‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 119 sur 266 · PETIT-BOURG · texte numérisé non relu

PETIT-BOURG

pas être consolé. Tout à l'heure, c'était par suite d'un admirable décret de Dieu que le philosophe avait été retiré de Strasbourg, où son esprit allait inévitablement trop loin. Il en était bien convaincu , et pourtant, sans cette circonstance qu'il déplore, il allait à Strasbourg; il risquait hardiment d'atteindre « au but dont il était dans sa destinée d'approcher sans y atteindre. » L'homme le plus pur est un abîme d'inconséquences tant qu'il n'a pas eu son 31 janvier !

Il y eut pour Saint-Martin d'ajitres consolations pendant ces années de privations; il alla souvent de son enfer en son purgatoire, à Paris, et il y publia, cette année , le Nouvel Homme et YEcce homo^ écrits à Strasbourg, comme nous l'avons dit.

Il y vit souvent sa pupille spirituelle, madame la duchesse de Bourbon, qui, après avoir quitté Strasbourg, résidait tantôt au palais Bourbon, tantôt à son château de Petit-Bourg. Saint-Martin se rendant tour à tour au château et au palais, y demeurait, du moins au palais, lors même que *sa royale amie en était absente. Il s'y faisait adresser ses lettres. Il ne retournait à Amboise que dans les intervalles de ces voyages, continuant partout ses études favorites, la lecture du grand mystique allemand.

Il se trouvait à Paris auprès de son illustre hôtesse, lorsque le plus enthousiaste de tous ses lecteurs, le baron Kirchberger de Liebisdorf , entama avec lui cette correspondance si remarquable de mysticité, de confidences et de réticences théosophiques, qui se prolongea pendant sept ans , et qui , roulant d'abord sur les premiers ouvrages de Saint-Martin et sa première école, eut

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bientôt pour, principal objet les écrits de Bœhme. S'ajoutant à sa correspondance avec madame de Bœcklin^ si malheureusement demeurée introuvable jusqu'ici, ces communications si réguliqres et si constantes furent pour Saint-Martin la source de grandes satisfactions et peut-être celle de quelques études qu il n^aurait pas faites sans rimpulsion reçue de son adepte. Liebisdorf, membre du conseil souverain de Berne et de plusieurs commissions cantonales ou municipales, était un homme de beaucoup d'esprit, très-instruit, d'une vive curiosité, questionneur ^omme un Allemand qui veut savoir tout ce qu'on sait, sans façon avec de bonnes manières, possédant bien son Kant et les sciences naturelles ; mais gâté par d'illustres amitiés, par celle de Bernoulli surtout et par les éloges prématurés que Rousseau avait donnés à sa jeunesse. Tout cela cependant ne laissait pas que de plaire à SaintrMartin , cela embellissait singulièrement une relation née du sein d'une admiration sincère. Sa correspondance très-consciencieuse avec le spirituel et croyant Bernois devint une des grandes affaires de sa vie. Ceux qui en ont eu de semblables les ont quelquefois considérées comme une de leurs missions les plus sérieuses, et d'autres ont rompu les leurs de peur de ne pas suffire à des occupations moins douces mais plus impératives.

Dès sa première lettre (28 mai 1792), le savant baron aborde les questions qu'ont fait naître dans sa pensée les écrits de Saint-Martin.

c< Vous avez souvent, dit-il, couvert d'un voile des vérités importantes; Y auteur des Erreurs et de la Vérité ne se refusera pas ^ quelques éclaircissements. Je crois

avoir deviné ce que vous entendez sous la dénomination de Cause active et intelligente , et compris le sons du mot de Vertus. La première est la vérité par excellence, mais c'est la connaissance physique, connaissance qui ne soit sujette à aucune illusion, qui me parait le grand nœud de l'ouvrage des Erreurs. Nos sens et notre imagination parlent quelquefois si haut, et notre sentiment intérieur peut être si multiplié, que nous ne sommes pas toujours en état d'entendre la voix douce et délicate de la vérité. Comment arriver avec certitude à cette connaissance physique de la Cause active et intelligente ?

« Les Vertus sont-elles des aides?

(( Et comment la connaissance physique des Vertus mêmes devient-elle possible ?»

Voilà les premières questions de Liebisdorf .

Vient encore la prière de vouloir bien lui indiquer les livres sortis de la plume de Saint-Martin.

Il aurait fallu un traité et non pas une simple lettre pour répondre à tout cela. Saint-Martin se tire d'affaire comme on fait. Il donne des politesses, des textes bibhques, des conseils en style figuré, et quelques indications bibliographiques. Il a voulu être court, et il a écrit une lettre très-longue. Pour modérer un peu l'ardeur trop pressante de son adepte, il a insisté particulièrement sur un point, le temps que demande toute bonne végétation^ même sotis le meilleur des jardiniers. Il a pris beaucoup de peine sans avoir pu donner de solutions positives. Il le sent, et il fait comprendre au baron que le mysticisme est moins* une brillante étude ou une rapide initiation qu'une sainte pratique et un sérieux amendement.

a Ne soyez pas surpris, lui dit-il, que je ne puisse vous envoyer d'éclaircissemeuts plus positifs sur un objet qui ne consiste que dans Fexercice et ilans Fexpérience. »

Ce qu'il répond de plus intéressant pour nous à son nouvel ami, c'est ce qui fait connaître ses études. Il lit sansxesse, avec une traduction anglaise, celui dont il dit a n'être pas digne de dénouer les cordons de ses souliers, cet homme étonnant qu'il regarde comme la plus grande lumière qui ait paru sur la terre après Celui qui est la lumière même, d C'est Jacques Bcelmie qu'il entend.

La correspondance continue sur ce ton pendant plusieurs années. Ici, d'élève à maître; là, d'adepte à initiateur. Toutefois elle se modifie sans cesse, si insensiblement que ce soit; vers la fin il s'y glisse un ton trësdiiférent de celui des commencements. Ce ne sont plus des questions de la part de l'un, des instructions de la part de l'autre, ce sont des communications fraternelles de tous deux. Quoique le magistrat de Berne garde le mieux qu'il peut son premier rôle, celui de disciple, parfois il arrive néanmoins qu'il fait à son tour le maître. Cela est d'ailleurs amené surtout quand il s'agit de la traduction du célèbre théosophe de Gœrlitz, pour laquelle Saint-Martin consulte sans cesse à Berne comme à Strasbourg. Ce n'est donc pas à tort que les rôles sont quelquefois intervertis. Si l'adepte n'est jamais plus avancé que l'initiateur, il est toujours plus érudit et il ne manque jamais de cette urbanité dont on se piquait alors dans les cercles de leurs « Excellences de Berne, » comme disaient leurs agents et leurs sujets de la Suisse française.

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