont la verve plus satirique que religieuse, malgré quelques pieuses chansons et quelques pieux récits, s'appuie sur une théologie très mince et sur une philosophie des plus ordinaires ; ce n'est certes pas Rutebeuf qui, si saint Louis avait eu occasion de le remarquer, aurait donné au pieux roi une idée favorable de cette poésie en langue vulgaire, qui épanchait dans les demeures seigneuriales ou bourgeoises et, au besoin, dans les carrefours de sa capitale, un intarissable flot de rimes trop aisées, semées çà et là pourtant de vifs traits d'esprit. Ces traits parfois n'épargnaient pas le saint roi lui-même, auquel notre bohème parisien à bourse toujours vide en voulait de ses largesses épanchées non sur les jongleurs, mais sur les ordres religieux. Rutebeuf ne reproche-t-il pas à saint Louis jusqu'à la fondation des Quinze-Vingts :
Le roi a mis en un repaire, liais je ne sais pas pourquoi faire, Trois cents aveugles côte à côte... ■ Les uns tirent, les autres poussent, Et se donnent mainte secousse, Car n'y a nul qui les éclaire.
Si le feu y prenait, nul doute Que l'ordre ne fût tout brûlé :
Aurait le roi plus à refaire (1).
Dieu merci, ces légères pointes, si mal fondées d'ailleurs, furent sans portée. Saint Louis, non seulement aux yeux des sages, mais dans l'opinion publique, eut le dernier mot. Il n'y eut certainement pas de canonisation mieux prévue d'avance et mieux accueillie que la sienne. Pourtant elle ne fut pas immédiate. Le Saint-Siège, si favorablement disposé qu'il fût, procéda, sous plusieurs pontificats successifs, à de mûres investigations, notamment sur les nombreux miracles obtenus par l'intercession du bienheureux roi, dont les ossements avaient été rapportés de Tunis et ensevelis à Saint-Denis (2). L'examen et la discussion de la cause furent si scrupuleux et produisirent tant d'écritures, qu'au rapport d'un des commissaires apostoliques, le cardinal Benoit Cajetan, il s'en trouva plus que la charge d'un âne. Ce fut ce même cardinal, élevé au souverain pontificat sous le nom de Boniface VIII, qui, le dimanche
(1) Léon Clédat, Rutebeuf, p. 60. — Saint Louis a pu, mieux que dans les poe'sies de Rutebeuf, goûter les charmes de l'esprit français dans les entretiens de Joinville.
(1) Voyez plusieurs recueils de ces miracles dans les Histotoricns de France, t. XX, pp. l\i et suiv., 121 et suiv., 46* et suiv. — Après la canonisation, une partie des reliques de saint Louis fut transportée à la Sainte-Chapelle. Son cœur avait été', à la demande de Charles d'Anjou, laissé en Sicile, à l'abbaye de Montréal.
ii août 1297, à Orvieto, inscrivit Louis IX au catalogue des saints et expédia la bulle de canonisation aux archevêques et évêques de France (1).
Cette canonisation eut donc lieu sous Philippe le Bel. Le seul rapprochement du nom de ce prince avec celui du pontife, qui conféra de si bon cœur au saint roi le suprême honneur d'un culte public, rappelle, hélas ! suffisamment combien l'esprit et la politique de saint Louis dévièrent sous le gouvernement de son petit-fils. La différence des deux princes saisit et blessa au cœur les survivants du grand règne. « Joinville, dit M. Gaston Paris (2), a laissé dans ses Mémoires des témoignages non équivoques de son peu de sympathie pour son nouveau maître... L'ami de Louis IX aurait voulu que tous les descendants du saint roi prissent modèle sur lui : « C'est, dit-il en parlant de sa canonisation, un grand honneur pour tous ceux de sa lignée qui voudront l'imiter par leurs bonnes actions, et un grand déshonneur pour ceux qui ne voudront pas se conformer à lui, un grand déshonneur, dis-je, pour ceux de son lignage qui voudront se mal conduire; car on les montrera au doigt, et l'on dira que le saint roi dont ils sont issus n'aurait jamais fait de telles mauvaises actions (3). » On peut ne voir ici qu'un avertissement général; mais d'autres passages sont absolument clairs. Après avoir rapporté ce que lui avait dit saint Louis du profit qu'on doit tirer des grands périls dont on
(1) Voyez le texte de la bulle, ainsi que celui des deux sermons prononce's par Boniface VIII à l'occasion et comme préface de la canonisation, dans les Historiens de France, t. XXIII, pp. I/J8 et suiv., i5î et suiv. 1 54 et suiv.
(1) Ouvrage cité, p. 59.
(3) Joinville, édition citée, § 761.
réchappe, et qu'il faut considérer comme des menaces que nous fait Dieu pour nous prévenir de son courroux et d'un châtiment imminent, il ajoute : « Qu'il y prenne donc garde le roi qui est à présent; car il est échappé d'aussi grand péril ou de plus grand que nous ne fîmes : qu'il s'amende donc de ses méfaits, en telle manière que Dieu ne frappe pas cruellement sur lui, ni sur ses biens (i) » On comprend que Joinville, qui admirait surtout en Louis IX sa loyauté parfaite et son amour de la justice, n'ait eu que de l'éloignement pour un roi qui avait à coup sûr de très grandes qualités, mais qui avait érigé la violence et la ruse en principes de gouvernement. » C'est à saint Louis qu'en appelaient la noblesse et le peuple de France des exactions de Philippe le Bel. Son successeur, Louis X, dut déclarer solennellement, le i4 niai i3i5, que toutes choses seraient rétablies en l'état où elles étaient du temps de saint Louis, et Philippe le Long, le 29 janvier i3i^, renouvela ces belles promesses (2). Mais l'esprit de Philippe le Bel, au moindre honneur et au moindre avantage de la monarchie française, continua de se mêler, en des proportions diverses, dans ce siècle et dans ceux qui suivirent, à l'esprit de saint Louis, demeuré pourtant présent, selon une large mesure, dans l'œuvre traditionnelle et vraiment nationale de sa dynastie et dans le gouvernement de ses meilleurs héritiers. Les désastres de la guerre de Cent ans faillirent anéantir l'œuvre et la dynastie, mais le céleste patronage de saint Louis ne manqua pas à la France. Son nom est intimement associé, par le témoignage même de l'héroïque vierge, h la mission
(1) Joinville, édition citée, § [\1.
(2) Tillemont, ouvrage cité, t. V, pp. 227-229.
■m SAINT LOUIS.
de Jeanne d'Arc. « Un jour, dit Cousinot de Montreuil, l'auteur de la Chronique de la Pucelle, Jeanne voulut parler au roi Charles VII en particulier, et lui dit : « Gentil dauphin, pourquoi ne me croyezvous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple ; car saint Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous; et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose, qu'elle vous donnera à connaître que vous me devez croire (i). »
La popularité toujours vivante de saint Louis est attestée, dans les derniers temps du moyen âge, par la composition et la représentation de deux mystères dramatiques en son honneur. Le second, œuvre non sans intérêt d'un poète dont la renommée, grâce surtout, il est vrai, à une fantaisie très peu historique de Victor Hugo, a refleuri de nos jours, est intitulé dans le manuscrit original : « Cy commence la Vie Monseigneur Sainct Loys, Roy de France, par personnaiges, composé par Maistre Pierre Gringoire à la requeste des Maistres et Gouverneurs de la Confrairie du dict Sainct Loys, fondée en la Chapelle de Sainct Biaise à Paris. » Cette confrérie était celle des maçons et charpentiers de la capitale, qui avaient pour patrons saint Biaise, évêque et martyr, et saint Louis, roi de France, et dont la chapelle était située rue Galande, près de l'église Saint-Julien-le-Pauvre. Au huitième livre de ce mystère, mêlé, selon l'usage des dernières compositions de ce genre, de personnages réels et de personnages symboliques ou allégoriques, voici comment est accueillie en France la triste nouvelle de la mort du saint roi :
(i) Procès, édition Quicherat, t. IV, pp. 208, 209. — Marius Sepet, Jeanne d'Arc, édition in-4°, 1896, pp. i83, 184.
LE POPULLAIRE.
Or ne savons-nous en quel lieu Est nostre Roy et vaillant prince ; Long temps y a qu'en la province De France n'en eusmes nouvelle ; La haulte puissance immortelle Le veuille au besoing secourir.
BON CONSEIL
Tous subgetz sommes à mourir ; Popullaire, ne faiz doubtance Que Loys, le bon Roy de France, Qui a entretenu la paix En son temps, est, je te prometz, De ce siècle cy trespassé Et son filz Phelippe a lessé Pour conduire tout son arroy Et noble train.
LE POPULLAIRE.
Ha, le bon Roy !
Il a soutenu la police; Il a observé la justice, Honnestement selon la loy, Droit et raison.
BON CONSEIL
Ha, le bon Roy t Toute l'Église militante A esté docte et florissante, Paisible, vivant à requoy (1), Durant son temps.
LE POPULLAIRE.
Ha, le bon Roy !
Il supportait (2) bourgoys, marchans, Mesmes les laboureurs des champs,
En repos.
Soutenait.
Pugnissant gens pleins de desroy (1), Pillars, larrons.
BON CONSEIL
Ha, le bon Roy !
Simples, ygnorans supportoit, Pauvres, mendians conffortoit, Observant de Jhesus la foy, Redoubtant Dieu.
LE POPULLAIRE.
Ha, le bon Roy!... (2)
Le mouvement de la Renaissance, dont ce n'est pas ici le lieu de comparer les bons et les mauvais aspects, les avantages réels et les inconvénients plus certains encore, a eu, parmi ses plus fâcheux résultats, celui de produire, dans l'ordre politique, un déplorable attachement au scepticisme de Machiavel, dans l'ordre intellectuel, un aveugle engouement pour l'antiquité païenne : double et grave dommage à l'esprit, à la tradition, à la gloire même de saint Louis. Isolée de son vrai milieu, cette figure, si essentiellement chrétienne et française, ne fut plus ni bien comprise ni bien sentie. L'historien Pierre Mathieu la gratifie très ridiculement de la faveur de Jupiter. Le bon Pierre Lemoyne, de la Compagnie de Jésus, qui a eu du moins le mérite de réagir, par le sujet même de son poème héroïque en dix-huit chants (i653), contre l'exclusivisme, extravagant qui avait voué notre littérature aux seuls héros grecs et romains, est cependant, comme malgré lui, tellement pénétré des influences dominantes, qu'il en-
(i) Désordre.
(a) Œuvres complètes de Pierre Gringoire réunies pour lapre mièrefois par MM. Anatole de Montaiglon et J. de Rothschild, t. II. Mystère inédit de saint Louis, pp. IX, XIII, 287, 288.
chevêtre autour du saint roi le plus étrange amalgame de l'Olympe, du Parnasse et des féeries héroï-comiques de l'Arioste et du Tasse (i). Dans la belle épître (1669) où Boileau essaie de détourner l'ambition de Louis XIV de sa fâcheuse passion de guerre et de conquête, quand on lit ces vers :
Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérants
L'erreur, parmi les rois, donne les premiers rangs :
Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires.
Chaque siècle est fécond en heureux téméraires ;
Chaque climat produit des favoris de Mars ;
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars;
On a vu mille fois des fanges Méotides
Sortir des conquérants goths, vandales, gépides.
Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets,
Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
La terre compte peu de ces rois bienfaisants ;
Le ciel à les former se prépare longtemps...
On croit qu'il va nommer saint Louis. Point du tout, c'est Titus qu'il propose en exemple à Louis
Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée (2)...
La mémoire du plus chrétien et du meilleur de nos rois ne pouvait pourtant s'effacer en France sous le règne de ses descendants. L'application à nos annales de l'érudition critique, commençant à scruter l'histoire nationale avec le même soin et la même méthode rigoureuse qui avaient été appliqués à l'antiquité grecque et romaine, devait amener une re-
(1) Julien Duchesne, Histoire des poèmes épiques français du dix-septième siècle, p. 1 37 et suiv.
(2) Boileau, épître I.
naissance de la gloire de saint Louis. Du Cange et Le Nain de Tillemont s'appliquèrent à mettre en lumière les caractères exacts de sa vie et de son époque. A la vérité, le travail de Tillemont n'a été publié que de nos jours, maisFilleau de la Chaise s'en servit pour composer sa Vie de saint Louis (1688), aujourd'hui oubliée, mais qui ne fut pas inutile alors. L'image de son auguste ancêtre n'était pas du reste aussi complètement absente que ses erreurs pourraient le faire supposer, de l'âme toujours française et royale, et, à la fin, sérieusement et solidement chrétienne de Louis XIV, et l'heureuse influence de Madame de Maintenon contribua sans doute à l'y raviver. C'est ce qu'attestent, à ce qu'il semble, deux créations que n'eût pas désavouées saint Louis : l'ordre de chevalerie destiné à récompenser le mérite militaire et placé sous le nom et le patronage du saint roi (1693), et la fondation (1684), pour l'éducation des jeunes filles de la noblesse, du grand établissement si célèbre sous le nom de maison de Saint-Cyr, mais dont le titre officiel était Institut royal de Saint-Louis, et dont les directrices furent, en i6q4, formées en congrégation régulière sous le nom de Dames de Saint-Louis. C'est dans la chapelle de cette maison que Bourdaloue prononça le remarquable panégyrique intitulé : Sermon pour la fête de saint Louis, roide France (1), qui, malgré quelques erreurs historiques, explicables à son époque, est tout à fait digne, dans son ensemble, de l'étonnante jus-
(1) Œuvres complètes de Bourdaloue. édition Bloud et Barrai, t. III, p. 494 et suiv. — Notons ici le remarquable panégyrique de saint Louis par Fléchier, récemment remis en lumière par M. Henri Breraoad. Fléchier. œuvres choisies. Paris, Bloud, 1911, p. 53 et suiv.
tesse de sens et de raison dugrand jésuite français. Voici l'excellente proposition développée par l'orateur :
« C'est un sentiment, chrétiens, très injurieux à la Providence, de croire qu'il y ait dans le monde des conditions absolument contraires à la sainteté, ou que la sainteté par elle-même puisse avoir quelque chose d'incompatible avec les engagements de certaines conditions et de certains états, dont il faut néanmoins reconnaître que Dieu est l'auteur. Or, pour vous détromper d'une erreur si dangereuse, il me suffit de vous mettre devant les yeux l'exemple de saint Louis; et voici toute la preuve de ce que je prétends établir dans ce discours, pour votre instruction et pour l'édification de vos âmes. Saint Louis a été sur la terre un grand roi et un grand saint; on peut donc être saint dans tous les états et dans toutes les conditions du monde : raisonnement sensible et convaincant ; car enfin s'il y avait dans le monde une condition difficile à accorder avec la sainteté, il est évident, et vous en convenez vous-mêmes, que ce serait la royauté. Cependant, grâce à la providence de notre Dieu, la royauté n'a point empêché saint Louis de parvenir à une éminente sainteté; et la sainteté éminente à laquelle saint Louis est parvenu ne l'a point empêché de remplir dignement et excellemment les devoirs de la rovauté. Je dis plus : ce qui a rendu saint Louis capable d'une si haute sainteté, c'est la royauté; et ce qui l'a mis en état de soutenir si honorablement la rovauté, c'est la sainteté . En deux mots, saint Louis a été un grand saint, parce que, étant né roi, il a eu le don de faire servir sa dignité à sa sainteté : ce sera la première partie ; saint Louis a été un grand roi, parce qu'il a su, en devenant saint, faire servir sa sainteté à sa dignité : ce sera la
seconde partie. Deux vérités dont je tirerai, pour notre consolation, deux conséquences également touchantes etédifiantes : l'une, que l'état de vie où nous sommes appelés est donc dans l'ordre de la prédestination éternelle, ce qui doit le plus contribuer à nous sanctifier devant Dieu; l'autre, que notre sanctification devant Dieu est donc le plus sûr et le plus efficace de tous les moyens pour nous rendre nous-mêmes, selon le monde, parfaits et irrépréhensibles dans l'état de vie où nous sommes appelés. C'est un roi qui va nous apprendre l'un et l'autre : appliquez-vous » Louis XV et le dix-huitième siècle s'écartèrent bien loin, hélas ! de la voie de saint Louis et de la morale de Bourdaloue. Le philosophisme de cette époque, éclairé par les progrès de l'érudition, ne put pourtant s'empêcher de rendre hommage aux vertus royales de Louis IX, quoique canonisé. « Louis IX, écrivit Voltaire dans son Essai sur les mœurs (i), paraissait un prince destiné à réformer l'Europe, si elle avait pu l'être, à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte, et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange : prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de pousser plus loin la vertu. »
(i) Chap. LVIII. Nous empruntons cette citation à M. J.-A. Félix Faure, ouvrage cité, t. II, p. 671.