‹ Saint-Marc GirardinChapitre 1 sur 4 · PARIS LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS

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SAINT-MARC GIEARDIN

Pour ne pas être confondu sans doute avec un trop célèbre journaliste, le héros de cette notice a cru ifcyoir se canoniser par anticipation.

Son véritable nom de famille est Marc Girardin. (

II est né à Paris, le 21 février 1801, d'une famille bourgeoise et commerçante

6 SAINT-MARC GliARDIN.

de père en fils, et ne compte pour ancêtres que des marchands drapiers. Son mérite personnel lui a conquis des droits à l'illustration sans le secours d'aucun parchemin héréditaire.

Dès l'uge le plus tendre, Marc se distingua par une vive intelligence et par un goût passionné pour l'étude. Ses parents, comme le plus grand nombre des boutiquiers, n'avaient pas cet esprit étroit et dépourvu d'horizon que donne la constante préoccupation du gain. Ils décidèrent que l'enfant ferait ses classes. On l'envoya comme pensionnaire à l'institution Hâllays-Dabott , un des plus grands établissei^nts libres de Paris, situé rue des Fossés-Saint-Jacques, et qui

1. Cette institution existait encore il y a quelques années. Elle a fait place à une école préparatoire à la marine.

conduisait ses élèves aux cours du lycée Napoléon.

Marc eut là pour condisciples le futur maréchal Saint-Arnaud, le futur député Chégaray et M. de Langsdorf.

Au concours général, il disputa plus d'une couronne à Vitet, l'un des brillants élèves du collège Charlemagne.

L'année scolaire fae se termina pas une fois sans que le nom du jeune Marc fût proclamé sous les voûtes solennelles de la Sorbonne; ses triomphes ont laissé des traces dans le souvenir de ses contemporains, car le public, au commencement de la Restauration , prenait un intérêt beaucoup plus vif aux succès de collège qu'il ne le fait de nos jours. On essayait de cultiver d'autres lauriers que ceux du champ de bataille.

Depuis trop longtemps, l'Empire avait

8 SAINT-MARC G1RARDIN.

mis en coupe réglée la jeunesse française, et Ton applaudissait à la génération nouvelle qui ceignait son front de palmes moins glorieuses, mais plus utiles, au point de vue de la civilisation et du repos de la France.

L'année de rhétorique est surtout, pour les héros du collège, l'année des grandes victoires. Marc remporta deux prix : celui de discours français et celui de vers latins; mais ces couronnes lui coûtèrent force démarches, il lui fallut pour les obtenir une longue persévérance. Par un déni de justice inqualifiable, on l'avait éliminé du concours après coup, sous prétexte qu'il avait dépassé vingt ans, l'âge de rigueur, et sans remarquer qu'il bénéficiait de la promulgation d'une année , exceptionnellement accordée aux élèves que les événements politiques de

SAlNT-MARÇ GIRARDIN. 9

1815 avaient précédemment frustrés d'une jôûte universitaire.

Outré de Tinjustice dont on le rendait victime, il courut chez un de ses parents, M. Hochet, secrétaire du contentieux au conseil d^£tat. Il expliqua son mécompte et lut sa composition. M. Hochet, homme d'esprit et fort lettré, le conduisit chez M. Yillemain, où le jeune homme Gt une seconde lecture de ses vers. Le professeur les goûta fort.

— Excellente latinité, dit-il à Marc; seulement, vous avez laissé par élourderie échapper une faute de césure. N'importe, j'épouse votre querelle. Je vous ferai rendre justice.

Il tint parole.

Cependant, malgré cette puissante intervention, les droits de Marc Girardin ne furent reconnus qu'à demi. Les juges

10 SAINT-MARC 6IRARD1N.

du concours prétendirent qu'il devait partager le prix avec un autre élève, neveu du doyen de la Faculté des lettres.

Celait pour donner à celui-ci la couronne tout entière qu'on avait évincé son concurrent.

Les condisciples de Marc le vengèrent de cette intrigue et sifflèrent son rival.

Après la distribution de prix, le jeune homme se rendit chez «on protecteur pour le remercier. Villemain se trouvait absenh Marc lui laissa un mot d'écrit dans lequel il lui exprimait toute sa gratitude. Le style de celte lettre, rédigée à la hâte dans une antichambre, frappa M. Villemain. Rencontrant Marc peu de temps après, il lui dit :

— Je suis sûr que vous avez lu et relu la Correspondance de VoUaire. Pour écrire de cette façon franche et nette, il

SAINT-MARC GIRARDIN. Il

faut avoir bien étudié le meilleur de nos modèles de prose.

En effets le jeune collégien faisait ses délices de la susdite correspondance. Il se forma de la sorte au bon style, c^est possible ; mais en même temps il se dessécha le cœur, à un âge où il est nécessaire de céder quelquefois aux illusions de l'enthousiasme. La littérature y perdit un poëte, et ies Débats y gagnèrent un critique.

Quelques mois après sa sortie du collège, le hasard le mit en présence de six de ses anciens camarades, les plus forts après lui de Tinstitution Hallays-Dabot.

Tous rêvaient l'avenir littéraire. Les six amis de Marc avaient chacun en poche une tragédie, qu'ils n'eussent pas cédée pour l'empire de Trébizonde. Vinrent les épanchements et les confidences.

i2 SAINT-MARC GIRARDIN.

prodige 1 sur les six-chefs d'œuvre il y avait deux Virginie et quatre Lucrèce.

Marc Girardin n'avait aucun manuscrit de ce genre à se reprocher. Son prix de poésie latine ne lui montait pas au cerveau en alexandrins, et le démon de la rime le laissait assez calme; cependant il se sentait entraîné comme ses camarades vers la carrière des lettres.

Mais les fils proposent et les pères disposent. Sa famille décide qu'il suivra les cours de l'Ecole de droit. M. Girardin père regarde avec raison le métier du barreau comme beaucoup plus agréable, au point de vue de l'indépendance, que celui du professorat. Le jeune homme obéit. Néanmoins, tout en étudiant la jurisprudence, il continue de suivre les cours de la Sorbonne.

Reçu avocat, il plaide trois causes.

Nous parlerons seulement de la première, qui fit naître certains épisodes curieux.

Marc avait à défendre un marchand bonnetier contre les dames de la Halle. Il prononce un plaidoyer fort ironique et gagne le procès. Or, ceci ne va plus aux commères qui se présentent comme parties adverses. Durant toute la plaidoirie, elles se permettent des gestes de menace envers le jeune orateur; puis, au sortir de l'audience, elles se rassemblent dans la salle des Pas-Perdus, afin de le complimenter de son succès en style poissard. Quelques âmes charitables préviennent celui-ci de Tovation qu'on lui ménage. Il ne fait qu'en rire et veut affronter intrépidement le dialecte de Yadé. Les gendarmes y mettent obstacle et font déguerpir ces dames.

Trois jours après, Marc reçoit la visite de son client, le marchand bonnetier. Ce-

14 SÀINT-lfÀRG 6IRARDIN.

lui-ci entame la question des honoraires.

— Oh ! vous ne me devez rien, répond le jeune homme , absolument rien I je suis avocat amateur et je plaide pour mon plaisir.

— Monsieur, repart l'honnête boutiquier, je sais à quoi la délicatesse m'oblige. Puisque vous refusez mon argent, croyez bien que je ne resterai point votre débiteur. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Le lendemain, notre Démosthènes dormait encore, quand le bonnetier force la porte de sa chambre, avec un paquet sous le bras.

. — J'espère, mon généreux défenseur, s'écrie-t-il, que vous accepterez au moins ce gage de ma reconnaissance !

— Pourquoi celai... Non; je ne veux rien.

— 0ht je laisserai le paquet, je vous le jure.

— Quel terrible homme! Voyons au moins ce que vous m'apportez.

— Du tout 1 je vous en prie, ne regardez cela qu'après mon départ.

Il fallut bien en passer par où voulait ce client si plein de délicatesse. A peine a-t-il tourné les talons, que notre avocat s'empresse d'ouvrir le paquet mystérieux ; il y trouve... douze bonnets de coton de premier choix et une demi-douzaine de caleçons de nuit.

Cependant, ni Cujas ni Pothier ne pouvaient faire oublier à Marc Girardin sa douce littérature. Nous le trouvons, au àébut de Tannée 1821, taillant et affilant sa plume dans le bureau de rédaction d'un petit journal qui avait pour titre rEcho du soir. Il y faisait, en style on

ne peut plus délibéré, le compte rendu de rOpéra. M. de Sacy, son futur collègue au journal de la rue des Prêtres, y publiait également, dans une manière toute folâtre, certaines esquisses judiciaires qu'il serait curieux de mettre en regard de ses articles actuels. La plume de ces messieurs jetait là sa gourme. Ils étaient en goguette et se livraient à leurs folies de jeunesse. Du reste, ils ne tardèrent pas à se ranger l'un et l'autre.

Ce passage de Saint -Marc Girardiû dans la petite presse ne lui fut point inutile. A toutes ces manœuvres d'escrime du journalisme amusant, sa plume acquit aisance et souplesse, désinvolture cavalière et spirituelle vivacité : charme suprême, lorsqu'il se trouve au service d'un talent sérieux.

Bientôt il s'occupe de travaux plus im*

portants. En 1822, il concourt à P Académie française pour l'éloge de Lesage; mais il n'obtient que l'accessit. Sa forme libre, et beaucoup trop en dehors du ponsif académique, déplaît à l'aréopage.

Marc avait entrepris ce travail d'après les conseils de Villemain. Ce dernier le consola du demi-échec qu'il venait de subir, en insérant dans les Débats sur son œuvre quelques lignes flatteuses.

Il y avait réellement d'excellentes choses dans cette étude sur Lesage. Les différences de caractère entre Gil Blas et l'audacieux Figaro s*y trouvaient très-nettement et très-Gnement tracées. Comme nous l'avons déjà dit, Saint-Marc Girardin, dès la première heure de ses débuts, se renferma dans les limites de la critique pure et simple. Il ne Ut jamais à la Muse le plus petit doigt de cour, infiniment plus sage en cela que tous ses prédé-

Etienne Béquet a publié le M leu., un chef-d'œuvre, si vous lais un chef-d'œuvre de cent [. Yilleniain a écrit Lascaris, PI basie» 9 commis la Fiancée de )s. Nous avons lu des poésies fu B M. Ampère. On a joué une comé . Magnin : Racine^ ou Troisièn ésentation des Plaideurs, M. 1^ îigné une nouvelle; Gustave Pb liait écrire un roman ; ce gros t rendu coupable de l'Ane 'nioi \eligieuse de Toulouse et des .

champêtres. Rien de semblable e béros. Sn n^*^"-'

n'a jamais risqué le moindre écart dans le pays de l'imagination . Sa critique, en revanche, est toujours brillante et limpide. Jamais il ne tombe dans les minuties pédantesques de la science. Il voit de haut ; ses lecteurs le suivent sans fatigue.

En 1823, Saint-Marc, persistant à embrasser la carrière du professorat, bien que ses parents aient obtenu qu'il ne se fit point admettre à FEcole Normale , profite de la création récente de l'agrégation pour en subir les examens. 11 est reçu, et attaché comme professeur suppléant à plusieurs collèges de Paris. Cette position lui offre des avantages plus que modestes sous le rapport du traitement ; mais il trouve moyen de l'améliorer par des répétitions ou des leçons particulières.

Tout a coup, on le dénonce comme

20 SAINT-UARC (

libéral, et il se voit écarté de l'enseignemeat par l'abbé Nicolle.

Sans réclamer contre les mesures qui le frappent, il se résijne à passer doucement Ba vie en famille, en attendant des jours meilleurs. Chaque année, aux vacances, il se livre i quelques excursions peu lointaines sur les bords du Rhin, en Belgique, en Suisse, et y dépense gaiement ses minces économies de répétiteur et d'universitaire en demisolde. Saint-Marc Girardin a toujours eu le goût des vojagcs. Nous le suivrons plus tard dans quelques autres pays, moins battus des touristes.

M. de Frayssinoiis, ministre de l'instruction publique, le relève de sa disgrâce en 1826. On tient même à le dédommager des rigueurs de l'abbé Nicolle, et monseigneur d'Hermopolis lui offre

SAUST-MARG GIRARDIN. 21

une cliaire de seconde au collège Louisle-Grand.

Vers la même époque, Marc se charge, à la Société des Bonnes-Lettres, de faire un cours public sur la littérature de la Renaissance. Il improvise sa première leçon avec une verve piquante, avec un esprit merveilleux et plein de grâce. La multitude se presse pour l'entendre. On peut dire que ses cours obtinrent un succès incontestable , même à côté du fa- , meux enseignement de la Sorbonne.

La couleur politique de la Société des Bonnes 'Lettres n'avait pas empêché le jeune professeur de lui prêter l'appui de sa parole et de sa science; mais il devint, en même temps, un des principaux ré* dacteurs du Mercure du J/P siècle, recueil foncièrement libéral. Nous l'y voyons écrire, pendant les années 1826

et 1827, et en gardant Tanonyme, un assez grand nombre d'articles intitulés Lettres sur la littérature dramatique.

Sans se ranger le moins du monde sous le drapeau classique, il décoche au romantisme des flèches acérées et cuisantes.

« Avec la nouvelle école , dit-il dans un de ses premiers manifestes ^, notre rôle sera piquant. Que de fois nous aurons à crier harOj quand on mettra le niais sous le nom de naïveté, et le monstrueux sous le nom d'énergie. »

Dans un autre passage, il caractérise le vicomte d'Arlincourt en disant :

« Il invente comme les classiques, et il écrit comme les romantiques, v

Au milieu de cette guerre, ou plutôt 1. Mercure du XIX* siècle, tome xv, page 274.

an milieu de ces escarmouches contre les novateurs, Saint-Marc Girardinji'est jamais sorti de son rôle individuel. Jamais il n'a abdiqué sa personnalité au proGt de rancunes manœuvrant derrière lui.

Tout en admettant ses qualités brillantes, la prestesse et la vivacité de son style, on lui reproche d'être parfois trop superficiel. Il y a quelque chose de fondé dans ce reproche. L'écrivain qui regarde la clarté comme son mérite le plus incontestable et comme le premier devoir de sa plume, néglige ordinairement les profondeurs où la clarté n'est plus assez vive.

Or le contraire arrive aux gens profonds. Presque toujours ils sont obscurs.

A la Cn de l'année 1826, Marc, un peu fatigué de la poitrine, sollicite de M. de Fra^ssinous un congé , que celui-ci lui accorde avec un empressement gracieux.

2i SAINT-MARC GIBAHDIN.

Somme toule, la congrégation n'était pas fàcliée de le voir partir en Italie.

L'année suivante, il concourt une seconde fois devant l'Académie française et remporte le prix avec M. Patin , pour V Eloge de Bossuet. En 1828 , nouvelle lutte académique. Cette fois , Saint-Mar^ et Pliilarëte Cliasles sont couronnés ensemble. Le sujet proposé par le docte cénacle était un Tableau de la marche et des progrès de la littérature française au seizième siècle. L'œuvre de notre professeur n'est, selon nous, qu'un brillant croquis. 11 éclaire la question tout au plus à la surface, et néglige bien des richesses précieuses qu'il aurait trouvées dans la mine, en y creusant davantage.

Quoi qu'il en soit, les hauts bonnets du Jownal des Débats trouvèrent ce travail merveilleux. En plein bureau de la rue des Prêtres, M. de Feletz fit l'éloge du

lauréat en termes si pompeux et avec Pélan (l'une sympathie si vive, qu'on eut aussitôt l'idée d'admettre Saint-Marc Girardin au nombre des rédacteurs du journal. La négociation n'avait rien de difficile. Armand Bertin s'en chargea volontiers.

Quelques jours après, il rencontre Saint-Marc au foyer du Gymnase. Dès le premier soir, ils sont amis, et, le lendemain, notre professeur envoie de la copie aux Débats.

Son premier article fut une étude sur Beaumarchais, à laquelle dame censure, très-sévère alors, opposa son veto. Le passage que voici lui parut séditieux :

(( Beaumarchais est un novateur sans scrupule. C'est là une gloire ou un crime que ne lui pardonneront pas ceux qui marchent en arrière, ceux qui marchent

S6 SAIKT-MARC fllBABSIN.

de côté, et enfin ceux qui ne iDarclient pas du tout. >

Saint-Marc aborde le premier-Paris, quinze jours après son entrée dans la rédaction. Les troubles de la rue Saint- Denis éclatent. Il prend la plume, et donne courageusement cet article, imité d'un passage de Cliampfort :

I Tartufe s'était mortifié dimanche soir. Lundi et mardi il se vengea. La canaille se mit à courir Paria, en criant :

Vive l'Empereur ! cri défunt qui ne ressuscite personne; cri exhumé des cartons de la police, car son ignorance des choses d'aujourd'hui trahit son origine, I.e peuple accourt pour voir; la bourgeoisie s'assemble pour s'indigner de pareilles provocations. Alors gendarmerie à clieval et à pied, troupes de ligne s'é-

SAINT-llARG GIRARDIN. 27

lancent sur le tout , sabrant , fusillant, renversant.

qualiê fades et qiMnta digna tabella l

« Qu'il faisait beau voir nos soldats prendre la rue aux Ours, s'emparer de la rue Gréneta, marcher au pas de charge dans la rue Saint-Denis, tourner la rue Mauconseil, s'élancer dans le passage du Grand-Cerf, tirer sur les fenêtres gabionnées de pots de fleurs, tout cela à la lueur des réverbères, à défaut du soleil d'Austerlitz! Voyez cette cavalerie victorieuse qui court à plein galop :

gare ! laissez passer la victoire ! gare aussi pour les civières chargées de blessés qu'on porte à l'Hôtel-Dieu! Ce sont aussi des trophées, et le bulletin de la grande bataille est afBché à la Morgue ! »

28 SRINT-MARG GIRARDIN,

On le voit, cette polémique ne manquait pas (le hardiesse. L'article fit fortune dans la haute société lihérale de Paris, et les salons de M. de Talleyrand, de M. de Broglie et de M. Mole s'ouvrirent pour Saint-Marc Girardin. Mademoiselle Mars elle-même, qui se mêlait un peu de politique, voulut connaître le jeune professeur. Elle lui envoya une invitation pour une de ses soirées. Saint- Marc lui répondit avec bon goût :

« Votre invitation, mademoiselle, est des plus flatteuses ; mais ma robe noire ferait tache d'encre à côté des brillantes toilettes de femmes qui peuplent vos salons. »

Désirant entreprendre un nouveau voyage, il pria le successeur de M. de Frayssinous, M. de Montbel, de vouloir

SAINT-MARC 6IRABDIN. 29

bien lui permettre de quitter sa chaire pour quelques mois.

"^ Allez, monsieur, lui fut-il répondu.

Prenez tout le temps qu'il vous plaira :

nous ne demandons pas mieux que de vous envoyer promener !

Trois ans plus tard, en 1831, le professeur-journaliste rencontra hors de France les deux ministres qui s'étaient montrés si obligeants à son égard. Il les plaignit et les remercia.

On peut dire de Saint-Marc Gîrardin qu'il est professeur dans Pâme. A toutes les époques, son ambition s*est concentrée dans renseignement. Sous Martignac, le ministre libéral, il demanda une chaire de rhétorique et l'obtint. M. Thiers , après Juillet) voyant qu'il dédaignait de prendre part à la curée générale des places, lui dit un jour :

30 SAINT-IUBC GtlIABDIN.

— Il faut aTOuer, mon cher monsieur Girardin, que tous Mes un fier pédant !

— Dites un pédant fier I répartît Sainte Marc.

Od le nomma presque malgré lui maître des requêtes.

Six mois auparavant, c'est à dire en avril 1830, il avait fait un voyt^e en Prusse, dans le but d'étudier les établissements d'éducation professionnelle, encore inconnus chez nous. Il lit connaissance avec Michclel de Berlin, avec Gutzkow, l'éminent auteur dramatique, avec Edouard Gans et avec le philosophe Hegel. De retour à Paris, la semaine qui précéda les glorieuses, il reprit, le lendemain de la révolution, sa plume de journaliste pour écrire son fameux article sur les solliciteurs. Il stigmatisa, bien avant

Auguste Barbier, fous ces mendiants ministériels.

Efftrmtéff eourenrs do nions ,

Qui vont de porte en porto et d'étage en étage, Gueusant quelques bouts de galons.

On lira sans doute avec plaisir quelques-unes de ces li^jues curieuses.

« Il y a quinze ans, en 1814, les martyrs de la fidélité inondaient les anticham* bres; la Vendée assiégeait les bureaux.

C'était l'insurrection des Gérontes. L'ambition avait alors les cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Le costume et le langage diffèrent aujourd'hui ; mais c'est la même chose au fond.

Les victimes abondent, les héros pulhilent. Ceux-ci se sont battus en personne (lisez le journal où leur nom est cité,

32 SAINU-MARC GIRARDIN.

mais ne lisez pas Terratum du lendemain) ; ceux-là font valoir leurs titres.

Aujourd'hui l'Intimé ne dirait plus :

« Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.

« Il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille ou oncle d'un des braves du pont de la Grève, et à ce titre l'Intimé demanderait une place de procureur général. »

Âpres avoir ainsi tiré sa poudre à ces moineaui francs impudents. Saint-Marc Girardin s'en alla faire un tour au delà des Alpes. Comme il regagnait Paris, en passant par Lyon, l'émeute le bloqua deux jours dans cette dernière ville, deux jours de transes épouvantables, pendant lesquels il eut à trembler cent fois pour la vie de sa femme, qui l'accompagnait.

Encore sous l'impression de son effroi, il écrivit dans les Débats :

(( Les barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie, mais dans les faubourgs de nos villes manufacturières. »

Phrase terrible , dont chaque année qui s'écoula, depuis lors, a rendu la menace plus saisissante.

De 1829 à 1835, Saint-Marc Girardin a publié nombre d'opuscules et quelques livres, dont voici les principaux : Des œuvres apocryphes du premier et du second siècle de Vère chrétienne; — Etat du théâtre à la fin du dix-huitième siècle; — Histoire politique et littéraire de l'Allemagne. Ce dernier ouvrage est la publication de ses leçons à la

Tous ces travaux n'einpêcli l'illustre professeur de fournir nal de la rue des Prêtres de r articles. Il osa le premier loun dicule l'Eglise-théàtre de Tabb le costume bariolé des saint-sii le phalanstère et la femme libre, l'en remercier au nom de la m( blique.

Armand Carrel ne redoutai seul écrivain dans la presse, et vain était Saint-Marc.

— Diable d'homme I disait â mes le ri^dArfpni» pn rhaÇ a,^ at^

SAINT-B^ARG GIRARDlN, 35

En effet, il écrit sur la politique absolument comme il en cause, c*cst à dire avec tout le charme et toute la vivacité de l'improvisation.

Il fut choisi pour suppléer Guizot dans la chaire d'histoire de la Sorbonne. On lui avait proposé d'abord l'intérim de Villemain. Ceci rentrait davantage dans ses aptitudes ; mais cette raison même le décida au refus.

— En suppléant M. Guizot, disait Saint-Marc, il y a de ma part infériorité, mais non analogie ; si je m'asseyais dans la chaire de Villemain, je montrerais trop, par l'analogie de mon enseignement, combien je suis inférieur.

Voilà, certes, de la sagesse et de la modestie.

A la fin de 1833, il reçut le ruban rouge et fut nommé professeur de poésie française, en remplacement du père des

36 SAINT'HAnC GIRARDIN.

deux Laya. Quelques années plus tard, le collège de Soinl-Yrieix (Daute-Vicnne) l'envoya su palais Bourbon. Nommé conseiller d'Elal en serviceeilraordinaire, il assista tout au plus A huit séances, dans l'espace de dix-huit mois, ce qui n'empêcha point le Système de reconnaître ses services parlementaires par une promotion aux fonctions de conseiller en service ordinaire, place qui valait douze mille francs.

Se jugeant indigne de cette faveur, à cause de son peu d'assiduité, Saint-Marc Girardin déclara qu'il ne voulait point accepter une sinécure. Il raconta l'histoire à Châtelain, du CouiTier français.

La conDdence ne tombait pas dans l'oreille d'un sourd.

— Que TOUS y.consenliez ou que vous n'y consentiez pas, s'écria le journaliste

SAINT-MâRG GIRÀRDIN. 37

de l'opposition, je dénoncerai le fait!

Mais soyez sans crainte, mauvais conseiller d'Elat, si je vous égratigne, je panserai la blessure.

Et Châtelain de brocher une tartine foudroyante contre le pouvoir corrupteur, tout en exallant Théroîque refus de Tun de ses champions. Il n'y avait rien d'exagéré ni dans le blâme, ni dans reloge. Saint- Marc Girardin est peutêtre le seul homme de Juillet qui ait su garder quelque mesure dans la compétition des faveurs et quelque indépendance dans sa ligne de conduite. Assez souvent il parlait à la Chambre; mais ii y fit peu de discours soutenus. L'homme qui improvise dans sa chaire avec une facilité si merveilleuse était loin d'obtenir le même succès dans uoe assemblée politique. Cela se conçoit. Son véritable terrain, c'est la finesse, l'ironie piquante.

38 SÀINT-MARG GIRARDIN.

le mot spirituel ; et ces qualités délicates ne s'apprécient point à une tribune, où Torateur, avant tout, vise aux gros effets de 1 éloquence. Du reste, il avoue luimême qu'il se trouvait-la complètement dépaysé.

— Ce n'est pas la même chose, dit-il, de parler à la Chambre et de parler à la Sorbonne.

Il obtint cependant quelques triomphes parlementaires dans les questions dont il s'était fait une spécialité, par exemple dans la question russe et dans la question polonaise.

A la session suivante, il fut réélu.

Tous nos contemporains ont encore souvenir du célèbre discours prononcé par M. Guizot pendant la coalition. Le

SAINT-MARC 6IRARDIN. 39

ministre termina par ces mots, jetés à la face de M. Mole :

Omnia serviliter pro dominatione !

Celui qui recevait à bout portant cette magnifique citation latine ne savait que répondre. Heureusement, Saint-Marc Girardin lui vint en aide.

— Oh! ohl dit-il, messire Guizot se montre érudit a la façon de Janin! Le mot de Tacite ne s'applique pas aux courtisans, il s'applique aux ambitieux.

— En ôtes-vous sûr? s'écrie Mole.

-<^ Parfaitement sur. Tacite Ta dit a l'occasion de Tavénement d'Othon a l'empire.

Aussitôt Mole s'élance à la tribune et rétorque au ministre la triomphante citation. Chacun trouva que l'historien de

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