V. ce nom, Chapitre III, p
28o LA VILLE MUNICIPALE.
POISSONNERIE (Rue et place de la)
La rue de la Poissonnerie, longtemps rue des Merciers, prend vers les deux tiers de la Grand' Rue, à droite en montant. Elle se terminait originairement près de la Halle actuelle, aux remparts de Mer bonne, sous la tour de la Poissonnerie. Depuis le premier accroissement, elle finit rue Sainte-Marguerite.
Rue de la Poissonnerie n° 1 1 , se trouve la célèbre maison de la Moune.
Voici le fait qui lui valut ce nom.
C'était en 1774. Un capitaine au long-cours avait rapporté des colonies une guenon apprivoisée, de Tespèce Mone ou Moune, sorte de singe à longue queue. Or, de la chambre du capitaine, cette Moune voyait souvent, dans la mansarde voisine, une maman prendre au berceau son poupon, le promener et le dorlotter en ses bras. Le singe est, de sa nature, imitateur. Par la fenêtre laissée ouverte, la Moune entre un jour dans la mansarde, saisit le poupon, s'échappe avec lui sur la gouttière et s'empresse à son tour de le caresser. On ne sait comment aurait fini l'affaire, si une femme, attirée par les cris et le désespoir de la mère, n'avait eu l'heureuse idée de monter à la maison d'en face avec un enfant dans les bras, de le bercer ostensiblement devant la Moune, puis de le
POISSONNERIE (rUE ET PLACE DE LA). 2^1
déposer sur un lit. La Moune se hâta d'imiter l'acte et de reporter le poupon à sa mansarde et à son berceau. L'histoire est authentique ; Tenfant, qui se nommait Toussaint Thomas, vivait encore, vers 1832, \ Saint-Servan.
En mémoire de l'aventure, on plaça sur la gouttière une guenon de granit berçant un enfant dans ses bras.
Cette grossière et bizarre figure devint bientôt un épouvantail et un arbitre populaire. Les mamans en menaçaient leurs marmots criards ; et les u Poissonnières » d'il y a cinquante ans, — elles sont aujourd'hui beaucoup plus polies, — l'invoquaient éloquemment en leurs discussions avec leurs clientes : « Hé, la Moune, viens donc donner à Madame des plies comme ça pour quatre sous I »
La place de la Poissonnerie comprend le carre irrégulier au milieu duquel s'élève la Halle aux Poissons et l'espace qui s'étend entre cette Halle et La Croix du Fief.
tjt
PORCON DE LA BARBINAIS (Rue)
Pierre Porcon, sieur de La Barbinais, naquit en 1639 à Saint-Malo.
Capitaine d'une frégate armée par les Malouins pour protéger leur commerce du Levant, La Barbinais croisait dans les eaux barbaresques, lorsque, subitement assailli par de nombreux pirates, il fut pris avec son navire et conduit à Alger (1665). Une tradition constante, — une légende selon quelques-uns, — rapporte que le Dey, bloqué, cette même année, et menacé d'un bombardement par la flotte de Beaufort, envoya son prisonnier proposer la paix à Louis XIV, mais après lui avoir fait jurer de revenir s'il échouait en sa mission. La vie de son équipage et de tous les captifs chrétiens répondait du serment prêté. Les propositions du Dey n'étaient pas acceptables. Porcon de La Barbinais conseilla généreusement au roi de les refuser, et, fidèle à sa parole, retourna se livrer aux Algériens. Peu touché d'une loyauté si rare, le Dey lui fit couper la tête (1667).
La Barbinais mourut célibataire. Les tableaux ou gravures qui représentent le héros recevant les adieux de sa femme et de ses enfants constituent donc une erreur nouvelle à mettre au compte de l'Histoire par l'Image,
PORCON DE LA BARBINAIS (rue). 283
Trois anciennes rues se faisant suite, la rue de La Croix du Fief, la rue de la Vieille-Boulangerie, la rue du Pilori, ont reçu Tunique dénomination de rue Porcon de La Barbinais en Thonneur du Régulus malouin.
On remarquera, rue Porcon de La Barbinais :
1° dans la partie basse, autrefois appelée rue de La Croix du Fief, la maison, très modernisée, qui porte le n° 3o ; c'est la maison de Frotet La Landelle où se réunirent les conjurés qui s'emparèrent du Château en 1500 ; 2° dans la partie haute, jadis rue du Pilori, au coin de la rue de la Vieille-Boucherie, la belle maison de pierre à pignon aigu, portant le n° 3, c'est une des premières, sinon la première, qui fut rebâtie après le « Grand Incendie » de 1661.
ROBERT SURCOUF (Rue)
Jadis appelée rue du Poussier-Carré parce qu'avant le deuxième accroissement, elle finissait, près du couvent Saint-François et des vieux remparts, à une petite place quadrangulaire servant de dépôt provisoire aux « poussiers » ou ordures ménagères de la ville. En 1839, cette vilaine rue reçut le beau nom de Robert Surcouf.
Né à Saint-Malo le J2 décembre 1773, Surcouf descendait d'une vieille famille irlandaise, émigrée en France après la première révolution d'Angleterre. Un de ses ancêtres, un Robert Surcouf aussi, avait, sous Louis XIV, marqué parmi nos corsaires, et, par sa mère, le jeune Robert était parent de Porcon de La Barbinais et de Duguay-Trouin.
Bon sang ne pouvait mentir. A treize ans, Surcouf naviguait sur un caboteur ; à vingt-deux ans, il commandait, dans les eaux des Seychelles, un navire armé en guerre (179.')).
Il- faut lire ses belles et fructueuses campagnes à bord de la Clarisse, de la Confiance et du Revenant, les surprises et les ruses, les abordages audacieux du Triton et du Kent, le commerce anglais bloqué dans le Gange, nos colonies ravitaillées, les retours triomphants aux ports de la métropole. Nous n'essaierons
ROBERT SURCOUF (rUE). 2o^
•i^"^""-^~^"^"^"^ ' ■ ■ ■ 1 iB^i ■■ — •■■■■■■ I .— , Il
pas de les énumérer. Surcouf est encore un de ces hommes dont une incomplète biographie déflore la gloire.
Enrichi par la course durant la guerre (ITOîi-lSli) et par le négoce durant la paix, maître d'une grande fortune qu'il ne gaspilla pas, aimé de ses concitoyens pour sa franchise un peu brusque et sa générosité sans égale, Robert Surcouf mourut, le 8 juillet 1827, à Riancourt, sa maison de campagne, en Saint-Servan.
On lui fît des funérailles grandioses. Comme il avait exprimé le désir d'être inhumé au tombeau de famille, dans le cimetière de Saint-Malo, son cercueil placé sur une embarcation tendue de noir, remorquée et suivie par de nombreux canots, pleins de ses amis, de ses vieux marins et de soldats en armes, traversa le bras de mer qui sépare les deux villes, tous les navires ayant leurs vergues apiquées et leur pavillon à mi-mât.
Le Roi des Corsaires méritait de recevoir les derniers honneurs sur l'élément témoin de ses bravoures.
De nos jours encore, plusieurs petits-enfants et arrière -neveux continuent, sans faillir, le nom de Robert Surcouf.
SAINT-VINCENT (Rue)
Nous avons eu déjà plusieurs fois Toccasion d'écrire, et nous répétons ici, que la rue Saint-Vincent, la porte, le quartier, reçurent le nom du martyr à qui Tévêque Hélocar dédia, au ix*" siècle, Téglise et l'île entière. Nous répétons également que tout ce quartier a été construit, de 1708 à 1710, sur l'emplacement comblé et desséché du port de Mer bonne, qui se creusait jadis entre la Grand'Porte, La Croix du Fief et la rue Garangeau^
De grands hôtels, fastueux spécimens de notre architecture corsaire, bordent les deux côtés de la rue Saint -Vincent.
Parmi les plus beaux, remarquez, à droite en montant, cet hôtel de granit sombre, aujourd'hui déplorablement défiguré par un bazar. C'est la noble demeure où naquirent les deux abbés de La Mennais, si diversement célèbres :
Jean de La Mennais (1775-1861), le pieux fondateur des Frères de l'Instruction chrétienne, dits Frères de Ploërmel.
Félicité de La Mennais (1782-1854) ou, comme il signa plus tard. Félicité Lamennais^, l'auteur de