‹ Saint Martin et son monastère de LigugéChapitre 5 sur 153 · Saint Augustin, Confessions, viii · texte numérisé non relu

Saint Augustin, Confessions, viii

2. Montalembert, Les Moines d'Occident, I, 242. — C'est à dessein que nous passons sous silence le monastère de risle-Barbe à Lyon, et celui de Saint-Jouin en Poitou ; nous nous réservons de traiter ailleurs cette question controversée.

Bientôt, avec Taide de Dieu , dans notre Histoire ecclésiastique du Poitou, nous montrerons comment notre province, à travers les siècles, a constamment été chargée de ce rôle providentiel, et nous pourrons la proclamer, avec un célèbre écrivain du moyen âge, la Thébaïde de la France et de l'Occident.

Présentement notre but est plus restreint et plus modeste. Nous nous proposons de mettre en lumière la part qu'ont eue dans cette œuvre divine , et saint Martin et le monastère qu'il a fondé à Ligugé ; en d'autres termes, nous voulons esquisser la vie de saint Martin, comme fondateur de la vie monastique en Occident, et rechercher les traces de sa mémoire dans l'histoire de cette solitude de Ligugé, qu'il sanctifia pendant plus de dix ans, qu'il transforma en une vallée de délices, où des milliers et des milliers d'âmes vinrent à sa suite, apprendre à courir, avec un cœur dilaté, dans la voie des commandements de Dieu et des conseils évangéliques.

Déjà ce monastère , tout humble qu'il est, a rencontré un historien digne de lui ^ et cette circonstance nous eût certainement détourné

4 . Monseigneur Gousseau, évéque d'AngouIéme, a publié, étant supérieur du séminaire de Poitiers , une notice trèsintéressante sur le monastère de Ligugé dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de V Ouest, Mais cette brochure n'a eu que quelques tirages à part.

de la pensée d'écrire sur un sujet traité avec autant détalent que de science, si nous n'avions reçu du vénérable auteur lui-même les plus pressants et les plus bienveillants encouragements.

Est-ce à dire cependant que notre monastère de Saint-Martin ne méritât pas une monographie plus étendue, plus minutieusement étudiée? Certes, si l'on considère le rôle joué dans rËglise par l'Institut monastique, dont Ligugé fut, en quelque sorte, la source principale en Occident, l'histoire de ce monastère, on ne peut le nier, est digne de l'intérêt de quiconque sait apprécier ce qui est grand et salutaire dans le monde. Parce que le Nil était le fleuve le plus prodigieusement fécond de l'ancien monde, de quelles courageuses explorations et de quelles constantes études les sources d'où il s'élance n'ont-elles pas été l'objet? Ne pourrait-on pas dire encore, en prenant son point de comparaison dans une sphère plus élevée, que l'histoire de Bethléem appartient à l'humanité régénérée tout entière ? Et les moindres détails concernant cette petite ville, berceau du christianisme, seraient-ils indifférents pour tous les coeurs vraiment chrétiens ? Considérée à ce point de vue, dans une proportion sans doute incomparablement plus restreinte, l'histoire du monastère de Ligugé, oserons-nous dire , présente un intérêt général incontestable. Le

monachisme a été l'application pratique et sociale des enseignements silencieusement prêches dans la grotte de Bethléem. Plus fécond que le Nil, il a inoculé dans le monde romain et barbare la vertu d'abnégation et l'esprit de sacrifice, qui forment Tunique base solide de toute société; et c'est à lui que nous devons ce que nous conservons encore de la vraie civilisation chrétienne dans les mœurs, dans la famille et dans les institutions.

Ces vérités divines, nous le 3avons,ne sont plus guère comprises par les hommes du xix« siècle, emportés par le mouvement de l'esprit moderne; mais il y a encore , nous le savons aussi, des âmes d'élite, et en grand nombre, qui ne courbent point le genou devant Baal , qui essayent généreusement de résister à l'entraînement universel, et qui comprennent l'importance de la vie de solitude, où la prière et l'étude se donnent la main pour venir au secours de la société chancelante sur ses fondements. C'est aux âmes de cette trempe que nous adressons notre modeste travail. Pour eux, tout ce qui réveille les grands souvenirs du passé est précieux. Or c'est dans le vallon de Ligugé que saint Martin, qui est pour l'Occident ce que saint Antoine est pour l'Orient, fonda définitivement son œuvre monastique ; et c'est de notre solitude ignorée que ses enfants se répandirent, à l'ombre de son nom, dans

tout le bassin de la Loire d'abord, puis dans la Gaule entière et jusque sur les plages de la verte Eryn, la catholique Irlande. Ils liront donc les pages de cette humble monographie avec la haute pensée qui s'y rattache; et, à l'aide de cette lumière, les récits qu'elle renferme prendront des proportions dignes de leur intérêt et des couleurs dignes de leur sympathie. Pour qui sait apprécier les choses à leur vrai point de vue , ce n'est pas toujours par la grandeur que les faits se recommandent. L'humilité de la sainteté qui se cache, la douleur du malheur qui s'efface, les péripéties d'une existence luttant contre la mort qui l'étreint, ont aussi leurs charmes et leurs enseignements.

Or l'œuvre de saint Martin à Ligugé présente successivement ces formes diverses. Né de l'humilité de ce grand serviteur de Dieu qui voulait y dérober sa gloire , le monastère de Ligugé participe d'abord à cette généreuse inspiration. Il est humble dans son origine, et garde cette vertu, d'autant plus salutaire qu'elle est plus divine, jusqu'au jour où les sectateurs de Mahomet viennent le renverser et le détruire. La barbarie devait s'acharner sur le berceau du monachisme comme sur celui de Jésus-Christ son fondateur. Les Normands achèvent de disperser les ruines du sanctuaire de saint Martin, et c'est à peine si quelques-uns de ses enfants peuvent en réunir quelques pierres

au milieu du cataclysme social du x® siècle.

Le siècle de régénération qui suit n'oublie pas de restaurer ce précieux souvenir d'un autre âge; mais, pour en assurer la conservation, on en rattache l'existence à une fondation plus moderne et qui présentait alors tous les caractères de la vitalité la mieux affermie. L'abbaye de Saint-Martin devient ainsi une dépendance d'une abbaye du Bas-Poitou et en partage la destinée, mais sans rien perdre de la vénération dont la piété ne cessait de l'entourer à travers les révolutions des siècles et des hommes. Alors les grands selon le monde et selon Dieu , les Papes et les rois ne dédaignèrent pas d'y venir abaisser la majesté de leur puissance devant l'humilité de saint Martin.

Malheureusement, la guerre, plus impitoyable que les barbares, fait pendant trois siècles, de notre province du Poitou, le théâtre de ses déprédations, et, s'alliant au schisme le plus désastreux qui ait désolé l'Église, elle introduit dans le sanctuaire des hommes séculiers et trop souvent cupides qui achèvent de détruire ce que l'épée avait épargné. Le monastère de Saint-Martin, entre les mains de ces hommes décorés du titre de prieurs commendataires, lutte contre les germes de mort qui le pénètrent de plus en plus.

Cette douloureuse agonie s'exprime par des faits déplorables, qui ne paraîtront pas dénués

d'iatérèt, nous Tespérons, encore qu'ils ne soient qu'une faible image du lamentable tableau de mœurs que reflétait alors la société. Le monachisme s'éteint à Ligugé à la fin du xvi® siècle ; mais , pendant cent soixante ans encore , la piété couvre de son manteau ce corps, vénéi'nble jusque dans son tombeau.

Les enfants de saint Ignace sont chargés de ce dépôt précieux. Mais, à leur tour, ils sont mis au ban de la fausse civilisation, qui veut vivre sans r Au leur même de la vie, Saint-Martin de Ligugé ne tarde pas, ainsi abandonné» à tomber entre les mains des impies, qui osent, comme autrefois les païens à Jérusalem, transformer en temple d'idole le sanctuaire le plus digne de leur respect et de leur reconnaissance.

Toutefois ce triomphe de Tenfer n'a qu'un temps, et bientôt la résurrection triomphante succède à l'ignominie du Calvaire. Grâce à l'un des plus illustres successeurs de saint Hilaire, l'œuvre de saint Martin est rétablie sur des bases nouvelles, qui rappellent à la fois et le glorieux fondateur et l'immortel législateur des moines d'Occident. Nous l'espérons donc, sous cette double protection , l'abbaye de Ligugé ne mourra plus.

Telle est, dans son ensemble, Thistoire de cette maison de prière, bâtie par l'un des homniesles plus illustres du christianisme. Tout restreint que paraisse le cadre de ce tableau, il nous

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