‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 145 sur 266 · LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE

son guide, se félicitant de retirer au moins ce fruit de ses sacrifices.

a Je profite de leur secours (celui de ses camarades de Strasbourg), écrit-il, pour me faire expliquer le mot de notre ami Bœhme que je ne comprends pas. Ce sera toujours un avantage que j'aurai retiré de mon voyage. »

Là-dessus, il se trompait fort heureusement. Un mot allemand bien compris ne fut pas tout ce qu'il gagna à l'École normale ; il y devint meilleur philosophe qu'il ne pensait. Ayant lu dans sa jeunesse Descartes, Bacon et Burlamaqui, il apportait aux études spéculatives de grandes facilités. Il avait suivi pendant les belles années de sa vie, en admirateur sincère, les pages les plus charmantes de Voltaire , et tous les écrits de l'homme éloquent dont la politique inspirait les générations révolutionnaires, comme sa morale et sa pédagogie avaient fasciné les générations précédentes. Saint - Martin était au courant des plus grands débats de l'époque. Quand il avait affaire aux gens du monde, il appelait philosophie ce que le monde appelle ainsi, quelques idées sur la liberté de la conscience ou de la pensée, et cet ensemble de croyances très-tempérées que le dernier siècle empruntait à toutes les religions et que nous désignons par le mot de déisme. Avec les représentants de la science sérieuse, Saint-Martin comprenait fort bien retendue et la gravité des problèmes de la pensée humaine. L'ail; de la méditation haute et sûre, de l'investigation féconde et digne de confiance, grâce aux règles infaillibles d'une infaillible méthode, avait tous ses hommages. Mais l'histoire de cette science lui était étrangère, et je ne sais pas si je dois dire bien

l'erbeur du temps. 237

fraDchement, qu'à cet égard il ressemble à tous les gens du monde, qui croient avoir trop d'esprit eux-mêmes pour avoir besoin d'en demander encore à d'autres, ces autres fussent-ils Platon ou Leibnitz.

En somme Saint-Martin n'apprit pas à fond la science de l'enseignement sérieux , mais il entrevit au moins à l'École normale les moyens de l'acquérir.

Il prit un tel goût à la discussion méthodique que lui avait un peu montrée le collège, qu'il s'y essaya toutes les fois qu'il put , et un jour avec beaucoup de con^ fiance, trop d'empressement peut-être. La philosophie n'était pas professée par un philosophe : Garât, esprit distingué, lucide et facile, assez éloquent et trop satisfait de lui-môme, trop imitateur de Condillac et des professeurs d'Edimbourg, réduisait sa science à l'étude de l'entendement humain, sur lequel on publiait traité sur traité depuis le commencement du siècle. Le titre même de la chaire de Garât ne demandait que cela, et l'ancien ministre enseignait, non pas une maigre psychologie, mais une très-maigre théorie de T intelligence. Il faisait abstraction des autres puissances de l'âme, de sa nature véritable et de ses rapports avec les êtres de même classe ou analogues, inférieurs ou supérieurs, comme de son origine et de ses fins, de ses destinées présentes ou à venir. C'était l'erreur du temps. L'Allemagne elle-même avait vu Kant accomplir en son sein une révolution singulière, et lui démontrer que la critique de la raison pure était toute la philosophie. En effet, cette critique n'autorisait ni une sérieuse théologie, ni une psychologie spéculative, les arguments contre l'existence de Dieu et rimmortalité de l'âme ayant tout juste le même poids

qae les arguments pour. Kant, il est iiTai, léédifiaît a^ec soin, dans une seconde étude d^une grande profondeur aussi, dans sa Critique de la raison pratique, ce qu*il avait démoli avec tant d*attention dans sa Critique de la raison pure. )Iais à cette époque, l'isolement des écoles et des peuples était étrange encore. Nous ne traduisions que les penseurs anglais; et, plusieurs années après, le prince de Pentecorvo, occupant le Hanovre, n'accorda qu'un feuillet à Charles de YiUers pour l'exposé du système de Kant. Nous n'en étions plus, il est vrai, à Condillac. Toutes les facultés de l'âme ne se réduisaient plus, en 1795, à celle de sentir, toutes ses opérations, à des sensations transformées. La science de l'entendement ne se bornait pas à l'étude de la sensation, mais elle se complaisait à faire valoir cette faculté.

A chaque leçon de philosophie, le Robinson de la spiritualité — Saint-Martin se traitait comme tel — se trouva en présence d'un enseignement dont l'étroitesse blessait précisément celles des facultés de son âme qu'elle contestait avec le plus de frivolité. L'idéologie sensualiste avait, en effet, ce désavantage, que plus elle s'efforçait de corriger le sensualisme pur et net de Condillac, plus elle en découvrait l'insuffisance^ les défauts, les lacunes. Un beau jour, la langue de Saint-Martin se délia, et il profita de son tour de parole pour attaquer directement la doctrine du maître. C'était un jour de conférence, et dans ces séances les auditeurs non-seulement étaient autorisés, mais invités à présenter leurs observations. 11 n'y eut donc rien d*extraordinaire dans la conduite de Suiut-Mnrtin. La composition de l'École était, d'ailleurs, exceptionnelle; et pour comprendre ce qu'il fit d'un

Page 1