CHAPITRE VII
Utilité de l’infirmerie. — Ses hôtes. — La visite. — Colères | du docteur. — Les résultats. — Vie intime. — Les maladies en vogue. — Plaie annamite. — Clous de Biskra. — Fièvres. — Furoncles. — Coups de pieds divers. — [Le
tœnia de Joubault. — Notes personnelles. — Le chasseur à pied. — Le zouave. — Le fantassin. — Le marsouin, — Le turco. — Apostrophe lyrique. — Pénibies aveux.
N tout temps, dans toutes les écoles — et nous espérons bien qu'il en sera toujours ainsi — l’infirmerie a été, est, sera et doit être un endroit spécial, où s'installent chaque jour toutes espèces d'individus, excepté des malades.
2 $ Les cUvante de la carotte, les propriétaires de colles en retard, les ennemis du cheval qu’un cuisant souvenir abat les jours de manège, les amis du repos quand une manœuvre fatigante est en perspective, au- > tant de sujets tout trouvés, qui se pressent en rangs compacts dans les escaliers et couloirs de l’infirmerie.
Les chuchotements joyeux, les rires étouffés, les mines réjouies de tous ces gaillards ne laissent aucun doute dans l'esprit : ils sont vraiment malades.
Parfois, la porte de la salle de visite s'ouvre, l'appel d’un nom est lancé dans le couloir, la figure du docteur est entrevue un instant.
De suite, changement à vue : les mines sont rendues, souffreteuses, affaissées, la toux secoue les corps, les yeux sont caves, les têtes basses.
L’e pelé est entré, la porte s’est refermée.
Les échines se redressent, les figures s'épanouissent de nouveau, les souffrances ont fui.
Quelques cris du docteur jettent bien de temps à autre un certain froid au dehors, mais ça dure peu, la quiétude renaît bientôt.
Chaque nouvelle sortie du cabinet doctoral amène
le même vent de malaise, qui s'éteint de suite si le malade est reconnu.
Et ils sont tous reconnus.
Le charmant médecin, qu'un sort heureux avait désigné pour l'Ecole, se faisait une spécialité de voir des maladies réelles chez tous ceux qui se présentaient à lui.
Mais comme il était furieux toujours! Chaque
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matin, il jurait, par tous les tonnerres connus, qu’aucun embarras gastrique ne serait distribué le lendemain. Il ferait punir tout le monde. Est-ce que l'on se f...icherait de lui comme ça bien longtemps ? Non, c'était fini.
Et le lendemain, ça recommençait de plus belle, avec les mêmes jurons, les mêmes promesses et les mêmes exemptions.
Il était aimable, le cher docteur, cherchant à rendre méchante sa figure joviale, fixant son lorgnon avec colère quand il voyait la liste des malades s'allonger outre mesure, bousculant ses livres, ses bocaux, finalement reconnaissant tout le monde, avec un dernier juron et un suprême serment.
C'était un rude métier que celui de médecin à l'Ecole.
Sachant que les programmes surmenaient un peu les élèves, il hésitait à se montrer sévère, et en cela il a eu raison, car il était bon, mais les élèves aussi ont e1 raison de lui. Ce qui, réellement, était abusif, car si beaucoup de malades étaient appelés, bien peu auraient dû être élus.
… Quoi qu’il en soit, l'infirmerie était toujours peuplée au complet. Aussitôt un lit vide, aussitôt il recevait un nouvel occupant.
Nombreuses étaient les maladies qui jouaient un rôle aux admissions.
Parmi les plus appréciées, citons les clous, les furoncles, les luxations, les arthrites. Les fatigues organiques chantaient parfois un solo assez rare, mais les embarras gastriques dominaient dans ce concert.
Un noble coup d'épée vint un jour troubler cet ensemble de médiocrités, mais il dut vite prendre le chemin de l’hôpital, où quinze jours d'un lit moel- Jeux suffirent à peine pour ie faire oublier.
L'infirmerie était consignée à tous; ses habitants ne devaient pas en sortir.
Et pourquoi donc en sortir? Le lit était si bon et toujours permis; la pension, excellente; le vin, si pur! Et les cartes faisaient passer le temps pendant que les camarades sautaient les obstacles au manège, au son de la belle voix du maître-cavalier.
Il était doux pour un hôte de l’infirmerie, par une pluie battante, de voir les escouades défiler au pas gymnastique, allant à l'escrime, au tir réduit ou à la fabrication des cartouches. Pendant que les élèves consciencieux désamorçaient les étuis vides, on faisait, à l’infirmerie, une manille muette en trente-quatre points liés.
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C'était réconfortant, récréatif, et préférable comme hygiène aux promenades dans la boue.
Les marsouins abondaient à l'infirmerie, Victimes d'un séjour prolongé outre-mer, ils se sentaient à l'aise pour être malades.
C’'étaient les fantaisistes de la visite médicale.
Will L'un se vantait d'une plaie annamite, un autre | | invoquait un résidu de fièvre jaune puisée au Congo.
Celui-ci possédait une excellente anémie prise à Chandernagor, pendant qu’un ancien résident du | Tonkin souffrait d'un abus prolongé du porc.
Le docteur eut même plusieurs fois l’occasion de Li traiter tout spécialement certains restes de coups Hi de pied de... cheval, adroitement lancés par des
|. zébres annamites, cambodgiens ou tonkinais. Ces animaux sont très vicieux, paraît-il.
L'armée d'Afrique apportait son contingent de fièvres remittentes, intermittentes et continues, quelques clous de Biskra, un peu d’anémie et sa part de paresse.
Joubault vint un jour faire hommage au docteur
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d’un excellent tœnia, pur sang, conquis sans peine en Algérie à l’aide d’une nourriture malsaine et de longues étapes dans le désert.
Le médecin lui prescrivit un traitement qui devait fonctionner le lendemain, vu la longueur de la liste des malades du jour.
Le capitaine, comme consolation, administra à Joubault les quatre jours réglementaires pour ne pas avoir été reconnu malade. C'était une excellente aubaine de punir enfin un de ces paresseux, amateurs de la visite.
Joubault n'était pas content. Mais, le lendemain, le tœnia succomba pour toujours à la suite d'une lutte résolue, ce qui fit plaisir à Joubault.
Les quatre jours restaient, mais le tœnia ne resta pas. Compensation.
L'armée de France était représentée par la majorité des fumistes et par quelques autres aussi dignes d'intérêt.
Deux fois par jour, le docteur venait voir tout son monde. Il avait l'air peu convaincu, et s’en retournait avec l’idée bien arrêtée que tous ces genslà se moquaient de lui.
Cependant, il puisait dans sa philosophie 14 force de faire le bien en maintenant à l’infirmerie une quantité de jeunes gens qui auraient certainement fait très bonne figure aux manœuvres.
À l'infirmerie, les intimités se forment, les caractères se font jour.
On y dépouille l'enveloppe officielle pour laisser paraître le côté humain des faiblesses, manies, spécialités.
Un taciturne habituel montre ici qu’il est jovial, spirituel; ie hâbleur du dehors est vite vidé et essuyé à sec; le timide lâche la soupape des trésors de ses connaissances 6t inonde les camarades d'une série amusante d’anecdotes salées et bien racontées ; le philosophe ouvre sa réserve de réflexions, et, le soir, les lumières éteintes, il berce et endort ses auditeurs aux sons éloquents de sa voix inspirée.
Le mauvais sujet, celui qu'un gros clou n’effraie jamais, découvre à tous son bon cœur, son admiration pour ses chefs, un sain raisonnement sur les punitions méritées qu’on lui inflige, une âme d'élite dans un corps indiscipliné.
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Le marsouin, qui ne doute jamais de rien, essaie de convaincre tout le monde de sa supériorité assez discutée.
L’Africain fait toujours le zouave en racontant ses prouesses extraordinaires, où les huit jours sans eau dans le désert, avec du biscuit pendant trois mois, jouent un grand rôle. Et des étapes, donc! C’est réellement étonnant la quantité et la longueur des étapes que fait ie soldat d'Afrique.
Rien ne peut lutter avec lui : le cheval, le mulet, l'Arabe, le chameau même, tous cèdent et meurent à la tâche; lui seul, ce légendaire et terrible soldat d'Afrique, demeure sur la brèche, et, en arrivant à Saint-Maixent, il le dit.
Impossible de trouver un seul Africain qui n'ait pas assisté à toutes les escarmouches, batailles, colonnes, marches, qui ont eu lieu dans les trois provinces, depuis l’époque de son engagement, et même beaucoup avant.
Le soldat d'Afrique est généralement écouté, car il a le verbe haut, mais il est douteux qu'il soit cru. On a même souvent saisi chez ses auditeurs certaines grimaces railleuses qui annonçaient qu’on le cotait comme farceur.
Le chasseur à pied, fringant, fier de sa sombre
tenue, ne jure que par son arme,— car les chasseurs à pied sont une arme.
Trop poli pour dire haut tout le bien qu'il pense de lui et de tous ceux qui ont l'honneur d’appartenir à la même arme, il laisse cependant percer sa supériorité par son ton dans la causerie, par son assurance dans la réplique, par sa condescendance dans la discussion, et quelquefois par une voix tranchante, quand les choses vont trop loin.
Le fantassin, le carapatas ordinaire des garnisons, plus modeste, un peu timide d’habitude, parle peu, ne se vante jamais, mais il est intérieurement convaincu qu’il est de beaucoup supérieur à ces farceuts-là.
Et il a certainement raison.
O infirmerie! Séjour bienfaisant de la paresse, royaume du bien-être et des longues soirées endormies, palais hospitalier où sévissaient sans entraves l'écarté, le piquet, la manille, demeure bénie des molles siestes de l’après-dîner, théâtre enchanteur de prouesses oratoires, de causeries intimes, retraite chérie de toutes les libertés!
Combien de fois n'avons-nous pas évoqué ton
Jns,
Jeu,
onfar-
se, dorves des teur aite
ton
souvenir avec tous tes habitants, nos bons camarades d'antan, quand, fatigués, accablés sous le faix de manœuvres répétées, nos grandeurs nous attachaient au rivage, à nos galons dont nous sommes si fiers et qui nous forçaient de quitter la chambre pour aller grelotter à l'instruction des recrues, quand il aurait fait si bon rester chez soi!
À toi, tous nos regrets, notre reconnaissance et nos bénédictions!
Avouons, cependant, que l’infirmerie, à l'Ecole, a dû recevoir quelquefois des malades réels, étiquetés, authentiques et prouvés tels.
Mais gardons-nous bien de l'affirmer.
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