Le jour de « la fête du roi », 1*'' mai 183L
Primitivement, c'était une suite de dunes, isthme sablonneux, unissant aux Miellés et à la terre ferme le rocher de Saint-Malo. Larges et hautes en avant de la porte Saint-Thomas, ces dunes s'allongeaient bientôt si basses et si minces à travers les grèves, qu'on eût dit vraiment un sillon au milieu d'un champ. La mer rongeait l'isthme sans cesse et le couvrait souvent en marée de vive eau.
Une première chaussée artificielle y fut construite en 1509. Étroite, et rétrécie encore de place en place par les moulins qui la jalonnaient, elle ne commençait qu'au delà du Château, de sorte que pour l'atteindre, il fallait, par la porte Saint-Thomas, descendre sur la grève, profiter du reflux et contourner toute la forteresse. Cela n'était pas commode et cela dura fort longtemps. De 1588 à lo89, la Communauté fit, il est vrai, établir, le long des murailles septentrionales du Château, une jetée qui permit de sortir de la ville et d'y entrer quel que fut l'état de la mer. Mais la construction de La Galère, en détruisant cette jetée, obligea les habitants de passer, à nouveau, par la grève. Pendant le bombardement de lG9;î, on dut attendre la marée basse pour « mettre hors des murs » les femmes et les enfant.s. Définitivement, enfin, le
quai longeant le côté Sud du Château, de la porte Saint-Vincent à l'entrée du Sillon, assura les communications entre la ville et la terre (1717).
En 1733, la grande marée d'équinoxe ayant bouleversé la Chaussée, elle fut entièrement rebâtie en granit jusqu'au quai Saint-Vincent. En 1794, elle fut pavée, partie en dalles pour les piétons, partie en cubes de grès pour les voitures. Quelqu'un Ta poétiquement définie : un i< cable de granit », long de 600 mètres, large de 13.
La défense du Sillon, seul accès de Saint- Malo par la terre, préoccupa constamment les ingénieurs de toutes époques. Dès 1395, les deux tours d'entrée du château Gaillard en battaient les approches. Plus tard, les canons du Château l'enfilèrent de bout en bout et ceux du Fort Royal le prirent d'écharpe. En 1698, on éleva, près de la ville, en avant de la cale du Château, le petit fort de Thiange ^ dont les deux batteries resserraient la Chaussée, à droite et à gauche, et la balayaient. En 1708, le rempart et la Grande Batterie
1. A Tendroit où se trouve aujourd'hui rétablissement de bains chauds qui a remplacé notre premier Casino.
C'était un ouvrage avec parapet, fossé et palissades; il reçut le nom de Claude-Philibert Damas, marquis de Thiange, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Saint-Malo.
Dans notre enfance, deux embrasures de la batterie de gauche subsistaient encore près de la Forge.
Saint-Vincent achevèrent de rendre le Sillon inabordable à Tennemi ^
La paix fît du Sillon la promenade favorite des Malouins.
Il y a quelque trente ans, quand la mer « ne sautait pas » les dames, curieuses d'examiner à loisir et de juger les passants, venaient s'asseoir sur le banc de pierre adossé au parapet du Nord. De là, le nom de Banc de crilique, que ce banc portait autrefois.
Depuis la construction du quai Duguay-Trouin et des bassins à flot, le Sillon a bien changé d'aspect. Le square Chateaubriand, le nouveau Casino, Thôtel Franklin, les villas lui ont enlevé son aspect original.
Il lui reste pourtant deux vieux souvenirs : deux croix, Tune à son entrée, Tautre à son extrémité. La première, la croix de granit, en face du Casino actuel, rappelle le pieux épiscopat de Mgr Joseph des Laurents, qui la fit ériger (1767-1768); la seconde, la croix du Calvaire 2, rappelle, en même temps que la piété des Malouins, la fin tragique de ce prélat. Mgr des Laurents revenait de l'Assemblée du Clergé,
1. En fait, après la construction du château Gaillard et du Château, aucune attaque sérieuse ne se produisit de ce côté.
2. Élevée aussi sous Tépiscopat de Mgr des Laurents (1774). Abattue par la Révolution, rétablie en bois dans la suite, elle est aujourd'hui remplacée par un magnifique Calvaire de fer et de granit.
tenue à Paris en 1785. Lorsqu'il aperçut le Calvaire, il descendit de voiture et s'agenouilla en murmurant : « O mon cher Saint-Malo, je te revois donc encore une fois ! » Cette fois était la dernière : on le releva mort, frappé d'apoplexie.
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