LES PIEDS
Leur rôle. — Chaussures anglaises et chaussures françaises. — Décadence de ces dernières. — La chaussette et ses effets. — Engelures. — L’éperon et le talon. — Ta pluie et la boue. — Les marais. — Reine abandonne :on brodequin. — Les camarades à la rescousse. — Effets de mirage. — Comme il pleut à Saint-Maixent. — Les pieds jouent un grand rôle.
ES pieds jouent un grand rôle dans la vie.
Ils servent surtout à souffrir, à avoir des cors, des oignons, des ampoules, des engelures, et à chausser des bottines trop étroites.
Ce sont autant de missions dont ils s’acquittent bien.
Depuis quelques années, nos voisins d’outre- Manche sont venus à notre aide avec leurs souliers plats, à larges semelles, d’une longueur démesurée, où le pied s'étale à l'aise, sans façon, avec un dédain parfait du qu’en dira-t-on.
C'est un résultat anti-élégant, peu patriotique, Mais bien pratique,
ES
Les cors, en baisse, s’éloignent ; les œils-de-perdrix ne sont plus cotés nulle part; les oignons retournent au néant et les engelures rentrent leurs grifles.
Cette intéressante révolution dans la chaussure ne s’est pas accomplie sans lutte.
Nos élégantes frémirent longtemps en face des talons plats, surtout celles qu'une nature envieuse avait dotées d’une taille minuscule.
Mais les talons plats sont tenaces, et, maintenant, toute demoiselle de bonne famille qui vise au bon ton doit surveiller la hauteur de ses talons, la largeur de ses semelles et la pointe de sa bottine.
Les fringants jeunes hommes du boulevard, qu’un pantalon collant enthousiasma de suite, furent les premiers à adopter la chaussure anglaise, dont l'ampleur faisait prime.
Rien de beau comme une jambe fuselée armée d’une extrémité énorme.
De ce côté, il n’y eut aucune hésitation, car les gros pieds avec de larges mains au bout d’un bras menu furent de suite acceptés par nos dictateurs de la mode.
Mais nous, misérables troupiers, qu’une éducation
LES PIEDS 149 arriérée tient toujours éloignés du raffinement de la mode, nous défendions vaillamment la dernière citadelle du soulier français.
Il suffisait, au régiment, de proscrire la chaussure de fantaisie, pour que, de suite, tout jeune homme, armé de cent sous, se fit construire des bottines 4 étouffantes, à talons gigantesques.
| Les plus pauvres faisaient ajouter quelques épais- | seurs de cuir à leurs talons réglementaires, et s'en allaient, fiers, très élégants. | | |
Quels déboires souvent en étaient la suite!
| | il pait parfois, sans remords, les chaussures fines, et il renvoyait les coupables aux godillots avec quelques jours de punition; un capitaine adjudant-major,
| | Un colonel, monté sur un règlement rigide, cou- | | - | aussi raide que la loi, apprenait à un sous-officier | |
fantaisiste qu’une solide paire de bons souliers de l'Etat valait mieux que toutes ces fariboles-là; et
l’adjudant venait à la rescousse avec son petit solo es désagréable.
jours que la dernière chaussure française a donné
Malgré toutes ces entraves, on pourra dire tou- | | son chant du cygne dans les rangs de l’armée. | | | |
on
Il est pénible de parler de la chaussette, qui n'existe sous les armes qu’à l'état de souvenir ou de désir — en général.
En Afrique surtout, la chaussette ordinaire jouit d’un discrédit sans recours.
Depuis longtemps on lui préfère le <hiffon de pied démocratique, la vulgaire et saine chaussette russe, si parfumée après une longue étape, si économique pour une bourse malheureuse.
A l'Ecole, nous étions riches en chaussures et chaussettes de toutes sortes, et en engelures aussi.
Là, comme ailleurs, dominait la bottine serrée, que nous affectionnions surtout pour monter à cheval. Car l’éperon faisait bel effet sur un talon effilé.
Et aussi quelles souffrances le matin quand il fallait se mettre en tenue de cheval! quelles grimaces! quelles contorsions dans nos efforts pour fourrer nos pieds dans ces maudites chaussures!
Enfin, nous étions équipés, et, clopin clopant, comme des podagres, on se cahotait versle manège, Et là, les crampes, l’engourdissement, les picotements aigus complétaient un supplice bien mérité pour tous.
Le séjour de l'Ecole a été au moins salutaire à quelques-uns d’entre nous, en leur apprenant que,