‹ Saint MartinChapitre 1 sur 2 · Saint Martin · texte numérisé non relu

Saint Martin

Si la popularité d'un saint peut se connaître au nombre de ceux qui choisissent son patronage, soit pour eux-mêmes, soit pour les êtres qui leur sont ehers, soit pour les églises, les monastères, les villes, les hameaux, il n'est pas douteux que saint Martin doit être considéré comme le saint le plus populaire. Son nom, presque inconnu avant lui, est devenu depuis, et grâce à sa seule renommée, l'un des plus répandus dans tout le monde chrétien.

Pourquoi cette faveur si grande? Pourquoi cet enthousiasme des foules? Ce n'est point un docteur, un Père de l'Eglise. Il n'a point écrit des œuvres nombreuses comme ses grands contemporains, saint Athanase, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin. C'est à peine si l'on peut citer de lui un opuscule sur la Trinité : encore l'authenticité de cette attribution est-elle plus que discutable. Il n'est pas un homme d Etat, un consul, comme saint Ambroise ; il n'est pas non plus un rhéteur, un ancien pécheur repentant, comme saint Augustin, ni, comme saint Jérôme, unfilsdefamille,

La charité de saint Martin. Miniature, par Jean Bourdichon.

fin du xve siècle.

Heur Bibl. naL.Lat. 9474, fol. 189.

Cliché Alinari.

Saint Martin armé chevalier par l'empereur. Fresque de Simone di Marlino, xive siècle. Église Saiut-Francois, à Assise.

M. Et.Morean-ZSélaton.

La charité de saint Martin.

Peinture, commencement du xvis siècle.

Eglise de Fère-en-Tardenois.

né dans le luxe et formé dès sa première enfance à la nouvelle religion par une mère et un père chrétiens. Martin est un soldat, fils de soldat.

Ses parents sont païens et d" un rang social fort modeste, semble-t-il.

Plus tard, quand une auréole couronnera son nom, on lui cherchera des ancêtres illustres, on le fera armer chevalier pari empereur luimême, et nous assisterons à ce spectacle inattendu : le roi Louis XI faisant dresser par ses généalogistes le tableau des as-

Cliché Alinarî.

Le Christ, vêtu de la moitié du manteau, apparaissant à saint Martin. Fresque de Simone di Martino, xive siècle. Église Saint-François, à Assise.

cendants royaux de l'humble évèque de Tours. Bieu qu'ayant vécu avant la formation politique

La charité de saint Martin. Le baptême de saint Martin. Miniature, xv siècle. Bibliothèque nationale, Fr. 51, fol. 250.

de la France, bien que né loin des Gaules, saint Martin est le saint français par excellence. Xospre-

SAINT MAKT1N

miers rois, dans les combats, porteront sa chape comme un palladium. Il est pour la France le saint national. C'est aussi le plus aimable des saints. Jamais on ne le voit sévir, non pas même contre

Cliché Alinari.

La charité de saint Martin, Bas-relief de Nino Pisano, xive siècle. Église Saint-Martin, à Pise.

l'ingrat disciple qui plus tard devait s'amender et devenir saint Brice.

A une époque où la plupart des évèques sont entraînés dans le tourbillon des polémiques suscitées par les hérésies un moment toutes -puissantes, Martin, bien que tout aussi ferme dans sa foi que ses confrères, pratique avant tout le plus grand des préceptes évangéliques qui ordonne aux hommes de s'aimer et de se secourir les uns les autres.

Cliché Alinari.

Saint Martin refusant à l'empereur de combattre. Fresque de Simone di Hartino, xive siècle. Église Saint-François, à Assise.

C'est là, à n'en pas douter, la principale cause

du renom et de la vénération dont n'a cessé d'être

La charité de saint Martin. Miniature, xv- siècle. Bibliothèque nationale, Fr. 245, fol. 169.

entourée la mémoire du saint évèque. Une autre cause, toute extérieure, est que, dès avant sa mort.

il a trouvé un biographe exact et enthousiaste. Du vivant même du saint, ce biographe, Sulpice

Saint Martin et les brigands. Tapisserie, xvie siècle.

Eglise de Montpezat (Tarn-et-Garonne).

Sévère, avait écrit une Vie de saint Martin de Tours, qu'il compléta plus tard dans des Lettres et des

Dialogues. C est donc Sulpice Sévère qu'il faut suivre si l'on veut dégager la vie de saint Martin, assez belle par elle-même, de l'afflux des légendes qui sont venues, au cours des siècles, surcharger et quelquefois obscurcir le récit du biographe.

Saint Martin ressuscitant un mort.

Bas-relief, xme siècle. Cathédrale de Lucques.

Cliché Alinari.

Saint Martin naquit, vers la fin de 316 ou au commencement de l'an 317, à Sabarie. en Pannonie. L'identification de Sabarie a donné lieu à bien des discussions : les uns ont voulu voir dans cette localité la ville actuelle de Szombathely Stein-am- Anger), en Hongrie, les autres Martonhegv Martinsberg, Sarvar ou le bourg de Szent-Marton. L'absence de documents probants rend ces débats

un peu vains. Sans plus de preuves convaincantes on admet que la famille de saint Martin était slave. Même incertitude sur la véritable condition sociale de ses parents. « Saint Martin, dit Gaston Boissier, est un saint un peu démocratique, ce qui n'a jamais nui chez nous. Il est de basse extraction, et ne fait rien pour le dissimuler. Il scandalise les élégants par le peu de soin qu'il a de ses vêtements et de sa chevelure. On le voit toujours assis à l'église sur une petite chaise, d'où il donne à tout le monde l'exemple de 1 humilité comme de la dévotion, et il raille les évèques. ses confrères, qui se font dresser des trônes d'où ils dominent toute l'assemblée. Avec les petits il est doux et familier, mais avec les grands il se relève. » Le portrait est agréablement et fidèlement tracé. Toutefois. Sulpice Sévère n'est pas aussi affirmatif au sujet de la famille du saint : il se borne à déclarer que ses parents n'appartenaient pas à la classe infime de la société, mais qu'ils étaient païens. Son père fut d'abord soldat et devint ensuite tribun militaire ; nous dirions aujourd'hui qu'il était un officier de fortune. C'est en cette qualité que le tribun et sa famille furent envoyés à Pavie. lorsque Martin était encore enfant.

On peut supposer que. dès l'âge de dix ans, le futur prélat était instruit dans la religion chrétienne. Quelques-uns ont avancé qu il était demeuré complètement illettré ; d'autres ne pouvant

La charité de saint Martin. Miniature. xve siècle. Collection de M. le comte Durrieu.

admettre qu'un évèque aussi renommé n'ait pas

été un très savant théologien et un orateur de la plus grande éloquence, ont voulu en faire l'égal de saint Paul, un entraîneur de foules. Peut-être la vérité n'est-elle ni ici. ni là. S'il semble difficile de croire que tout un peuple ait élu pour pontife

La charité de saint Martin. Miniature, fin du w siècle.

lire Grimant. Bibliothèque Saint-Marc, à Venise.

un moine sans instruction, rien, d'autre part, ne permet de soupçonner que saint Martin ait été ni un Jean Chrysostome, ni un Thomas d'Aquin. Sulpice Sévère dit bien qu'il n'avait pas cultivé la littérature : mais il rapporte aussi que sa parole avait un grand charme et qu'il n'a jamais trouvé dans

la bouche d'un homme autant de science, autant de talent, ni même autant de pureté de langage.

Quand il eut atteint sa quinzième année. Martin, comme fils de vétéran, fut, à l'instigation de son père, enrôlé dans la milice, contre son gré sans

Alinari.

Sacre de saint Martin.

Bas-relief, sin" siècle. Cathédrale de Lucques.

doute, car il fut, à cette occasion, appréhendé et chargé de chaînes. Forcé de prêter le serment militaire, il se contente d'un seul serviteur pour l'escorter, encore se fait-il le valet de ce compagnon qu'il déchausse lui-même, dont il nettoie les souliers et que souvent il sert à table.

Ce n'est que trois ans après son enrôlement qu'il pourra obtenir le baptême, et, pendant ces trois

années, il saura se garder des vices auxquels se laissent trop souvent entraîner les gens de guerre.

Divers épisodes de la vie de saint Martin. Vitrail, xvr siècle.

Église de Rouilk-Sacev Aube .

Vis-à-vis de ses compagnons d'armes, il se montre bienveillant, charitable, d'une patience et d'une humilité plus qu'humaines. Bien qu'il ne soit

encore que candidat au baptême. Martin assiste les malades, secourt les malheureux, nourrit les pauvres, couvre ceux qui sont nus, et, sans souci

Cliché de M. L. Bégaie La charité de saint Martin. Sculpture, xiv8 siècle. Cathédrale de Lyon.

du lendemain, ne garde de sa solde que de quoi pourvoir à sa subsistance de chaque jour.

Or, en ce temps-là, tandis que Martin tenait garnison à Amiens, il y eut un hiver si rigoureux que beaucoup de personnes moururent de froid. Un jour que notre saint n'avait que ses armes et un

simple manteau militaire, il rencontre à la porte de la ville un malheureux nu et grelottant. Celuici implore les passants: mais tous, sans tourner la tète, poursuivent leur chemin. Martin s'arrête Que fera-t-il ? Il n'a que sa chlamyde : tout le reste il l'a déjà donné. Il tire son épée. coupe en deux son manteau, en remet une part au mendiant et. tant bien que mal, se couvre de l'autre moitié. En le voyant ainsi écourté, quelques-uns éclatent de rire, d'autres se reprochent de ne l'avoir pas devancé, eux qui, chaudement enveloppés, auraient pu sans dommage se montrer charitables Cependant, la nuit suivante, voici qu au milieu de son sommeil Martin voit le Christ vêtu du morceau d étolïe qu il a remis au pauvre. « Regarde-moi bien, lui dit le Seigneur, et reconnais le manteau que tu as donné. » Puis il entend Jésus, qui, s'adressant à la foule des anges dont il est entouré, leur dit d'une voix claire : « Martin n'est encore que catéchumène, et c'est lui qui m'a couvert de ce manteau, o Une telle vision, continue le biographe, n enorgueillit point le bienheureux : mais, reconnaissant la bonté de Dieu dans son œuvre, il « vola » au baptême. Il avait alors dixhuit ans.

Cette gracieuse légende obtint dès l'abord un incroyable succès. Sulpice Sévère au temps même du saint. Paulin de Périgueux cent ans plus tard auront beau attribuer à leur héros de nombreux

miracles ; au vie siècle, l'évèque Grégoire, son successeur sur le siège épiscopal de Tours, composera, lui aussi, un gros recueil, dans lequel les miracles, au nombre de plusieurs centaines, seront

La charité de saint Martin. Miniature, fin du xive siècle.

Missel et pontifical d'Etienne de Loypeau. Bibliothèque nationale, Lat. 8880,

fol. 451.

longuement racontés : rien ne pourra faire oublier la simple et touchante histoire du pauvre d'Amiens. Miniaturistes, peintres et sculpteurs de génie, barbouilleurs populaires, maçons de village, peintres de vitraux, tapissiers, tous nous montreront à l'envi la scène du manteau.

Quoiqu'ayant reçu le baptême, le futur évèque n'abandonna pas aussitôt la carrière militaire.

Sur ces entrefaites, dit Sulpice Sévère, les Barbares ayant envahi les Gaules, le César réunit à Worms une armée pour faire face aux Alemans. et, suivant la coutume, il commença à distribuer des gratifications à ses soldats, appelant successivement chacun d eux. Quand vint le tour de Martin :

Saint Martin à la table de l'empereur Maxime. Gravure tirée de la Vie de saint Martin, par X. Gervaise, 1690.

« Jusqu'à présent, dit-il à César, je t'ai servi, souffre maintenant que je serve Dieu. Je suis, moi. soldat du Christ ; il ne m'est pas permis de combattre o A ces mots le chef romain frémit de colère : « C'est par peur de la bataille de demain que tu veux quitter l'armée, s'écrie t il. et ta religion n'y est pour rien. » — « S'il en est ainsi, riposte Martin, si l'on attribue ma retraite à la lâcheté et non à ma foi, demain je me tiendrai debout devant les troupes,

exposé sans armes aux coups de l'adversaire ; et, au nom du seigneur Jésus, protégé par le signe de la croix, non par le bouclier et le casque, je pénétrerai sans crainte dans les bataillons ennemis. » Le César fit jeter Martin en prison, ordonnant qu'au premier signal du combat il fut poussé

La charité de saint Martin. Miniature, xive siècle. Bibliothèque nationale, Fr. 183, fol. 1G5.

sans armes au-devant des Barbares. Et voici que le lendemain, au matin, ceux-ci, contre toute attente, envoyaient des ambassadeurs pour demander la paix et se livrer, eux et leurs biens.

Libéré enfin du service militaire, Martin se rend à Poitiers auprès de Tévèque saint Hilaire et demeure avec lui quelque temps. Pour le retenir et l'attacher au ministère divin, le prélat ne tarda pas à vouloir lui conférer le diaconat : mais l'ancien soldat résiste, se proclame indigne d'un tel honneur.

et saint Hilaire consent à l'ordonner exorciste,

dignité si modeste que Martin n'ose la refuser.

Peu de temps après il recevait avis, pendant son

Miracle du pin. Tapisserie, commencement du xvie siècle. Cathédrale d'Angers.

sommeil, de retourner en Pannonie pour visiter ses parents et travailler à leur conversion, car ils étaient toujours adonnés au paganisme. Martin partit à contre-cœur. Peut-être prévoyait-il le peu de

succès de sa mission. Sans doute aussi avait-il la prescience que de nombreuses calamités allaient l'accabler au cours de ce long et pénible voyage. Dans la traversée des Alpes, il s'égare, tombe entre les mains de voleurs. Déjà l'un deux brandit sa hache sur la tête du saint homme ; mais un autre détourne le coup, et Martin, les mains liées derrière le dos, est confié à l'un des brigands pour être dépouillé. Celui-ci l'entraîne dans son repaire et commence à 1 interroger. — « Qui

es-tu? » — « Je suis chrétien. » — « As-tu peur? » — Martin répond que jamais il ne s'est senti mieux en sécurité, parce qu il sait que jamais la miséricorde du Seigneur n'est plus grande que dans le besoin.

Cliché de M. Et. Moreau-.Vélaton.

La charité de saint Martin.

Statue, xvie siècle.

Église de Seringes'CAisne).

c- C'est toi, ajoute-t-il, qui es le plus à plaindre, toi

Saint Martin battu par des soldats.

Saint Martin ressuscitant un enfant. Miniature, xv' siècle.

Bibliothèque nationale, Fr. 51, fol. 297.

qui, te livrant au brigandage, te rends par là indigne de la miséricorde du Christ.» Puis, commençant à lui

expliquer l'évangile, il enseigne au bandit la parole de Dieu. Que dire de plus? Le voleur confesse sa foi. remet Martin dans le bon chemin, et, lui disant adieu, le conjure de prier pour lui. Depuis ce jour, le malfaiteur vécut chrétiennement, et c'est de lui-même qu'on a appris ce qui vient d'être rapporté.

Le but du voyage du pieux exorciste était, on le devine, la double conversion de son père et de sa mère.

Martin n'eut qu'une demisatisfaction. La mère , gagnée par ses prières.

adopta sans doute la religion du fils : mais le vieux soldat se montra moins accommodant. Il reçut fort mal ce fils, ami des nouveautés, qui répudiait les dieux, orgueil de Rome, et avait déserté l'armée.

Jusqu'à Sabarie, d'ailleurs, l'arianisme était triomphant. Comme Martin s'y élève avec force

La charité de saint Martii

Miniature. xve siècle.

Bibl. de l'Arsenal, Manuscrit 3683, fol. 190.

contre l'opinion des évèques partisans d'Arius, il est maltraité, persécuté et finalement chassé de

La charité de saint Martin, par Antoine Van Dyck. Château de Windsor.

son propre pays. Il reprend alors le chemin de l'Italie dans le dessein de retourner en Gaule ; mais, ayant appris que saint Hilaire, ennemi lui aussi des Ariens, avait été exilé, il s'arrête à Milan.

Là encore il est en butte aux persécutions pour les mêmes motifs qui lui avaient valu en Pannonie de mauvais traitements.

Cependant saint Hilaire avait été rappelé dans son

Cliché Alinari.

Saint Martin guérissant un possédé.

Bas-relief. xme siècle. Cathédrale de Lucques.

diocèse, et, dès qu'il en reçoit la nouvelle, Martin, après un court séjour dans File Gallinaria. se hâte de rejoindre son protecteur. Il se retire, à quelque distance de Poitiers, en un lieu qui est appelé aujourd'hui Ligugé et où il commence la vie de reclus qu'il avait toujours désirée. Il fondait ainsi le premier monastère établi dans les Gaules. C'est à cette époque que Sulpice Sévère place le premier miracle de saint Martin : la résurrection d'un caté-

chumène mort avant d'avoir reçu le baptême a De ce moment, dit-il. son nom devint illustre ; jusquelà tous le regardaient comme saint, mais de ce jour i! lut considéré comme puissant et vraiment apostolique. »

Sa renommée dès lors s'était si bien répandue jusque dans les provinces voisines que, le siège épiscopal de Tours étant devenu vacant, tous désirèrent l'avoir pour évèque : car en ce temps-là les fidèles choisissaient eux-mêmes leur pastqur. Mais il n'était pas facile de l'arracher de son monastère. On usa de ruse. Un citoyen de Tours, nommé Ruricius. vint le trouver et se jetant à ses genoux le supplia de l'accompagner et d'implorer Dieu pour sa femme gravement malade. Dès que Martin fut dehors, une troupe de gens se jette sur lui et l'entraîne ainsi prisonnier jusqu'à Tours, où les habitants de la province étaient rassemblés pour l'élection de leur évèque. Le peuple acclame Martin : mais quelques-uns. dont plusieurs prélats, repoussaient ce choix, disant que c était un personnage méprisable et qu'ils jugeaient indigne de l'épiscopat un homme laid, sordidement vêtu et mal peigné. Parmi les plus ardents opposants, on remarquait surtout un certain évèque nommé Défenseur. Or. quand vint le moment de lire, suivant l'usage, un passage des livres saints, le clerc, ayant ouvert le Psautier au hasard, y lut à haute voix ce verset : « Tu as tiré la louange de la bouche

Saint Martin guérissant un possédé, par Jordaem Musée de Bruxelles.

des enfants à cause de tes ennemis, afin que tu détruises l'ennemi et le Défenseur. » A ces mots, une clameur s'élève parmi le peuple. Personne ne doute que c'est par la volonté même de Dieu que Défenseur a pu entendre ainsi sa propre condamnation. Il ne reste plus d'opposant : Martin est proclamé évêque.

Là se termine à peu près l'histoire de saint Martin, si l'on admet que l'histoire d'un personnage est le récit de ses actes les plus insignes. Depuis le premier jour, la vie du saint n'a été. en quelque sorte, que la préparation à l'épiscopat. Sulpice Sévère lui-même, qui connaissait bien son héros, ne rapporte plus, pour ainsi dire, aucun fait à partir du moment où le peuple tourangeau eut choisi pour évêque l'humble moine de Ligugé.

Moine, Martin le restera toute sa vie. A peine a-t-il pris possession de son église qu'il s'établit en une cellule dans le voisinage. C'est trop encore : les visites nombreuses l'importunent. Il a remarqué au bord de la Loire, à une petite distance de sa ville épiscopale, un lieu retiré qu'une roche escarpée défend contre les indiscrets et où l'on n'accède que par un étroit sentier. C'est là qu'il s établira dans une cabane de bois, c est là qu'il priera, qu il jeûnera. Des disciples viendront y partager ses jeûnes et ses prières. Nul n'y possédera rien en propre : tout y sera commun. Personne n'y pourra vendre ni acheter. On n'y boira point de vin.

Dans ce monastère, Ma jus monasterium, que nous nommons aujourd'hui Marmoutier, la vie de saint Martin s'écoulera paisible, coupée seulement par ses nombreuses visites pastorales et

La charité de saint Martin, par Et. Moi'eau-Nélaton. Extrait de l'album : Les Grands Saints des Petits Enfants.

aussi par plusieurs voyages auprès de 1 empereur. C est au cours de l'un de ces voyages que le plus humble des hommes se révélera en même temps le plus audacieux et le plus jaloux de sa dignité. Il s'était rendu auprès de l'empereur

Maxime afin d'intercéder pour quelques accusés ; mais dans ses entrevues avec le César tout-puissant il commande plutôt qu il ne supplie. Maxime l'admet à sa table. Les invités sont de hauts et illustres personnages. Martin prend place aux côtés de l'empereur. Or, en ce temps-là. l'usage était qu'on présentât la coupe au convive le plus considérable : celui-ci, après y avoir trempé ses lèvres, devait la remettre à la personne qu'il voulait honorer entre tous. Au milieu du repas un officier vint donc offrir la coupe à l'empereur. Maxime la repousse, fait signe de la donner au saint évèque ; et déjà il tendait la main pour la recevoir à son tour, mais Martin, après avoir bu, présente la coupe à son prêtre, estimant que nul parmi les assistants n'est plus digne de boire après lui. Maxime, dit-on, approuva ce geste hardi qu'aucun évèque n'avait osé encore.

Si Sulpice Sévère est presque muet sur les actes purement humains de saint Martin quand il fut devenu évèque de Tours, son récit, en revanche, s'amplifie singulièrement quand il s'agit des œuvres miraculeuses de son héros. Chasser les dieux antiques, qui pour lui sont des personnifications du démon, détruire leurs temples parait avoir été l'un des soucis de saint Martin. Mais les choses ne se passaient pas toujours sans protestations et sans menaces. L'évèque, un jour, avait démoli dans un bourg un temple très ancien, et il se disposait à

abattre un pin qui s élevait dans le voisinage. Les

\linari.

L archidiacre pressant saint Martin d'officier. Fresque de Simone di Martino, xive siècle. Église Saint-François, à Assise.

habitants ne s'étaient opposés que faiblement à la ruine de leur temple: mais quand Martin s'attaque au vieux pin. objet de leur vénération, un violent tumulte s'élève parmi les citoyens. Le prêtre du lieu

Cliché Alinari.

La messe de saint Martin. Bas-relief, xme siècle. Cathédrale de Lucques.

et la foule des païens refusent de laisser toucher l'arbre sacré. Martin insiste : il leur représente qu'un tronc n'a rien de divin, que ce pin est consacré au démon et qu'il faut le couper. Alors, l'un des assistants prenant la parole : « Si tu as quelque confiance dans le Dieu que tu prétends adorer, sécrie-t-il, c est nous-mêmes qui couperons l'arbre, mais tu le recevras dans sa chute et si ton Seigneur est

avec toi, comme tu le dis, tu n'auras aucun mal. » Martin accepte, et la foule d'applaudir, faisant

La messe de saint Martin : miracle des bonnets. Miniature.

xve siècle.

Bibl. de l'Arsenal, Manuscrit 621, fol. 463 v°.

volontiers le sacrifice de l'arbre qui lui est cher

s'il doit anéantir l'ennemi de ses sanctuaires De lui-même le pin s'inclinait d'un côté, nul doute que c est de ce côté qu'il tombera. Martin s'étend donc sur le sol à l'endroit où 1 arbre doit s'écrouler : les paysans 1 y attachent solidement. On commence, la hache fait son oeuvre. Les païens font éclater leur joie, les moines, compagnons de Martin, tremblent, épouvantés. Enfin, le pin se rompt avec fracas, il penche, il s'effondre, il va écraser l'homme de Dieu : mais, au moment d'être atteint, celui-ci fait le signe de la croix, et, comme poussé par un vent violent, l'arbre se renversant du côté opposé, menace d assommer les païens sous son poids. A cette vue tons se convertissent au Dieu de Martin.

Conversion des idolâtres, guérison des malades, expulsion des démons du corps des possédés, tels sont les buts ordinaires des miracles du saint. Dans un bourg situé sur le chemin de Tours à (martres et entièrement peuplé de païens, Sulpice Sévère le vit un jour ranimer par ses prières un enfant qui venait d'expirer et le rendre à sa mère.

Un personnage considérable, nommé Tétradius, avait un esclave qui, possédé du démon, souffrait atrocement. Il le fait amener devant Martin ; mais le démon refuse de sortir du corps du misérable Celui-ci, dans sa folie, s élance et mord avec rage les assistants. Tétradius, effrayé, supplie l'évèque

de délivrer son esclave et lui promet solennellement de se faire chrétien si sa prière est exaucée. Aussitôt Martin impose les mains au possédé et chasse l'esprit impur. Cette scène a fourni à Jordaens le

La messe de saint Martin : miracle des bonnets. Tapisserie, xvi« siècle.

Eglise de Montpezat 'Tarn-et-Garonne .

sujet de l'un de ses tableaux les plus célèbres.

Mais de tous les miracles, c'est celui delà messe

de saint Martin que peintres et sculpteurs paraissent

avoir accepté avec le plus de faveur. Là encore, ainsi

que dans la scène classique du manteau, c'est la charité qui triomphe. Comme à Amiens, il s'agit d'un pauvre à moitié nu, tremblant sous la neige et le froid. Martin, un certain jour, se rendait à l'église, quand il rencontre un mendiant qui lui réclame des vêtements. L'évèque appelle son archidiacre et lui ordonne d'accéder à la demande du malheureux. Puis, suivant sa coutume, il pénètre seul dans la sacristie : et. comme l'archidiacre ne se hâtait point, le pauvre l'y suit, se plaignant qu'on l'oublie. Martin n'hésite pas. il tire sa tunique de dessous sa cape, en revêt le mendiant et le congédie. Cependant l'heure de célébrer la messe est arrivée, les fidèles attendent, l'archidiacre est pressant. Mais l'évèque dévêtu ne peut officier ainsi : « Il faut d'abord vêtir le pauvre, ditil il parlait de lui-même . je ne puis entrer dans 1 église tant que le pauvre n'aura pas de tunique, n — « Mais le pauvre n'est plus ici. » — e Qu'on m'apporte le vêtement, je trouverai bien le pauvre. » Le diacre obéit en maugréant ; il va dans une boutique voisine, achète une grossière tunique, trop courte et sans manches, et. la jetant aux pieds de Martin : « Voici le vêtement, s'écrie-t il. mais il n'y a pas de pauvre. » Très calme, le saint le prie de rester quelques instants à la porte; prestement il endosse la tunique et aussitôt pénètre dans le sanctuaire Or, ce jour-là. tandis qu'il bénissait l'autel, on vit un globe de feu briller au-dessus de

sa tète et s'y fixer. Ce qui a donné lieu de dire que saint Martin était par apàstolis, « semblable aux apôtres », sur la tète desquels, au jour de la Pentecôte, des langues de feu scintillèrent. D'autres ajoutent que, pendant cette même messe, au

La charité de saint Martin. Statue provenant du tombeau de l'évèque Rodolphe de Diepholt, xve siècle.

Musée dTtrecht.

moment où l'évèque élevait l'hostie, ses bras nus apparurent et qu'aussitôt un ange, descendant du ciel, lui apporta de riches manchettes ornées de diamants. Plusieurs œuvres d'art représentent cette scène légendaire. C'est ce qu'on appelle le

miracle des bonnets, miracle que quatre vers au bas d'une des tapisseries de Montpezat décrivent ainsi :

Quant la robe au povre eubt vestu, Luy chantant devant plusieurs gents.

An gel s ont les bras revestu De bonets riches et moult gens.

Une autre légende qui ne s'est glissée qu'assez tard dans la vie de notre saint n'en a pas moins inspiré quelques artistes. Je veux parler de celle qui a trait à la récolte du sang de saint Maurice. Comme au retour d'un voyage à Rome il regagnait son diocèse, saint Martin s arrêta à Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice, dans le bas Valais, où la tradition place le lieu du martyre de la Légion thébaine et de son chef. Reçu par les religieux du monastère d" Agaune, il sollicite quelques reliques de leurs saints patrons. Sa demande est repoussée, mais il ne se décourage point. Avec ferveur il va prier sur le champ même du supplice. Et voici qu'une rosée rouge apparaît sur l'herbe : c'est le sang de saint Maurice et de ses compagnons que la terre rend au jour pour que Martin le recueille. Il en emplit plusieurs fioles qu'il distribuera plus tard à diverses églises, notamment à celles d Agaune, de Tours et de ce bourg de Candes qui, à quelque temps de là, devait être le témoin de la mort paisible de l'évêque de Tours.

Dans le second de ses Dialogues consacrés à

Photo Neordèin.

La messe de saint Martin, par Eustaehe Le Sueur. Musée du Louvre.

saint Martin, Sulpice Sévère raconte que. comme

il veillait un jour, avec un de ses compagnons, à la porte de la cellule occupée par leur maître, tous deux perçurent confusément le bruit d'une conversation animée, bien que Martin lut seul à ce moment Après deux heures d'attente, le saint sort de sa cellule ; et Sulpice Sévère, qui, plus que nul autre, avait coutume de lui parler avec familiarité, s'enhardit à lui demander avec qui il conversait ainsi et pourquoi eux-mêmes avaient été saisis d'un frisson subit quand ils avaient entendu ces voix inconnues. » Je vous le dirai, répondit Martin après quelque hésitation, mais vous, je vous prie, n'en dites rien à personne. C'est sainte Thècle, sainte Agnès et sainte Marie qui étaient avec moi » Il dépeignit les traits et les vêtements de chacune d elles et révéla que ce n était pas la première fois qu il était ainsi visité. Il avoua même qu'il voyait souvent saint Pierre et saint Paul.

Ce n'est pas toujours, à vrai dire, d'aussi réconfortantes visions dont bénéficiait saint Martin Lés démons, suivant le biographe, ne se faisaient point faute de venir l'assaillir dans sa cellule. Il les chassait, du reste, aisément par la croix Mais Satan ne se lassait pas de revenir à la charge et ne lui donnait ni trêve ni repos, le harcelant de toutes manières. Ce fait était si connu, si populaire, que le nom d' « Estafier de saint Martin ■ est encore aujourd'hui en certaines provinces de France l'un des noms familiers du diable. Il n'est

pas de mauvais tours que l'esprit malin n'essayât

Saint Martin recueillant le sang de saint Maurice

et de ses compagnons. Tapisserie, commencement du xvie siècle.

Cathédrale d'Angers.

de jouer au saint homme, jusqu'à le renverser

dans un escalier. Sulpice Sévère, qui rapporte le fait, se contente, il est vrai, de dire qu'un jour Martin, sortant d'une salle à manger, trébucha et, roulant du haut en bas sur les marches mal dégrossies de 1 escalier, se fit de multiples blessures. La nuit suivante, comme il gisait à demi mort dans sa cellule en proie à de cruelles souffrances, on vit un ange qui lavait ses plaies et versait sur tout son corps un baume salutaire. Martin le lendemain avait recouvré la santé. Plus tard, la légende se haussant encore, ce ne sera plus un ange, mais la Vierge elle-même qui viendra guérir le blessé.

Jean Fouquet, dans une miniature de ses admirables Heures d'Etienne Chevalier, adoptera cette version. Un petit diptyque, au bas de limage consacrée à saint Martin, nous montre d'un côté le saint tombant la tète la première dans 1 escalier sous les yeux réjouis du diable; de l'autre côté la Vierge, couronne en tête, au milieu d'un groupe d'apôtres et de prophètes, lui remet l'onguent divin qui calmera son mal.

Nous pouvons suivre ici la déformation ou plutôt l'amplification d'un fait assez simple de la vie de saint Martin. D'ailleurs, la tradition a surchargé la légende du saint d'une foule de traits merveilleux qui n'ajoutent guère à sa gloire ; mais le proverbe est sage qui affirme qu'on ne prête qu aux riches. Et puis, cet afflux légendaire a largement contribué à

Cliché Hauser y Menet.

Saint Martin et sainte Thècle. Peinture, école aragonaise, xve siècle. (Collection A. Magana, Saragosse.)

accroître la popularité du hou évèque et, les siècles passant, à le signaler à l'attention des artistes. Bien souvent ceux-ci ne se sont pas contentés de montrer un miracle isolé ou un épisode de la vie. Il en est qui s essaient à tracer la biographie par une suite d'images, dans lesquelles ils groupent ce qui leur parait caractériser le héros. Les tapisseries de Montpezat de-Querey. les vitraux de Saint-Florentin, dans l'Yonne, d autres encore, nous en fournissent d intéressants exemples.

Malheureusement, on le croira sans peine, aucune œuvre ne peut aujourd'hui nous faire connaître les traits véritables de saint Martin. Pourtant il n a pas tenu à son disciple favori que nous restions dans cette ignorance. Une lettre de Paulin de Xole nous apprend, en effet, que Sulpice Sévère, ayant élevé à ses frais une église, y avait fait peindre, dans le baptistère, une image de son maître. Le temps n'a respecté ni la peinture, ni le sanctuaire ; et la plus ancienne représentation du saint que nous connaissions se voit dans le Ménologe de la Bibliothèque vaticane, que l'empereur Basile II fît illustrer vers la fin du Xe siècle. Martin est le seul saint d Occident qui y figure : et là encore nous trouverons une preuve nouvelle de son incomparable et universelle popularité. Bien des pontifes et des martyrs avaient à cette époque illustré la terre de France et auraient pu, dans le rayonnement de leur gloire récente, non pas faire oublier.

mais éclipser un peu la grande renommée déjà vieillie de l'évêque de Tours. Pourtant, aucun

Saint Martin visité par les saints et les saintes.

Saint Martin visité par les démons. Miniature, xv8 siècle.

Bibliothèque nationale, Fr. 51, fol. 299.

autre, à la cour de l'empereur d'Orient, n'a trouvé grâce devant le rédacteur du Ménologe, et la

qualification qu il lui donne est remarquable, presque déconcertante. Il n'en fait pas un moine, un confesseur, un pasteur de diocèse. Saint Martin y est exalté comme I'Evêque de France, EtîÎtxottoç <\>zy.'" '.y.;. Rien qu'il soit inexact, on ne saurait imaginer titre plus beau. Et le peintre byzantin qui Ta voulu représenter n'a su mieux trouver qu'une scène de résurrection pour caractériser ce mystérieux évèque qui, à ses yeux, avait gouverné tout un peuple.

Le sujet est tentant. Comment supposer, d'autre part, que celui qui avait rendu la vie à ses frères humains n aurait pas lui-même, quand son terme serait venu, une fin paisible, presque joyeuse, sans terreurs et sans faste? Mais avant de dire, d'après les témoins de ses derniers moments, dans quelles circonstances saint Martin s'endormit doucement dans la mort, je ne saurais omettre de résumer ici la touchante lettre écrite à ce sujet par Sulpice Sévère à son ami le diacre Aurelius. Fatigué, endolori par ses longues méditations, Sulpice Sévère s'était jeté sur son lit et endormi d'un sommeil léger et agité. « Tout à coup, dit-il, il me sembla voir le saint évèque Martin, vêtu d'une robe blanche, le visage brillant comme le feu, les yeux étincelants. les cheveux empourprés. Il était bien tel que je le connaissais ; mais, comment m'exprimer? je ne pouvais le regarder, bien que je pusse le reconnaître. Lui. cependant, me sou-

riait, et je vis que dans sa main il tenait le livre

Cliché Giraudon.

La charité de saint Martin. Miniature de Jean Fouqnet. xv- siècle. Heures d'Etienne Chevalier. Musée du Louvre.

que j'ai composé et dans lequel j'ai raconté sa vie,

Alors, embrassant ses genoux sacrés, j'implorai sa bénédiction, comme j avais coutume de le faire ; et je sentis sa main qui doucement se posait sur ma tète, tandis que sa bouche répétait" le nom familier de la croix, au milieu des mots solennels de la bénédiction. Le regard fixé sur lui. je ne pouvais me rassasier de sa vue ; mais bientôt dans cette contemplation il m est soudainement arraché et s'élève dans l'immensité des airs, porté sur une nuée lumineuse, moi le suivant toujours des yeux : puis le ciel s'ouvre et il y est reçu. Il disparait. Quelques instants plus tard, je voyais le prêtre saint Clair, son disciple, mort récemment, s'élancer sur ses traces. Moi, insensé, je veux les suivre, je m'agite, je tâche, comme eux, de hausser mes pas. Ces efforts m'éveillent, et déjà je me réjouissais de ma vision, quand mon serviteur familier se présente à moi, le visage très affligé. — « Pourquoi cette tristesse? — « Deux

Saint Mari

et saint Brîce. Miniature XIVe siècle.

Bibl. nat.. Fr. 241, fol. 304.

moines viennent cl arriver de Tours, me répond-il,

ils annoncent que monseigneur Martin est mort. »

J'en fus comme assommé, je l'avoue, et me mis à pleurer abondamment ; et. pendant que je t'écris, mes larmes coulent encore et je ne puis admettre aucune consolation à ma douleur. »

Tel est le récit de Sulpice Sévère : rêve ou vision, il témoigne du moins de l'amour profond du disciple pour le maître. Le tendre attachement que l'écrivain avait voué k l'évèque se fait jour à chaque pas dans ses ouvrages. Aussi dut-il amèrement regretter de n'avoir point assisté à ses derniers moments. Pour s'en consoler, il interrogea ceux qui en avaient été les témoins et se fit redire jusqu'aux moindres détails toutes les particularités de cette mort qui lavait si cruellement frappé. Sulpice Sévère était alors dans sa résidence habituelle, en Aquitaine, et c'est à Candes que mourut saint Martin.

Candes est une commune du département d Indre-et-Loire, dans l'arrondissement de Chinon. Saint Martin, bien que sentant sa fin prochaine, n'hésita point à s'y rendre. Une querelle s'était élevée parmi les clercs de cette église, le pasteur ne pouvait manquer de l'apaiser, de donner ce dernier exemple de charité pacificatrice. Sans peine il avait rétabli la concorde dans le clergé de Candes et déjà il se disposait à regagner Marmoutier, quand il sentit ses forces décliner. Il assemble ses disciples et leur annonce que sa fin est proche. Tous fondent en larmes et s'écrient : « 0 père, pour-

quoi nous abandonnez-vous? A qui nous laissez

Cilché Alinari.

Mort de saint Martin. Fresque de Simone di Martino, xive siècle. Église Saint-François, à Assise.

vous dans la désolation ? Les loups rapaces vont assaillir votre troupeau, et qui nous gardera de leurs morsures, si le pasteur est frappé ? Nous savons bien que vous désirez Jésus; mais votre récompense ne vous échapperait pas pour être retardée. Ayez pitié de nous que vous allez quitter. » Emu jusqu aux larmes, le saint se tourne vers le Seigneur : « Seigneur, dit-il. si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail, que votre volonté soit faite. » Pendant plusieurs jours il vécut ainsi tourmenté par la fièvre, mais ne cessant point néanmoins de travailler à l'œuvre de Dieu. Veillant et priant, il demeurait couché sur la cendre couverte d'un cilice. Comme il tenait les yeux dirigés vers le ciel et ses mains levées, les prêtres qui 1 entouraient le supplièrent de leur permettre de le tourner un peu de côté. « Laissez, dit-il, laissez-moi. mes frères, regarder le ciel plutôt que la terre, afin que mon àme voie le chemin qu'elle doit suivre pour aller à Dieu. » En disant ces mots, il aperçut le diable debout près de lui : « Que fais-tu là. bête cruelle ? Tu ne trouveras rien en moi, misérable. Le sein d'Abraham va me recevoir. » Ce furent ses dernières paroles. A peine les eut-il prononcées qu'il expira.

Ceci se passait le 8 novembre de l'an 397, pense-t-on. Saint Martin aurait été alors dans la quatre-vingt-unième année de son âge.

Soixante-quatre ans plus tard, un de ses succès-

seurs, l'évèque Perpétue opérait, le 4 juillet 461. la

t )y, H sK-

1 j^^B ïi'*®L

iJI

Translation et apparition de saint Martin. Miniature, xv siècle. Bibliothèque nationale, Fr. 51, fol. 393™.

translation des reliques du saint dans la nouvelle basilique qu'il avait construite à cette intention.

Et le souvenir d'une fête si solennelle se conservera à travers les siècles : ce sera la Saint-Martin le Bouillant ou Saint-Martin d'été, par opposition à la Saint-Martin d hiver le 11 novembre, anniversaire non de la mort, mais de la mise au tombeau. Qu il soit conservé ici ou là. autour de ce tombeau une moisson de légendes va germer et fleurir. Et quand la Gaule sera devenue la France, la renommée de Martin de Tours grandira encore. Chaque province àFenvi le réclamera pour elle : la Picardie, où près d'Amiens le soldat romain partageait son manteau ; le Poitou, où le néophyte fonde Ligugé et reçoit le premier ordre sacré ; la Touraine, où resplendit la gloire de l'évèque et où s'éteint le flambeau sur qui tous les yeux se fixaient ; Paris, où, aux rives de la Seine, à la place même où se dresse aujourd'hui la tour de l'Horloge, le saint applique ses lèvres sur le front d'un lépreux et lui souffle la guéri son.

Combien d'autres provinces, tant en France qu'au delà des frontières, revendiquent encore son apostolat ! On connaît les raisons qu'ont 1 Italie, qui vit saint Martin enfant, et la Hongrie, où ses yeux s'ouvrirent au jour, pour lui garder leur tendresse et leur vénération. Devant cette grande ombre, devant celui qui, durant sa vie si simple. fut le serviteur des pauvres, le médecin des humaines misères, tout 1 Occident s'est incliné ; mais personne n'a pu le ravir à la France : la France et

saint Martin jusqu'ici sont inséparables. S'il n'est point véritablement 1" « Évéque de France », comme le disait jadis I auteur du Ménologe de Basile II, 1 humble et glorieux Pannonien n'a pas du moins cessé, au cours des siècles, d'être le « Saint de France ».

Chef-reliquaire de saint Martin, xive siècle.

Naguère à l'église de Soudeilles (Corrèze .

Musée du Louvre.

Page 1