RÉSULTATS DE SON REGNE
Louis IX fut un saint et comme homme et comme roi. Il ne sera pas inutile, après avoir considéré à ce double point de vue ses vertus et ses mérites, d'examiner un peu dans quel rapport se montrent entre elles, aux yeux de l'observateur qui tient à se rendre le meilleur compte possible de la physionomie vraie d'un tel homme et d'un tel prince, ses qualités privées et ses qualités royales.
Parmi les hautes vertus, portées jusqu'à l'héroïsme, qui devinrent de jour en jour davantage les traits distinctifs et significatifs de cette âme d'élite, ses grandes et fortes habitudes personnelles de religion, d'équité, de charité, furent, on n'en peut douter, les sources pures, les principes féconds de son règne hors de pair. C'est la religion de saint Louis, c'est-àdire l'intelligence et la pratique de l'Evangile, qui, selon l'étymologie la plus exacte, l'attachèrent, en sa qualité si chèrement embrassée de disciple de Jésus- Christ, à ses devoirs envers Dieu, d'où découlaientpour lui ses devoirs envers son peuple. Le gouvernement de saint Louis est un des plus beaux témoignages historiques en faveur de la foi chrétienne.
L'équité un peu sévère qui nous est apparue comme l'une des marques les plus saisissantes de sa person-
nalité morale est, certes, une vertu de roi. L'onction de l'Evangile, jointe à la bonté naturelle du cœur, la tempéra sans l'affaiblir, et la rendit plus royale encore . Le tempérament de charité et la fermeté qui apparaît dans la conduite et les décisions de saint Louis, est bien de l'homme qui a la croix gravée dans son cœur, mais qui pourtant tient le sceptre et qui sait faire acte de justice aussi bien que de dévouement. Rappelons ici, à ce propos, une curieuse anecdote du retour de la croisade, due, comme tant d'autres, à Joinville (i).
« Quand nous fûmes partis de l'île de Lampedouse, nous vîmes une grande île en mer, qui avait non Pantennelée, et était peuplée de Sarrasins qui étaient sous la sujétion du roi de Sicile et du roi de Tunis. La reine pria le roi qu'il y envoyât trois galères pour prendre du fruit pour ses enfants ; et le roi le lui octroya , et commanda aux maîtres des galères que quand la nef du roi passerait par devant l'île, ils fussent tout prêts à venir à lui. Les galères entrèrent dans l'île par un port qui y était ; et il advint que quand la nef du roi passa par-devant le port, nous n'ouïmes aucunes nouvelles de nos galères.
a Les mariniers commencèrent à murmurer l'un à l'autre. Le roi les fit appeler, et leur demanda ce qu'il leur semblait de cette aventure ; et les mariniers lui dirent qu'il leur semblait que les Sarrasins avaient pris ses gens et ses galères. « Mais nous vous donnons l'avis et le conseil, sire, de ne pas les attendre ; car vous êtes entre le royaume de Sicile et le royaume de Tunis, qui ne vous aiment guère ni l'un ni l'autre; et si vous nous laissez naviguer, nous vous aurons, encore de nuit, délivré
(i) Edition citée, § 64o-644-
du péril ; car nous vous aurons passé ce détroit. »
« Vraiment, fit le roi, je ne vous en croirai pas, de laisser mes gens entre les mains des Sarrasins, sans que je fasse au moins tout mon possible pour les délivrer. Et je vous commande que vous tourniez vos voiles,et que nous leur allions courir sus. » Et quand la reine ouït cela, elle commença à montrer un très grand deuil, et dit : « Hélas ! c'est moi qui ai fait tout cela. »
« Tandis que l'on tournait les voiles de la nef du roi et des autres, nous vîmes les galères sortir de l'ile. Quand elles vinrent près du roi, le roi demanda aux mariniers pourquoi ils avaient fait cela ; et ils répondirent qu'ils n'en pouvaient mais, que ceux qui le firent étaient des fils de bourgeois de Paris, dont il y en avait six qui mangeaient les fruits des jardins ; c'est pourquoi les mariniers ne les pouvaient avoir, et ils ne les voulaient pas laisser. Alors le roi commanda qu'on les mît dans la chaloupe ; et alors ils commencèrent à crier et à braire : « Sire, pour Dieu, rançonnez-nous de tout ce que nous avons, pourvu que vous ne nous mettiez pas là où l'on met les meurtriers et les larrons; car cela nous serait à jamais reproché. »
« La reine et nous tous fîmes notre possible pour que le roi se voulût désister ; mais jamais le roi ne voulut écouter personne : ils y furent mis et y demeurèrent jusques à tant que nous fûmes à terre. Tls y furent en tel danger, que, quand la mer devenait grosse, les vagues leur volaient par-dessus la tète, et ils devaient s'asseoir de peur que le vent ne les emportât dans la mer. Et ce fut à bon droit; car leur gloutonnerie nous fit tel dommage que nous en fûmes retardés de huit bonnes journées, parce que le roi fit tourner les vaisseaux devant derrière. »
La charité, vertu si éminente chez saint Louis, s'est
aussi déployée en lui d'une façon royale. Certes, c'est bien a elle qu'il faut rapporter cet esprit pacificateur, dont nous avons vu de si beaux effets dans son gouvernement au dedans et dans sa politique au dehors, et cette prédilection pour les faibles qui fit de sa royauté, redoutable aux oppresseurs, une sorte de providence terrestre et une fidèle image de la bonté divine. Ses fondations, ses aumônes eurent, nous l'avons déjà remarqué, non seulement le mérite d'œuvres de bienfaisance personnelle, mais au plus haut degré, surtout si l'on considère l'état social de cette époque, un caractère d'intérêt public. Quoique surabondantes, elles ne nuisirent en rien ni à la bonne économie de ses finances , maintenue sans surcharge de son peuple, ni à la splendeur, nécessaire en certains cas, de la dignité royale. Il avait établi à cet égard clans sa conscience et dans sa conduite une sorte d'équilibre et de compensation ingénieuse. « Sachant, rapporte Geoffroi de Beaulieu (i), que quelques-uns de ses familiers murmuraient de l'ampleur de ses aumônes, il leur disait que ne pouvant se dispenser d'excéder quelquefois dans ses dépenses, il aimait encore mieux que cet excès portât sur les aumônes faites pour l'amour du Seigneur que sur les choses séculières et mondaines, de telle sorte que l'excès dans les choses spirituellesexcusâtetrachetâtles excès mondains qu'il étaitimpossible d'éviter. Et cependant, ajoute le pieux biographe, dans les solennités, dans les parlements et réunions de chevaliers et de barons, et aussi dans l'état ordinaire de sa maison, il se montrait large et libéral, comme il convenait à sa dignité de roi, et le service de sa cour surpassait même en conve-
(i) Historiens de France, t. XX, p. 12.
nanceet en majesté celui des rois, ses prédécesseurs. » La ferveur transcendante de son zèle religieux, de sa piété toujours en action et de son ascétisme plus qu'humain, semblerait, au premier abord, plutôt en contradiction qu'en conformité avec ses fonctions royales. Les reproches, à cet égard, ne lui furent pas épargnés et même, une fois, en arrivèrent jusqu'à l'insulte publique. « Une femme qui avait nom Sarrette, raconte le Confesseur de la reine Marguerite (i), plaidait en la cour du pieux roi contre monseigneur Jean de Fouilleuse, chevalier. Or, un jour que le parlement se tenait à Paris, comme le pieux roi descendait de sa chambre, cette femme, qui se trouvait au pied des degrés, lui dit : « Fi ! fi ! devrais-tu être roi de France? Il vaudrait bien mieux qu'un autre fût roi que toi; car tu n'es jamais occupé que des Frères mineurs, des Frères prêcheurs et des prêtres et des clercs ; c'est grand dommage que tu sois roi de France, et c'est grande merveille qu'on ne t'ait pas mis hors du royaume. » Et comme les sergents du pieux roi la voulaient battre et chasser dehors, il dit et commanda qu'elle ne fût touchée ni chassée, et, après l'avoir écoutée avec attention, il dit et répondit en souriant : « Certes, vous dites vrai, je ne suis pas digne d'être roi, et s'il avait plu àNotre-Seigneur, il eût mieux valu qu'un autre que moi fût roi, qui sût mieux gouverner le royaume ; » et alors le pieux roi commanda à l'un de ses chambellans de donner de l'argent à cette femme, et, à ce qu'on croit, quarante sous; et beaucoup de personnes étaient présentes aux choses dessusdites. »
Cet acte ravissant de clémence et d'humilité ne veut
(i) Historiens de France, t. XX, p. 106.
pas dire que saint Louis reconnût le bien fondé des objections faites à son zèle et à sa ferveur. Bien au contraire, sa conscience maintenait fermement ses droits aux sublimes jouissances de l'ordre surnaturel et de l'amour divin, qui étaient dès ici-bas sa part de bonheur et la récompense des lourdes charges du pouvoir suprême, tel qu'il le comprenait et l'exerçait avec un souci constantdu bien et du mieux, aux dépens de ses goûts intimes de contemplation, d'étude, de pénitence et de prière. S'il se contenta de sourire aux plaintes exaltées de Sarrette, il opposa une réponse nette et finement caustique aux remarques désobligeantes qui avaient cours à son sujet parmi les barons d'esprit mondain. « Comme il avait ouï dire, rapporte GeofFroi de Beaulieu (i), que quelques-uns des nobles murmuraient contre lui de ce qu'il entendait tant de messes et tant de sermons, il répondit que s'il employait le double de temps à jouer aux dés ou à courir par les forêts pour la chasse aux bêtes ou aux oiseaux, personne n'y trouverait sujet de parler. »
Non, les vertus ascétiques et transcendantes de saint Louis n'ont pas nui à ses devoirs de souverain. Comme la perfection absolue n'est pas de l'homme, la ferveur de son zèle a pu l'entraîner à quelques illusions et à quelques actes outrés. Mais c'est là, en revanche, comme dans une source toujours jaillissante, qu'il puisait son dévouement si fort et si pur, son sacrifice entier à sa mission royale, c'est-à-dire à la sauvegarde des droits et des intérêts d'autrui, abnégation faite de son repos, de sa santé et de sa vie même. Les manifestations extraordinaires, d'ailleurs si sincères et si spontanées,
(i) Historiens de France, t. XX, p. i3.
de son héroïsme chrétien, entourèrent, dès son vivant, son front et son diadème d'une auréole dont profita son pouvoir. « Beaucoup s'étonnaient, et même quelques malveillants murmuraient, dit Guillaume de Chartres (i), de ce qu'un homme si humble, si paisible , ni robuste de corps ni dur dans son action, pouvait exercer ainsi une domination pacifique sur un si grand royaume , sur tant et de si grands et de si puissants seigneurs... Il faut attribuer cela non à la puissance terrestre, mais à la vertu divine. » — « Tous ses sujets, dit Geoffroi de Beaulieu (2), grands et petits, l'avaient en respect et en crainte, à cause de sa justice et de sa sainteté. » C'est que la piété de saint Louis , quoique les pratiques les plus minutieuses, toutes d'ailleurs si utiles, pour qui les entend bien, de la dévotion catholique, lui fussent chères et familières, reposait sur le fondement d'une foi très éclairée, d'une très solide morale et d'un admirable bon sens. C'est par là qu'elle se distinguait de la dévotion puérile et pusillanime de tel prince des temps antérieurs, par exemple du naïf et fantasque héritier de Charlemagne, qui avait reçu de ses contemporains le surnom de Louis le Pieux, changé, non sans raison, par la postérité en celui de Louis le Débonnaire, et aussi de la dévotion tout extérieure et formaliste, quoique très sincère, de tel prince du temps du saint roi, Henri III d'Angleterre, par exemple, qui entendait, dit-on, pour le moins autant de messes que saint Louis, répandait d'abondantes aumônes, visitait les malades et baisait même les lépreux, mais qui, bien loin d'être un saint, ne fut pas même un
(1) Historiens de France, t. XX, pp. 34, 35. (a) Recueil cité, t. XX, p. i3.
« prud'homme » et encore moins un grand roi (i). La ferveur si véhémente de la religion de saint Louis n'altérait en rien la netteté de son esprit et la fermeté de sa volonté, et il est bien remarquable, ainsi que le montre sa conduite dans certains cas délicats de son gouvernement ou de sa politique, que sa conscience de souverain, d'ailleurs si exactement chrétienne, si dévouée à l'Église et au Saint-Siège, était en quelque façon plus large que sa conscience d'homme et de simple fidèle, parfois peut-être un peu timorée. Roi, il a toujours pensé, il a toujours agi en roi. Sa dévotion ne lui a doncpas été un obstacle, mais un soutien. La question de l'accord général de ses vertus privées et de son ascétisme héroïque avec ses qualités royales, est d'ailleurs tranchée par les caractères mêmes de son règne et par ses résultats. Le règne de Louis le Pieux avait préparé le morcellement de l'empire de Charlemagne; le règne de saint Louis a consolidé, développé, fait accepter et respecter de tous et enfin élevé, dans la chrétienté, jusqu'à la prééminence le royaume et la royauté de Philippe-Auguste et la dynastie de Hugues Capet. Au-dedans, il a donné à la France, naguère encore en proie à la mêlée terrible des rivalités princières, à l'anarchie sanglante des turbulences féodales, l'ordre, l'équilibre, la paix, la prospérité (2) ; au dehors, il lui
(1) Cf. Elie Berger, Histoire de Blanche de Castille, p. 168. — Ch.-V. Langlois, article cité, p. 110. L'anecdote rapportée par M. Langlois semble d'ailleurs légendaire.
(2) C'est au règne de saint Louis qu'il faut avant tout rapporter le mérite de 1ère si remarquable de prospérité dont jouit la France jusque vers le milieu du quatorzième siècle, a II est maintenant hors de doute, a dit le regretté Siméon Luce, que la population de la France, pendant la première moitié du quatorzième siècle, avant la peste de i348 et les premiers désastres de la guerre dite de Cent ans» égalait au moins, si
a donné la grandeur. Ses revers mêmes ont fondé en Orient l'influence française. « Quel estle plus grand prince de l'Occident? demandait un jour le khan des Tartaresà un religieux missionnaire. — C'est l'empereur, répondit celui-ci, encore imbu des idées du temps jadis. — Vous me trompez, reprit le souverain barbare ; c'est le roi de France. » (i) — Il a sans violence et sans injustice élevé chez nous le pouvoir royal à une hauteur effective et, plus encore, à une hauteur idéale , d'où il semble que soient issues, en grande partie, la loi et l'idée dominantes qui, jusqu'à la crise, non encore achevée, de la fin du dernier siècle, ont, à travers les âges et en dépit des plus cruels revers, dirigé la marche de notre histoire. « L'ascendant exercé par saint Louis, dit M. Paul Viollet (2), contribua sans nul doute au développement de l'autorité centrale... Ce roi que sa grandeur morale et sa puissance militaire avaient élevé si haut parmi les princes chrétiens, avait conquis par contre-coup sur son propre royaume une autorité inconnue à ses prédécesseurs, autorité dont bénéficièrent ses successeurs. » — Les destinées de la monarchie française ont, pour ainsi dire, été fixées par l'ascète humble et pénitent qui servait à genoux le pauvre moine lépreux de l'abbaye de Royaumont.
même elle ne la de'passait pas un peu sur certains points, celle de la France actuelle... Nous nous proposons de prouver qu'à cet accroissement de la population correspondait une aisance générale dont notre pays n'a peut-être retrouvé l'équivalent qu'à une époque assez récente. » Histoire de Bertrand du Guesclin et de son. époque, chap. III : La vie privée au quatorzième siècle. Édit. in-8°, pp. 55, 56.
(i) Rubruquis, chap. 17, cité par Lecoy de la Marche : Ea Société au treizième siècle, pp. 61, 62.
(2) Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. II, pp. 194, ig5.