LES MISSIONS
France avec son père et son fils , nourrissait volontiers ses dispositions naturelles pour tous les genres de crédulité. Elle inquiéta Saint-Martin. Il eut à ce sujet, nous dit-il, une vive notion. Gela signifie-t-il que son amitié lui fit voir avec une grande netteté son devoir d'éclairer la princesse? ou bien veut-il nous dire que sa pensée conçut très-clairement l'idée du moyen qu'il fallait employer? En examinant la brochure qu'il écrivit, j'incline pour ce dernier sens.
Quoi qu'il en soit, il y peint avec une éloquence émue et souvent très-heureuse, les splendeurs dont était vêtu l'homme entrant dans la création, les misères où il est tombé en écoutant le principe du désordre qui ne cesse de lui faire sentir sa puissance, et la gloire à laquelle il est assuré d'aller s'il se laisse rappeler dans la vraie voie.
VEcce homo est ainsi le Nouvel Homme sous une forme plus populaire. Et Saint-Martin est puissant dans le rôle de peintre de la décadence humaine. En sincère Juvénalde l'humanité, il est très-incisif quand il aborde les fausses missions et les fausses manifestations du temps. Les fausses missions, ce sont les clairvoyances et les cures merveilleuses du magnétisme ; les fausses manifestations, ce sont toutes ces apparitions que des esprits de la région astrale font à ceux qui , par des moyens quelconques, savent se mettre en rapport avec eux. C'est le principe des ténèbres qui les a souvent mises en avant, et les met toujours en avant selon la diversité des temps. « Un des signes particuliers qui doit nous mettre en garde au sujet de ces missions extraordinaires, c'est ce fait, que le plus souvent ce sont les
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femmes qui sont choisies de préférence aux hommes pour être comblées de faveurs. Ces missions en promettent toujours à leurs agents.... Or, pour quelques hommes qui remplissent des rôles dans plusieurs de ces merveilles et de ces manifestations, les femmes s'y glissent en foule et sont presque partout employées pour en être les organes et les missionnaires. Avec une habileté qui nous jette dans des aberrations bien funestes, le principe des ténèbres fait qu'avec de simples puissances spiritîielles^ de simples puissances élémentaires ou figuratives, peut-être même avec des puissances de réprobation , nous nous croyons revêtus des puissances de Dieu! C'est par là que ce perfide principe nous voile notre titre humiliant d'Ecce homo , qu'il entretient en nous l'orgueil et l'ambition de vouloir briller par nos puissances. C'est ainsi que fit la Servante des Actes ! »
Saint-Martin, dans ce passage, fait allusion à la pythonisse de Philippes, esclave qui enrichissait ses maîtres par les prédictions qu'elle vendait pour de l'argent. Ce fait allait à merveille aux desseins de l'auteur. Il établissait ces trois points : que les esprits qui communiquent ce don choisissent pour organes les fem* mes ; que ce sont, ou peuvent être tout aussi bien de mauvais génies que de bons ; qu'en ce cas, au lieu de chercher à les garder et au lieu de les suivre, il faut les chasser comme fit saint Paul de l'esprit de Python.
La circonstance qu'une servante nourrissait ses maîtres par ce commerce, ajoutait à la force de la leçon tirée de cet exemple.
Toutefois, Saint-Martin ne veut pas aller trop loin. Il ne veut pas dire qu'il n'y a point de bons esprits qui se
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communiquent aux hommes; qu*il faut rompre tout commerce avec le monde spirituel; que- tous ceux qui en transmettent les oracles sont des imposteurs. Saint* Martin, qui pense le contraire, ne veut pas enseigner des choses semblables; et vers la fin de son opuscule, comme effrayé de sa vivacité, il adoucit les traits un peu enflainmés qu*il a lancés d'une main si vigoureuse. Il proclame sa foi à Tinnocence des agents de ces missions, de ces manifesta tiojis et de ces promesses. Il admet ce qu'on appelle des choses extraordinaires, et en particulier le pouvoir de faire dçs cures merveilleuses.
Il croit si bien aux miracles et en veut si sérieusement, que tout à coup il en vient à une agression fort viv^, et fort inattendue ici, contre les ministres de la religion, pour cause de négligence ou d'impuissance à l'endroit du merveilleux. De quatre pouvoirs que leurs fondateurs ont exercés , ils en ont laissé tomber deux : celui de connaître les mystères du royaume de Dieu et celui de guérir les maladies. Ils n'exercent plus que celui d'opérer la Cène du Seigneur et de remettre les péchés.
Le mot opérer la Cène est bizarre ; mais, je crois l'avoir déjà fait remarquer, Saint-Martin appelle volontiera les actes du culte des opérations.
Viennent ensuite des conseils aux hommes de désir ^ c'est-À-dire aux âmes qui aspirent à reprendre les splendeurs de leur grandeur originelle , l'image de Dieu, de ce Dieu qui , dans son abaissement terrestre et au dernier jour de sa manifestation, fit dire de lui, avec dédain , les mots : Voilà F homme l Ces mots , on les aurait dits avec adoration, si l'on avait connu celui qui
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en fut l'objet. On les dirait aussi avec admiration de l'homme, s'il reprenait sa puissance primitive.
Ces conseils terminent le petit opuscule fait pour une princesse qui en avait si grand besoin.
Saint-Martin publia, pendant son séjour à Strasbourg, an autre ouvrage écrit dans cette ville où il voyait tant de monde dans une assez grande intimité. Commencés à Londres, siu"les instances de M. Thiemann, sous le titre de Y Homme de désir ^ titre emprunté aux textes et au langage de dom Martinez, ses deux petits volumes parurent à Lyon en 1790. J'ignore si l'auteur se rendit lui-même dans cette ville pendant son séjour en Alsace, ou s'il en confia l'impression à ses amis. Il parait qu'il aimait à publier à Lyon, où il avait des relations de librairie et des partisans dévoués.
On qualifie cet ouvrage de Recueil d'hymnes , et ce soDt réellement des pages d'une ardente aspiration vers l'état primitif de l'&me ; ce sont réellement des pages inspirées, d'un style élevé et en quelque sorte davidique : mais ce n'est pas de la poésie. Quant au mérite de création, c'est à peine si l'on y surprend une idée peu attendue ou une image nouvelle. On ne doit pas y chercher non plus un progrès bien sensible dans la pensée. C'est, toutefois, le travail d'un philosophe profondément religieux. Quelques personnes, le célèbre Lavater et le fidèle baron de Liebisdorf à leur tête , en ont proclamé l'excellence : le second, avec abandon; le premier, en avouant qu'il n'en comprenait pas toujours la doctrine. L'auteur lui-même nous dit qu'il y a semé çà et là, comme par une anticipation prophétique ^ des germes que l'étude ultérieure de Jacques Bœhme a plus tard
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mieux développés dans sa pensée. Voir au bout de quelque temps dans ses propres pages un peu plus qu'on n'y avait vu en les écrivant, est une bonne fortune si rare, qu'il faut s'en applaudir partout où elle se rencontre. Toutefois l'auteur ne se laisse aller à ces aveux qu'on pourrait prendre pour de l'amour-propre, qu'en recevant les éloges si flatteurs et si vifs du savant baron de Berne et de l'éloquent prédicateur de Zurich. Je crois, d'ailleurs, que le phénomène s'explique assez natureUement. Il peut nous arriver aisément, lorsqu*au bout de quelque temps, et après de notables progrès, nous relisons nos propres pages , de voir avec les nouvelles clartés qui se sont faites dans notre pensée les questions traitées imparfaitement autrefois. Dans ce cas, si nous distinguons bien les différentes époques de nos méditations et les différents états de notre esprit, nous ne nous faisons aucune illusion , et loin d'attribuer à notre passé des perspectives prophétiques, nous y voyons plutôt nos anciennes ténèbres. Si, au contraire, nous ne démêlons pas avec soin le passé et le présent, il est tout simple que nous croyions avoir été plus prophètes que nous ne le fûmes.
Ce qui s'est passé dans l'esprit de Saint-Martin au sujet de son Homme de désir, s'explique aisément par la raison qu'en peu de temps il a fait de sensibles progrès.
En effet, le célèbre théosophe en a fait en Alsace de plus grands qu'il n'a pensé lui-même. Son séjour dans cette ville s'était prolongé pendant trois ans, lorsqu'il en fut arraché si violemment par un ordre de son père. La douleur qu'il en éprouvait et l'empressement qu'il mit à y retourner, au nom de a la bagarre de Yarennes » qui,