‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 138 sur 266 · MADEMOISELLE LAVATER · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE LAVATER

Ce cri lancé, il gronde doucement son heurçux ami de Berne, qui a négligé, ce lui semble, une occasion précieuse de fortifier une belle âme dans la vraie voie. La fille de Lavater réclamait sa direction spéciale, et il n'était pas allé la voir. Saintr-Martin portait un vif intérêt à mademoiselle Lavater, jeune personne d*un esprit très-distingué, adorant son illustre père, tout en voyant ses erreurs. Quant à lui, Saint-Martin, il n'aurait pas hésité. De son côté, le baron, qui aimait ce genre de direction, si j'en juge par sa correspondance avec mademoiselle Sarazin de Bâle et mademoiselle Lavater ellemême, correspondance que j'ai sous les yeux et dont la rare et sage délicatesse est admirable, le baron, disje, avait les meilleures raisons du monde de ne pas intervenir en personne dans ce moment. D'abord la spirituelle Nanette allait donner sa main à M. Gessner, le futur président de TÉglise de Zurich; ensuite il s'était établi une réserve extrême dans les rapports entre le père et la fille , précisément à la suite de ce voyage à Copenhague dont j'ai parlé au chapitre précédent.

Ces tributs payés à leur situation, les deux amis s'enfoncent ensemble, plus que jamais, dans leurs discussions favorites. Ils les assaisonnent de remarques lexicologiques et grammaticales que soulève le travail qu'ils poursuivent en commun, la traduction de Bœhme; et quoiqu'il ne s'agisse que des principaux traités du philosophe teutonique, leur correspondance leur offre toujours le même attrait. Leur admiration pour ce penseur original va toujours croissant. C'est à ce point que le grand Newton doit nécessairement en avoir lu les

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écrits, puisqu'on trouve là le germe de la « magnifique » théorie de la gravitation !

Ils en étaient à ces doux échanges sur le merveilleux génie du grand théosophe et sur les exploits du général Gichtel dont j*ai parlé tout à Theure, quand survint à Saint-Martin cet appel à TÉcole normale qui marque comme un des plus grands faits dans sa vie d'études. En effet, si court que son séjour ait été dans une école fondée pour donner aux futurs professeurs de la république la science et la méthode , il amena dans les vues du théosophe une révolution semblable à celle qu'y avait produite le séjour à Strasbourg, ou plutôt il en forma le véritable complément. Tout, dans cet épisode de la vie de Saint-Martin , mérite l'attention : les dispositions avec lesquelles le sérieux penseur âgé de plus de cinquante ans y entra, le rôle qu'il y joua, le projet avec lequel il s'en alla quand elle fut dissoute.

Dans la même lettre où il dit à son ami qu'il a lu avec ravissement les nouveaux détails sur le général Gichtel, il lui apprend sa nomination à l'école.

« Il est très-possible, lui dit le futur professeur, que je parte avant pour aller passer l'hiver à Paris.Voici pourquoi. Tous les districts de la république ont ordre d'envoyer à l'École normale à Paris des citoyens de confiance, pour s'y mettre au fait de l'instruction , qu'on veut rendre générale ; et quand ils seront instruits, ils reviendront dans leur district pour y former des instituteurs. L'on m'a fait l'honneur de me choisir pour cette mission, et il n'y a plus que quelques formalités à remplir pour ma propre sûreté, vu ma tache nobiliaire qui m'interdit le séjour de Paris jusqu'à la paix. Comme

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je ne crois pas que cela souffre de difficulté, je présume que je pourrai être rendu à Paris dans trois semaines au plus tard... Mais faites toujours en sorte que j'ede de vos nouvelles avant que de partir.

« Cette mission peut me contrarier sous certains rapports. Elle va me courber l'esprit sur les simples instructions du premier âge. Elle va aussi me jeter un peu dans la parole externe, moi qui n'en voudrois plus entendre ni proférer d'autres que la parole interne. Mais elle me présente aussi un aspect moins repoussant, c'est cehii de croire que tout est lié dans notre grande révolution où je suis payé pour y voir la main de la Providence. Alors il n'y a plus rien de petit pour moi, et ne fussé-je qu'un grain de sable dans le vaste édifice que Dieu prépare aux nations, je ne dois pas résister quand on m'appelle. » (Lettre du 29 brumaire an III.)

Il nous dira ailleurs, et d'une manière bien piquante, comment il est payé personnellement pour voir la main de Dieu dans la révolution; ici, remarquons surtout les raisons qui le décidèrent, contre l'attente même de ceux qui l'avaient choisi, d'accepter à cinquante-deux ans le rôle d'un étudiant, avec l'engagement de ne le quitter que pour celui d'un professeur de l'État.

« Le principal motif de mon acceptation est de penser qu'avec l'aide de Dieu je puis espérer, par ma présence et mes prières, d'aiTêter une partie des obstacles que l'ennemi de tout bien ne manquera pas de semer dans cette grande carrière (d'enseignement) qui va s'ouvrir, et d'où peut dépendre le bonheur de tant de générations.

« Je vous avoue que cette idée est consolante pour

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